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Entretien avec Nadine Laïk-Blanchard
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Lettre de Marie du Deffand Lettre de Marie du Deffand à Voltaire
1764, Bibliothèque nationale de France
Éditions Triartis, pages 26 et 27
© Bibliothèque nationale de France

Le livre intitulé Correspondances intempestives vient de paraître aux éditions Triartis. Quelle est l’origine de ce projet ?

Nadine Laïk-Blanchard : Réaliser un livre qui offre un échange épistolaire entre écrivains contemporains et écrivains disparus est un projet qui nous tient à coeur depuis longtemps, né d’une discussion autour de la correspondance, du lien que l’on entretient avec la lettre. Ainsi, nous avons décidé, Martine Malinski et moi-même, de créer en 2005 Triartis, notre maison d’édition, afin de mener à bien notre projet.

Lisez-vous beaucoup de correspondances ?

N. L.-B. : J’en lis peu. En revanche, la correspondance est pour moi, chargée affectivement. Une lettre qui m’est destinée, dont je reconnais l’écriture, me procure toujours une émotion forte. J’entretiens depuis cinquante ans une correspondance très riche avec une amie de lycée, et l’idée de ces Correspondances intempestives est venue de cette émotion que je ressens quand une lettre de quelqu’un qui m’est cher, arrive entre mes mains. C’est davantage cet aspect-là qui est à l’origine de ce projet, plutôt que la forme littéraire. Ensemble, nous avons ensuite, Martine Malinski et moi-même, enrichi et développé cette idée pour en faire un livre.

Comment s’est effectué le choix des lettres ?

N. L.-B. : Nous avons d’abord choisi une thématique assez large, sous-titrée « à la folie... pas du tout », qui regroupe un certain type de sentiments que l’on trouve dans les relations familiales, amicales et amoureuses. Après avoir fait des recherches, principalement à la Bibliothèque nationale, Martine Malinski a apporté une première sélection de lettres anciennes. Puis, nous avons choisi les lettres en fonction de l’intérêt du texte, de l’intérêt pour un auteur de notre temps d’y répondre, et nous nous sommes accordées sur celles que nous gardions. Le choix des manuscrits revient à Martine Malinski et celui des auteurs m’incombe. Cependant, nous travaillons de concert et intervenons bien évidemment chacune dans le travail de l’autre.

Vous n’avez pas choisi que des écrivains pour répondre à ces lettres...

N. L.-B. : Au début, je n’avais choisi que des écrivains, et bien que l’envie d’ouvrir, de proposer à d’autres personnalités m’ait tentée, je n’osais le faire. Un personnage lettré, au regard plutôt exigeant, m’a conseillé d’élargir mes critères, me faisant remarquer que tout le monde a écrit, un jour ou l’autre, une lettre. Bien sûr, il faut que le choix soit justifié, que l’imprévisible destinataire contemporain qui se prête à ce jeu intempestif ait une belle plume, soit quelqu’un de fin et piquant. Ariane Massenet, Catherine Lara, Anne Sylvestre ou Marie-Catherine Girod ont accepté de participer à ce jeu littéraire. Par exemple, faire répondre Marie-Catherine Girod qui est pianiste - elle écrit aussi divinement bien - à Camille Saint-Saëns était intéressant. Sa lettre est d’ailleurs pleine d’humour !

Est-ce que les auteurs ont eux-mêmes choisi les lettres ?

N. L.-B. : Non, nous avons attribué une lettre à chacun. Le cas ne s’est pas présenté, mais si un auteur nous avait dit que le texte ne l’inspirait pas, nous lui en aurions proposé un autre.

Pourquoi notamment, une lettre de Marie du Deffand à Jean-Claude Carrière ?

N. L.-B. : Parce que j’ai une admiration sans borne pour cet homme. Parce qu’il n’est pas facile de répondre à la lettre de Marie du Deffand qui s’interroge sur la naissance et la mort. Je voulais que ce soit une belle pensée qui lui écrive. Je me suis dis qu’avec Jean-Claude Carrière, ce serait magique. Et ça l’est.

Il s’agit en effet d’un véritable exercice de style...

N. L.-B. : C’est un jeu littéraire. Nous avons fait notre travail avec beaucoup de sérieux et de rigueur, sans pour autant vouloir faire un livre sérieux. Nous avons souhaité un bel ouvrage, divertissant, mêlant illustrations, fac-similés d’autographes d’hier et d’aujourd’hui... Cet ouvrage n’a pas la prétention d’enrichir l’histoire littéraire ni d’être une référence pour les chercheurs.

Est-ce que vous avez parfois demandé aux auteurs de retravailler leur texte ?

N. L.-B. : Jamais. Il s’agit d’une lettre, d’une forme épistolaire dont l’écriture suppose une certaine spontanéité qu’il faut préserver, même si parfois, on pense pouvoir améliorer un passage en suggérant à l’auteur de le retravailler. Nous avons eu quelques tentations en effet. Mais nous avons pensé qu’il était préférable de ne pas le faire.

Certains répondent en se mettant à la place du destinataire, s’adaptant au style de l’époque à laquelle la lettre est écrite, d’autres répondent en leur nom propre, s’amusant parfois à employer des anachronismes...

N. L.-B. : Oui, certains se sont mis dans la peau du destinataire d’origine et d’autres, comme Jean-Claude Carrière, sont résolument contemporains. Il y a aussi cette lettre signée Erna Huili-Collins, derrière qui se cache Marie Laforêt, adressée à Maupassant. Erna Huili-Collins est à travers le temps, une amie de Marie Bashkirtseff et se met dans la position d’une femme qui juge les hommes. Ou encore, Sylvie Germain qui signe Madeleine en répondant à Apollinaire, Anne Massenet qui se met à la place de La Pompadour dans une lettre cinglante, Florence Delay qui prend la voix du fils de Racine, Harry Mathews qui invente une gouvernante pour répondre à Mallarmé, etc. Chacun dicte sa propre règle du jeu, répond dans son style et son humeur.

Est-ce que vous avez mis en situation les lettres avant de les envoyer aux auteurs qui devaient y répondre ?

N. L.-B. : Volontairement, nous n’avons donné, à quelques exceptions près, aucune indication sur les lettres et leur contexte. Certains auteurs se sont peut-être documentés, ont fait des recherches. Il nous a semblé que l’éclairage historique n’avait pas forcément d’importance dans ce cadre. Nous avons laissé place à l’imagination. Nous n’avons pas voulu, non plus, apporter un appareil critique, seules quelques phrases que j’ai écrites introduisent les lettres.

Comment avez-vous ordonné les lettres du recueil ?

N. L.-B. : L’ordre n’a pas été facile à trouver. Nous avons essayé plusieurs enchaînements de lettres qui n’ont pas toujours fonctionné. Puis, j’ai pensé à un tour de chant qui requiert quelques règles d’or. Il faut trouver un rythme, un tempo en fonction des interprètes, penser à la première chanson d’ouverture et à la dernière. J’ai beaucoup travaillé avec les artistes et notamment avec Barbara. C’était à chaque fois une épreuve de préparer un concert. Le montage de ce recueil de lettres a donc été réfléchi, pensé comme un tour de chant, une musique, respectant le rythme, l’intensité de chaque écriture et donnant à l’ensemble un tempo cohérent.

Avez-vous l’idée d’en faire une collection ?

N. L.-B. : Oui, mais ce seront des thématiques un peu plus précises, et encore une fois, non conventionnelles. Par exemple, l’Histoire, la grande et la petite. Toujours en mélangeant les époques, parce que c’est formidable de pouvoir lire dans un même ouvrage des lettres qui traversent les siècles.

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