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Anton Tchekhov : portrait.
Par Corinne Amar

 

Anton Tchekhov, portrait Portrait de Tchekhov
par Osip Braz (1898).

« Le petit bourg de B..., qui se compose de deux ou trois rues tortueuses, dort à poings fermés. Tout est calme dans l’air immobile. On entend seulement quelque part au loin, par-delà la ville, sans doute, un chien qui hurle d’une voix aiguë, grêle et éraillée. Il va bientôt faire jour. » C’est le début de la première des nouvelles - nouvelle de jeunesse -, La pharmacienne, dans La Dame au petit chien et autres nouvelles (éd. 1899, réédition folio Gallimard 1999), d’Anton Tchekhov, ou l’histoire d’une jeune provinciale mariée à un rustre, qui s’ennuie, est séduite, un instant, par l’apparition de deux officiers...
Les nouvelles de Tchekhov se déroulent dans des cadres de province morne, ennuyeuse à pleurer, à l’intérieur d’une maison, d’un monastère, sur un quai de gare, dans un compartiment de train, sur le pont d’un vapeur... Les journées y sont souvent chaudes, calmes, sombres, et les seuls événements qui s’y passent - les insomnies d’une jeune femme malheureuse aux côtés d’un homme qui ronflote béatement, le passage du docteur ou de l’inspecteur des impôts, une lettre attendue, un bon déjeuner d’écrevisses, un mariage qui se prépare, une dame avec un petit chien, en cure thermale, une héroïne - une autre encore -, seule, perdue, incomprise, reconnaissable parce que tchekhovienne, qui soupire : « Je voulais vivre...J’aspirais à un sort meilleur... » sont racontés dans une brièveté de ton maximale, où la beauté d’une description, le tragique d’une vie, une expression, sont rendus par des phrases aussi unies que : « le soleil se couche, il fait sombre ». « Dans la vie, il n’y a pas d’effets, ni de sujets bien tranchés ; tout y est mêlé, le profond et le mesquin, le tragique et le ridicule », confiait Tchekhov. Il en fera sa règle d’écriture.
Il naît en 1860, dans la petite ville de Taganrog, port de la mer d’Azov (mer bordière de la mer Noire). Petit-fils de serfs et fils d’un épicier, violent, tyran domestique et furieusement bigot, il grandit, au milieu de quatre frères et une sœur, sans enfance, entre l’épicerie, qu’avec ses frères, quand il ne va pas à l’école, il doit garder, et l’église ; « Dans mon enfance, je n’ai pas eu d’enfance ». Le père les enrôle dans le chœur religieux qu’il dirige.« Pendant que tous nos camarades se promenaient, nous devions courir les églises », écrira Tchekhov à Ivan Chtchéglov (le 9 mars 1892). Plus loin, il avouera : « J’ai peur de la religion : quand je passe devant une église, je me souviens de mon enfance et la terreur me saisit. » Quand son père, ruiné, est obligé de quitter la ville avec femme et enfants, pour Moscou, le jeune Anton qui a seize ans, décide de rester terminer ses études. Pour vivre, il donne des cours particuliers. Une fois bachelier, il rejoint les siens à Moscou. La vie y est rude, ils n’ont pas de moyens, et le père, les frères aînés sont, pour le moins, irresponsables. Tchekhov fait des études de médecine. Premières tentatives journalistiques, puis littéraires, parallèlement, pour subvenir aux besoins de la famille, dont il devient le seul soutien jusqu’à sa mort. Il se fait connaître par des contes humoristiques publiés dans différentes revues et, en volume, pour la première fois en 1886, sous le titre Récits divers. Il est encouragé par Alexeï Souvorine, le directeur du plus grand quotidien russe, Temps Nouveaux, qui deviendra son éditeur et confident, et avec qui il se lie d’amitié, de longues années durant. Lorsqu’il obtient son diplôme de médecine, il a vingt-quatre ans. Il est déjà malade, il crache du sang, il sait qu’il a la tuberculose. En 1887 paraît La Steppe, son premier long récit, écrit en même temps que le drame Ivanov, première de ses pièces qui connaît le succès. En 1890, il publie Oncle Vania. Il vit mieux, plus confortablement, entouré de soins, d’amitié. Cela n’est pas assez ; le bonheur et la joie de la vie ne sont ni dans l’argent, ni dans l’amour, mais dans la vérité, l’éveil de la conscience. Tchekhov n’est pas un ambitieux. Il ne veut rien, ne craint rien, n’espère rien, n’adore pas. Il est mécontent de ce qu’il écrit, insignifiant, selon lui, au mieux, divertissant. Cet homme qui écrit avec facilité, « en toute sérénité, comme il mange des crêpes », tant qu’il est inconnu, s’étonne de sa notoriété gagnée à son insu. Sa première préoccupation : être médecin, soigner. Alors, il soigne, et gratuitement, les pauvres, les amis, les paysans. « J’ai beaucoup d’amis et donc beaucoup de malades, écrit-il à son oncle Mitrofane, le 31 janvier 1885. Je soigne la moitié d’entre eux à l’œil. (...) Ce qui veut dire que je ne me suis pas encore fait un capital... » (cité p. 99, dans la biographie que lui consacre Virgil Tanase, réussie, parce que le ton, juste, y a trouvé son rythme, sa distance, sa proximité, est, de plus, largement émaillé de lettres de Tchekhov et de récits de ses amis). L’écriture, pour Tchekhov, est un moyen de gagner sa vie ; il publie un récit ou une chronique tous les trois jours, excelle dans la nouvelle brève, la forme simple, les scènes du quotidien où rien ne se passe de grand, l’écriture de l’essentiel ; l’essentiel de la vie laissée telle qu’elle est, avec les gens tels qu’ils sont. Il décrit, avec une clarté, un génie certain, la petitesse bourgeoise, les drames de la vie, ses désillusions, ses horreurs, ses soucis, questionnant le destin de l’homme, sa vocation dans l’univers, décrivant, sans affabulation romanesque, le sentiment intime, incommunicable, par essence. « Je hais le mensonge et la violence sous toutes les formes, écrit-il à son ami Plechtchev, dans une lettre du 4 octobre 1888. Mon saint des saints, c’est le corps humain, la santé, l’intelligence, le talent, l’inspiration, l’amour et la liberté la plus absolue. ». Si le thème de l’amour lui inspire nombre de nouvelles, Anton Tchekhov n’est pas un homme de passion, il est prudent, autant dans le domaine des sens que dans celui des sentiments, étrangement froid autant que profondément humain, marié tardivement, en 1901, un rien misogyne - n’avait-il pas envisagé déjà, à vingt-trois ans, d’écrire une Histoire de l’autorité sexuelle, afin de démontrer la suprématie du sexe fort, dans le règne animal comme dans l’espèce humaine ? - et pourtant, partout, entouré de femmes. Dans sa préface intitulée Tchekhov et les femmes (dans La Dame au petit chien et autres nouvelles), Roger Grenier souligne cette difficulté, sinon impossibilité, d’aimer, ouvertement avouée dans la nouvelle intitulée Vera : « Il voulait découvrir la raison de son étrange froideur. Il voyait bien qu’elle était en lui-même, et ne provenait pas d’une cause extérieure. Il reconnut que ce n’était pas la froideur dont se piquent si souvent les gens intelligents, ni la froideur d’un fat imbécile, mais une simple impuissance de l’âge, l’incapacité de ressentir profondément la beauté, une vieillesse précoce acquise par l’éducation, par la lutte désordonnée pour gagner son pain, par la vie isolée dans une chambre d’hôtel. » Grandi avant l’âge, Tchekhov ne croit pas au bonheur mais à « quelque chose de plus sage et de plus grand ». En 1890, il décide de partir pour le bagne de Sakhaline, afin de se rendre compte par lui-même de la condition des plus misérables d’entre les hommes : les millions de condamnés déportés sur l’île maudite. Comment parvenir à émouvoir l’opinion ? Il passera trois mois dans l’île, en étudiera tous les aspects : « J’ai tout vu. Il n’y a pas à Sakhaline un seul forçat ou déporté à qui je n’aie parlé » (lettre à Souvorine, du 11 septembre 1890). Il publiera ce témoignage, en 1893, L’ île de Sakhaline, à la place de sa thèse de médecine. Sa santé s’abîme. Il écrit, à la fin de sa vie, les trois pièces qui feront de lui le grand dramaturge qu’il demeure : La Mouette, en 1896, Les Trois Sœurs, en 1900, La Cerisaie, en 1903. En 1901, il a épousé l’actrice Olga Knipper, qui jouait La Mouette au Théâtre d’Art de Moscou. En juin 1904, ils partent pour l’Allemagne, s’arrêtent à Badenweiler. Il meurt là-bas, en juillet.

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