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Louise de Vilmorin, Correspondance à trois.
Par Corinne Amar

 

Louise de Vilmorin, correspondance à 3 Le coeur c’est le drame (exergue à La lettre dans un taxi).
En romancière racée, en voyageuse sentimentale, elle donna à ses romans des titres évocateurs - Fiançailles pour rire, Les belles amours, L’alphabet des aveux, Histoire d’aimer, Solitude, ô mon éléphant... - , elle les emplit de voyages d’amour et de mélancolies inconsolables comme les siennes, de héros mondains et frivoles, amoureux ou en attente, de décors où les femmes, bien nées, chuchotantes et alanguies, volontiers aventureuses, aiment les réceptions, les parures, le théâtre, parfois le thé ou le café-crème à toute heure, et agitent, du bout des doigts, des lettres timbrées et cachetées ; où les hommes eux, quand ils ne parlent pas de septembre et de l’ouverture de la chasse, sont sensibles aux femmes, bâtissent des châteaux en Espagne, sont avec ou sans fortune, rêvent « des douceurs et des sauvageries de la mer » et quoique ambitieux, « ont du cœur et ne pensent pas à mal »... On se laissait prendre. Louise de Vilmorin (1902-1969) avait un grand nom, une beauté qui n’était pas moins grande, une plume de séductrice. Une promptitude à l’ennui, de l’esprit, une imagination sans limite et de talent, lui firent écrire poèmes, récits et romans. Elle fut une ardente épistolière, et si elle aima avec ardeur, elle fut aimée en retour ; elle se fiança à Saint-Exupéry, épousa deux fois, eut pour dernier amour - le plus grand -, André Malraux. « C’est lui qui m’a fait partir dans la vie. Je lui dois tout, c’est le premier homme qui m’ait fait confiance », confiera-t-elle, alors qu’il l’encourageait à écrire.
Elle tenait salon, dans son magnifique château de Verrières-le Buisson, recevait Cocteau et Orson Welles, Paul Morand, Coco Chanel ou Max Ophüls, René Clair, Anaïs Nin... Elle invita à dîner, un soir de novembre 1944, Alfred Duff Cooper, le nouvel ambassadeur de Grande-Bretagne à Paris (il le sera de 1944 à 1947), et son épouse Diana, fut irrésistible et les conquit tous les deux. « En rentrant chez nous cette nuit-là, nous avons senti, Duff et moi, que notre vie parisienne allait devenir complètement différente », écrit Diana Cooper dans ses mémoires, alors qu’elle se rappelle cette rencontre (cité par O. Muth, p. 14) ; elle est immédiatement subjuguée, il tombe immédiatement amoureux, et évoque, de son côté, cette même soirée, qu’il dut écourter : « ... Le dîner fut merveilleux. Nous étions à peine arrivés au café quand j’ai reçu un message du Premier ministre désireux de me parler d’urgence entre 10 h et 11 h moins le quart... Je suis parti tout de suite laissant Diana derrière moi et lui renvoyant la voiture. J’étais désolé de m’en aller. Louise Palffy m’a raccompagné à la porte. Je me suis retrouvé en train de l’embrasser et de tomber amoureux d’elle. Elle m’a rendu mes baisers. » (The Duff Cooper Diaries, cité p.15). Le lendemain, il lui faisait porter des fleurs et un mot d’excuse. Le jour d’après, ils se donnaient rendez-vous. Le surlendemain, elle l’aimait, et le lui déclarait : « Verrières, 9 nov 1944, Merci, merci pour votre lettre que je continuerai à lire toute la soirée. Elle me remplit d’une sorte d’émotion et de joie que je ne puis exprimer. Je pense à vous. (...) je viendrai dès que vous aurez suffisamment de temps pour me voir. (...) »
Dans la lettre suivante, le tutoiement disait déjà tout de son être et de ses attentes : « Verrières, Lundi 13 nov 1944,
Comment pourrais-je te confier ma pensée la plus intime et la plus chère ? Tu ne me connais pas encore et, ne me connaissant pas, quelle valeur donnerais-tu à ce que je pourrais bien exprimer ? Cela n’aurait peut-être pour toi que le charme de l’apparence. L’apparence et la présence sont parfois choses jumelles.(...) À la fois sérieuse et triste, préoccupée et superstitieuse, je t’aime vraiment. (...) »
Neuf ans plus tard, l’ultime lettre du 22 mars 1953, commencera et terminera par ces fidèles mots d’amour ; « Mon adoré », « Un baiser d’amour et tout mon coeur à toi ».
Près de quatre cents lettres, cartes postales, billets, télégrammes, lient cette histoire d’amour, qui inclura de manière aussi enflammée Diana Cooper. Coup de foudre et passion folle d’emblée, transformée en amitié amoureuse, un peu plus tard. « Je suis née inconsolable », disait d’elle cette jeune femme qui semblait avoir tout pour elle - aveu dont Françoise Wagener fait le titre de la biographie très documentée qu’elle lui consacre (Albin Michel, 2008) : Louise, l’inconsolable, l’impétueuse, aime trop ; « Il est étrange qu’une femme si intelligente ne comprenne pas que c’est une erreur de téléphoner tous les matins, de vouloir me retrouver deux ou trois fois par jour si possible. Aucune amitié ne peut supporter une telle pression. » (janvier 1946, cité p. 18). Duff Cooper la trouve trop « accaparante ». Et pourtant ! Leur amitié, leur proximité, demeurent. C’est que Louise de Vilmorin n’eut pas seulement le génie de la conversation ; elle avait le goût et l’art d’écrire des lettres. « Il est d’ailleurs rare qu’une correspondance croisée soit aussi bien conservée », fait remarquer Olivier Muth qui l’annote et la commente - c’est concis et c’est fluide - et la rend doublement riche ; il est sans doute tout aussi peu commun de découvrir un échange aussi inouï qu’harmonieux d’une relation à trois -, entretenue, en toute liberté et fidèlement, jusqu’à la mort de l’ambassadeur, en 1954. « On se demandait ce qui séduisait le plus en elle, de sa beauté ou de sa conversation en feu roulant, poétique et drôle ; de ses robes hongroises ou de ses projets extravagants et de ses chansons », résuma Diana Cooper, elle-même d’une beauté et d’une liberté de mœurs enviables, actrice un temps, figure de la mode et de la haute société anglaise » et qui aima en Louise, ce qu’elle apporta de « lumière dans une ambassade qui, sans elle, eût été aussi terne et grise que tant d’ambassades ».
« Cher amour, Mon amour, mon cœur, mon Bijou bleu, Cher trésor, ou encore, à Diana, Chérie adorée, Ma chérie bien-aimée... » Toutes les lettres de Louise, tout au long de ces années, commencent par ces mots d’amour, elle en imprègne son quotidien épistolaire d’une fantaisie impulsive qui lui est propre, et la rend attachante, attachée à ses racines, sa famille, attentive à la vie de ses destinataires, faisant fi de sa délicate santé, si vulnérable parfois, bouleversante de tant d’abandon amoureux.
Ces lettres bien sûr font apparaître le réseau des relations sociales de la romancière et du couple britannique - lui, préoccupé de sa responsabilité politique d’ambassadeur en poste à Paris, soucieux de sceller un traité d’alliance entre la Grande-Bretagne et la France, fin diplomate, mais aussi journaliste politique, écrivain (Louise le traduira) ; Diana elle, femme du monde, à « la beauté adorable », appelant « à la joie de vivre », voulant donner à l’ambassade tout son faste et l’entourant d’artistes et écrivains.- ; suivant l’ordre chronologique, cette correspondance croisée laisse voir, en même temps que les affinités électives de nos trois épistoliers, les coulisses de la vie politique et littéraire des a nées de l’après-guerre.

Louise de Vilmorin, Duff et Diana Cooper Correspondance à trois (1944-1953),édition établie, annotée et commentée par Olivier Muth. Gallimard février 2008, coll. Le Promeneur, 680 pages, 29 €.
Ouvrage publié avec le sutien de la Fondation La Poste

Vient de paraître aussi :

 Françoise Wagener, Louise de Vilmorin  Françoise Wagener
Je suis née inconsolable,
Louise de Vilmorin
1902-1969.

Albin Michel février 2008
548 pages, 22 €

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