Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Lettres choisies - Correspondances Intempestives

 

Correspondances Intempestives
Ouvrage collectif
Éditions Triartis

Lettre de Marie du Deffand à Voltaire


Page 21

Paris le 7bre 1764

Vous n’avez point eu de mes nouvelles monsieur, parce que depuis six semaines ou deux mois je suis noire comme de l’encre, ne prenant part à rien, m’ennuyant de tout, sans désirs sans sentiment, en m’affligeant toujours du malheur d’être née ; car quoique vous en puissiez dire c’est le seul véritable puisqu’il est le principe et la cause de tous les autres, mais comme il est inutile de s’en affliger, il est ridicule de s’en plaindre. Mr Dargenson arriva ici le 12 juillet à demi mort, une fièvre lente, la poitrine affectée, son état empiroit tous les jours - mais insensiblement ; le 22 du mois dernier on s’aperçut qu’il était à l’extrémité, on envoya chercher le curé, qui resta avec lui jusqu’à 5 heures du soir, qu’il mourut. De toutes les pratiques accoutumées, il ne fut question que d’extrême onction, on n’a pu sçavoir ce qu’il pensait n’ayant point parlé.
Ainsy on en peut porter le jugement que l’on voudra.

Le président de Montesquieu fit tout ce qu’on a coutume de faire et dit tout ce qu’on voulut lui faire dire. Je trouve que la manière dont on meurt ne prouve pas grand chose et ne peut être une autorité ni pour ni contre, un tour d’imagination en décide, et bien sot est celui qui se contraint dans ces derniers moments.
(...)
Marie du Deffand


Lettre de Jean-Claude Carrière
à Marie Du Deffand


Page 24

Lettre de Jean-Claude Carrière, page 1 Madame,

Je vous réponds sans vous répondre, car je n’ai pas votre adresse présente. L’aurais-je, je ne puis assurer que ma lettre vous parviendrait. Cela supposerait une vie éternelle avec des yeux pour lire, et je devine entre vos lignes que vous doutez de cet exploit.

Quant à la noirceur de votre état, vous savez comme moi qu’elle appartient à ce qu’on appelait à votre époque notre « nature », cette substance mystérieuse pour laquelle nous n’avons aujourd’hui plus de nom. A tour de rôle nous nous repentons d’être nés, de cet acte fondamental que nous n’avons pas décidé et qui nous jette comme une marchandise sur le grand marché de la vie. De ce point de vue, madame, rien n’a changé. Nous avons à chaque instant, comme vous l’aviez, la possibilité de quitter cette vie, nous n’avons pas le pouvoir de refuser d’y entrer. Un écrivain du siècle où je suis né a même écrit un livre qui s’intitule De l’inconvénient d’être né. Il semble faire écho à votre « malheur d’être né. » Cet homme s’appelait Cioran. Je l’ai connu. C’était le plus drôle des convives. Il eût merveilleusement figuré dans votre salon.

Si je peux me permettre un mot, sachez, madame, que parfois le malheur d’être né s’accompagne du bonheur d’être mort. C’est votre cas. Vos souffrances et votre chagrin ont disparu depuis longtemps, comme disparaîtront les nôtres, mais votre personne n’est pas oubliée. Vos lettres sont encore lues en public, dans les théâtres. Des comédiennes vous incarnent et en quelque sorte vous redonnent vie.

La manière dont on meurt, comme vous le dites, ne prouve en effet pas grand-chose. Mais la manière dont on survit à sa vie est un bienfait immense, au moins pour les autres, dont je fais partie. C’est une façon de combattre l’ennui de vivre, de narguer les peines du corps comme celles de l’âme. C’est notre seul espoir d’immortalité ! Vous reprochez à Voltaire de ne pas vous avoir envoyé son dernier ouvrage. C’est un homme tant occupé ! Dites-lui, si vous le rencontrez quelque part, que l’infâme a baissé la tête mais que d’autres monstres de même espèce nous attaquent et que nous aurions bien besoin de lui. Dites-lui aussi que j’ai fait une partie de mes études dansun lycée qui porte son nom.

Je baise le souvenir de vos mains.

Jean-Claude Carrière


Lettre de Camille Saint-Saëns
à Pauline Viardot


Page 237

Lundi. Est-ce pour demain ou pour un autre jour ? Je suis horriblement perplexe ! ! !
Un mot de grâce, je sais que je ne résisterai pas aux tortures d’une pareille situation.

J’attends votre réponse rue du Souvenir, n°16 (seize), à Asnières, Département de la Seine.

Si vous ne me répondez pas, je vous vouerai aux dieux infernaux, avec accompagnement de deux trombones, et non pas trois ; car, ainsi que je l’ai appris autrefois, les dieux de l’Olympe aiment les nombres impairs ; mais les divinités infernales préfèrent les nombres pairs.

Croyez bien que je ne l’invente pas.
Votre dévoué.

C.
Saint S


Lettre de Marie-Catherine Girot à Camille Saint-Saëns


page 244

Mon Cher Camille,

De quoi donc vous plaignez-vous ? Enfin ! Aimer une cantatrice adulée de tous les hommes, et surtout notre Pauline nationale ! Est-ce bien raisonnable ? Dans quelle voie périlleuse vous êtes-vous fourvoyé avec une femme certes merveilleuse, mais que les feux de la rampe éloignent du commun des mortels, même si, bien sur, vous n’en faites pas partie. Pensiez-vous, au moyen d’un simple billet - au reste un peu cavalier à mon goût - que la grandeur de votre œuvre suffirait à emporter une place aussi inexpugnable, à conquérir une Diva que l’Europe s’arrache, à l’afficher telle un trophée ? Et ne savez-vous pas, depuis Carmen, que les Espagnoles sont inconstantes ? Au reste, qu’auriez-vous gagné dans cette bataille, car assurément ce n’eût pu qu’un être une ? Voyez où en fut réduit le tendre Tourgueniev, ce Prométhée enchaîné, rampant désormais à ses genoux, comme un toutou ! Que n’avez-vous jeté votre dévolu sur une pianiste, comme ma consoeur Clara Schumann. Voilà une race de femmes qui savent ce qu’elles veulent, ces douces solitaires qui ne mélangent pas le travail et l’amour, cultivent les amitiés durables, même avec les hommes, et composent subtilement avec leur égoïsme inné. La tragique élégance d’un prélude de Chopin ne vaut-elle pas mieux que les fanfares es divinités infernales dont vous menacez Pauline, et qui nous feraient croire, si vous n’étiez pas ce que vous êtes, qu’on patauge dans « La Belle Hélène » de votre confrère Offenbach ? Moderato Cantabile, dit-on. Et pourquoi pas mezza voce ? Allons, mon cher Camille, oubliez l’ingrate Pauline et, pour vous consoler, venez chez moi. Je jouerai pour vous seul votre 2ème concerto, mon préféré, sans faire d’impair avec vos nombres pairs, en bon petit soldat du clavier, en élève soumise et respectueuse mais, je l’espère, inspirée.

Votre toute dévouée,
Marie-Catherine Girod

© Éditions Triartis, 2008

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite