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Extraits choisis - Abel Gance-Nelly Kaplan

 

Nelly Kaplan, Mon Cygne, mon Signe, correspondances avec Abel Gance Mon Cygne, mon Signe
Correspondances Abel Gance / Nelly Kaplan

Éditions du Rocher

Lettre du 28 février 1954

Ma chérie,
J’ai, tu as pu le constater, de nombreux défauts. Parmi ceux-ci, j’ai l’obstination des feuilles mortes qui restent attachées aux arbres jusqu’au nouveau printemps, attendant que les nouvelles prennent leurs places. Tu es la feuille nouvelle...
Il y avait, dans le lieu le plus mystérieux de la Grèce, l’antre de Trophonios, en Béotie, où ceux qui y descendaient trouvaient la connaissance des choses futures. À cet endroit, deux sources d’eau vive, proches l’une de l’autre. Celui qui buvait de la première qui se nommait Léthé trouvait aussitôt l’oubli de toutes choses. À la seconde, appelée Mnémosyne, il acquérait la mémoire de tout ce qu’il allait voir.
Insatiable altéré, j’en recherchais les sources, mais j’avais perdu le secret de cet antre depuis vingt ans. Tu es apparue, et je l’ai retrouvé. (...)

Lettre du 25 octobre 1954

Grâce à toi, j’aurai de ce jour anniversaire au prochain, vingt ans de moins sur mon visage, trente ans de moins sur mon esprit, quarante ans de moins dans mon coeur. Grâce à toi, le Temps est suspendu, l’Espace entre nous aboli, et chaque embrasement amoureux est une fusée anéantissant derrière moi le passé, tout en me poussant en avant.
Grâce à toi, mon Signe, mon Cygne, ma vie reprend sa signification, et ma plus grande joie pour t’en remercier sera de t’aider à donner une signification à la tienne. Sept mois d’apprentissage et d’observation de ton corps et de ton esprit m’ont permis de mieux entendre le cristal de tes actes, et de me familiariser avec les dieux de tes pensées. (...)
Abel.

Lettre du 13 décembre 1954

Ma belle chérie, renseigne-toi de toute urgence sur le meilleur livre qui pourrait nous donner les clefs nécessaires pour les harmonies et antinomies colorées. Nous en aurons rapidement besoin. J’avais déjà écrit en 1917, il y a donc trente-sept ans, les lignes suivantes : « Je devrais très attentivement me livrer à l’étude artistique des vibrations colorées. C’est la musique de l’avenir, en attendant celles que les vibrations infrarouges et ultraviolettes nous découvriront. Mais avec quel argent, mon Dieu, ferai-je ce clavier pour jouer la lumière ? »
J’avais commencé avec le peintre Delaunay cette étude. Nous voulions fabriquer un orgue d’où les sons se seraient dédoublés, si on peut dire, en vibrations colorées...
Sans doute maintenant vais-je rejoindre ce rêve de mes jeunes années avec notre Polyvision. Quel terrible temps perdu !


Nelly Kaplan, Et Pandore en avait deux, roman Nelly Kaplan
Et Pandore en avait deux ! (Roman)
Éditions du Rocher

Elle [Pandore] me tend une missive que je parcours rapidement. Elle ressemble étrangement à une autre que bien des années auparavant m’avait écrite un Magicien. Il me demandait, il me conjurait, il me suppliait de rester avec lui pour qu’ensemble nous arrivions à ouvrir les portes de la Quatrième Dimension dont il me disait détenir certains secrets. Je l’ai cru longtemps et, longtemps, je suis restée à ses côtés, Merlin et Viviane encore jouant à qui encerclait l’autre. Ce fut exaltant, enrichissant, jusqu’au jour où je compris que les vampires peuvent aussi être solaires et qu’il était temps de continuer à chercher, mais seule. (p. 49)

Je parcours les lettres d’André Pieyre. Je trouve affection, admiration, humour, mais rien qui puisse travestir un mystère.
Dans celles de Philippe il y a beaucoup de passion, de révolte et la désinvolture d’un porteur de semelles de vent qui cache des blessures profondes. Mais rien non plus, dans les missives de ce voleur de feu, qui puisse donner une clef pour renverser la direction de la Flèche. Je relis aussi les lettres de Jean. Je redécouvre la mélancolie d’un être qui pressentait sa mort, son désespoir de savoir que nous allions nous perdre. Et cette phrase poignante, étonnamment proche des principes de la physique quantique, qu’il ignorait : « Le jour où je fermerai définitivement les yeux, l’univers mourra. Mais pour le moment ils sont bien ouverts, mes yeux, et mon univers est donc tout entier à toi. » Quand il partit, vaincu par sa terrifiante maladie, j’ai frappé souvent aux Portes du Temps. Je voulais obtenir un signe de lui, une indication sur la manière de soulever la chape d’airain. En vain... (p. 76)

Avec l’aimable autorisation de
reproduction de Nelly Kaplan
© Éditions du Rocher, 2008


Lettre d’André Breton à Nelly Kaplan
en décembre 1956

citée par Denys-Louis Colaux dans son ouvrage, Nelly Kaplan. Portrait d’une Flibustière (Dreamland éditeur, Paris 2002)
À propos du spectacle de la Polyvision... (p.50)

De ce spectacle, auquel - si peu influençable que je me sache - j’ai tenu à assister seul, laissez-moi vous dire qu’il m’a bouleversé. Je partage absolument vos espoirs quant à la formule d’art qui s’en dégage. (Auprès de ma blonde est vigne printanière, Une fête foraine grille d’arabesques du plus humble au plus haut besoin d’étourdissement). À n’en pas douter - et grâces vous en soient rendues - une nouvelle structure du temps est ici en germe, que savants et philosophes s’ingénient à découvrir mais qui ne se révèlera sans doute qu’à partir de nouveaux états affectifs, de l’ordre de ceux qu’Abel Gance et vous suscitez précisément.

Philippe Soupault, article intitulé Réflexions sur la Polyvision publié dans le numéro 3, avril-mai 1958 de la revue Écran

Denys-Louis Colaux, Portrait d’une flibustière cité par Denys-Louis Colaux dans son ouvrage,
Nelly Kaplan. Portrait d’une Flibustière
(Dreamland éditeur, Paris 2002) p.50

Abel Gance, heureusement, après une période de dépression bien compréhensible, a repris courage. Il a eu la chance insigne, au moment où il commençait à désespérer, de rencontrer un poète comme lui, une clairvoyante qui avait deviné et compris la grandeur et l’importance de l’œuvre d’Abel Gance, la valeur de ses projets et la nécessité de les réaliser. Ce poète est né, comme l’écrivait Lautréamont de lui-même, « sur les rives américaines, à l’embouchure de la Plata ». Elle se nomme Nelly Kaplan. Alors que les metteurs en scène, les écrivains, les journalistes, les spécialistes gardaient prudemment le silence et n’osaient pas, même ceux qui déploraient « la décadence uniformément accélérée du septième art », étudier les immenses possibilités que suggérait Abel Gance, avec lucidité et clairvoyance elle reconnut que la Polyvision pouvait redonner la vie à l’agonisant qu’était le cinéma tel que le conçoivent les producteurs, les vedettes et autres responsables du cinéma en 1957. Cette foi et cette espérance que Nelly Kaplan exaltait, la force que son enthousiasme, sa lucidité et son intuition apportaient à un créateur déçu, maltraité, prêt à renoncer, l’espoir qu’une nouvelle génération plus lucide allait participer à son effort révolutionnaire, lui redonnèrent courage. Elle fit plus que d’affirmer cet espoir, généreux comme l’aube. Elle consacra son temps, ses forces, sa clairvoyance, son intelligence à approfondir une technique qu’elle ne connaissait que théoriquement. Son apprentissage fut rapide et Abel Gance fut dès lors persuadé qu’il n’était plus seul à mesurer l’importance et l’étendue de ses découvertes, qu’il pouvait compter sur la compréhension et la reconnaissance de son oeuvre.

Avec l’aimable autorisation de
reproduction de Nelly Kaplan
© Dreamland éditeur, 2002

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