Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

> Edition du 7 février 2007
Accueil > Correspondance > Portraits d’auteurs > Charles Baudelaire, père des correspondances. Portrait

Charles Baudelaire, père des correspondances. Portrait

édition du 13 décembre 2000

La nature est un temple ou de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles...
Le sonnet Correspondances, publié par Charles Baudelaire dans Les fleurs du mal en 1857, est sans doute l’un des plus connus de la poésie française, et voici que, après un volume de Nouvelles lettres, voir correspond@nce n°3 paraît un choix de sa Correspondance en poche. Cela fait beaucoup de correspondances...

beaudelaire

Pourtant Baudelaire n’est pas le plus grand épistolier du siècle, comparé à Flaubert par exemple. Si ses lettres sont si intéressantes, c’est surtout que sa sensibilité face à « l’air du temps » et à la modernité a peu d’égal, et qu’on peut y lire, aussi, la gestation difficile d’une oeuvre. Ce n’est pas pour rien que Walter Benjamin, lorsqu’il tenta d’écrire son chef-d’oeuvre sur Paris, capitale du XIXe siècle (Cerf, 1989) mit Baudelaire, ses Correspondances et sa correspondance au centre de son travail. Benjamin croit déceler la naissance du thème des correspondances dans le Salon de 1846, où Baudelaire cite un passage des Kreisleriana d’Hoffmann qui « exprime complètement [son] idée » : « lorsque j’entends de la musique, [...] je trouve une analogie et une réunion intime entre les couleurs, les sons et les parfums ». Dans Correspondances, Baudelaire transposera la formule en un célèbre alexandrin : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». Mais avant Hoffmann toute une tradition philosophique, venue de l’Antiquité et prospérant à la Renaissance, a cherché à ordonner le monde selon les échos entre les quatre éléments, le microcosme et le macrocosme, le matériel et le spirituel. La grande nouveauté de Baudelaire, par rapport à la génération romantique qu’il suit immédiatement, est ailleurs. Ces échos que se renvoient le monde permettent l’émergence d’une nouvelle sensibilité, car l’art n’a plus à se préoccuper d’imiter la nature, mais à exprimer, à travers ces correspondances, la sensibilité propre de l’artiste. D’où la fascination toute nouvelle et toute moderne de Baudelaire pour l’artifice, la ville, le faux, au détriment de la nature et du naturel qu’admiraient tant les Romantiques : « ces choses [les décors de théâtre], parce qu’elles sont fausses, sont infiniment plus près du vrai, tandis que la plupart de nos paysagistes sont des menteurs, justement parce qu’ils ont négligé de mentir. » Dans les oeuvres de Baudelaire comme dans ses lettres, c’est tout l’art moderne qui est en gestation. Baudelaire, Correspondance. Gallimard, « Folio Classique », 480p., 45F., édité en partenariat avec la Fondation La Poste. Sylvain Jouty