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Entretien avec Jean-Claude Carrière
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Jean-Claude Carrière Jean-Claude Carrière
© Pascal Gros
Éditions Triartis, 2008

80 scénarios de films, une quarantaine de livres, plus de 20 téléfilms et presque autant de créations théâtrales...
L’oeuvre et la biographie de Jean-Claude Carrière sur le site Contact - L’Encyclopédie de la création

Vous avez écrit une lettre adressée à Marie du Deffand dans l’ouvrage collectif intitulé Correspondances intempestives. Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce projet épistolaire ?

Jean-Claude Carrière : Avec les techniques d’aujourd’hui, l’échange requiert un temps dérisoire. Or, avec le courrier classique, on affronte l’absence et la durée. Aussi, lorsqu’on écrit une lettre, il y a toujours un moment dans le texte où le temps se métamorphose. En l’occurrence, le fait de se transporter chez la personne à qui l’on s’adresse à l’instant même où elle reçoit la lettre. Dans leurs correspondances, les Romains utilisaient ce procédé ; par exemple, quelqu’un qui écrivait de Rome à un ami qui se trouvait à Alexandrie, en Egypte, lui disait : « au moment où tu reçois cette lettre, tu te trouves à l’ombre d’un figuier... ». Le temps présent est en quelque sorte reporté dans le futur. Ce que j’aime beaucoup dans la correspondance, c’est l’idée que le temps devient un espace de potentialité, un lieu possible, l’idée de pouvoir prendre place au cœur du présent de celui à qui l’on s’adresse, d’être au plus près de lui. L’exercice qui m’a été proposé de faire était du point de vue du temps totalement disproportionné, puisque trois siècles me séparent de la personne à qui je devais m’adresser en quelques heures ou quelques semaines. Élargir le temps, c’est ça qui m’a beaucoup séduit.

Vous a t-on proposé de répondre à la Marquise, ou avez-vous choisi cette lettre ?

J.-C. C. : Nadine Laïk-Blanchard m’a proposé deux lettres, dont celle de Marie du Deffand. Je ne me souviens pas de l’autre texte.
En répondant à Marie du Deffand, j’ai cherché à lui donner un visage, une apparence et une voix. Et comme sa lettre était quelque peu désabusée, quelque peu lasse - lorsque Marie du Deffand écrit cette lettre en 1764, elle n’est plus très jeune -, j’ai essayé de lui apporter un peu d’énergie, de lui dire « ce que vous avez fait n’est pas mal ! »

Aviez-vous lu sa correspondance avec Voltaire avant d’écrire cette lettre ?

J.-C. C. : En partie oui, parce que j’ai réalisé autrefois plusieurs anthologies de lettres. Concernant le XVIIIe siècle, j’avais évidemment fait un choix dans la correspondance de Voltaire, et j’avais lu plusieurs des lettres de Madame du Deffand et de Madame du Châtelet. Mais honnêtement, je ne me souvenais pas précisément de celle-là.

Vous n’avez pas cherché à savoir ce que Voltaire avait répondu...

J.-C. C. : Non, pas du tout. Je ne sais toujours pas ce qu’il a répondu ou même, s’il a répondu.

Cette lettre de Mme du Deffand témoigne de sa liberté d’esprit...

J.-C. C. : Une liberté d’esprit mélancolique. Il y a beaucoup de signes de lassitude dans sa lettre. Mais c’est vrai, elle était à la tête d’un Salon fameux où se remuaient beaucoup d’idées qui nous agitent encore.

Vous choisissez de répondre en votre nom, d’autres auteurs au contraire se mettent à la place du destinataire d’origine...

J.-C. C. : J’ai pensé que c’était la règle du jeu, que c’était à moi de répondre, en mon nom. Les éditrices ont peut-être proposé des règles du jeu différentes selon les auteurs

Vous avez donc aimé ce jeu littéraire...

J.-C. C. : Oui, je ne vous dis pas que ça m’a occupé pendant quinze jours. C’était une journée, mais cette journée était comme une parenthèse dans une vie d’écrivain. Tout à coup, se mettre à écrire à une dame que l’on n’a pas connue, à une dame du temps passé, c’est pas mal ! Un dialogue entre un vivant et un mort, c’est un exercice littéraire très ancien.

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