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Abel Gance : portrait.
Par Corinne Amar

 

Nelly Kaplan, Abel Gance, Hier et demain Nelly Kaplan
Abel Gance, Hier et demain
1963. Film couleur et noir et blanc
durée : 28 minutes

Qui était Abel Gance (1889-1981) ? Un réalisateur de films hors du commun. Parce qu’il y avait en lui du poète symboliste, du « spiritualiste ambitieux de la vie future », du mystique illuminé, du sympathique mythomane ?... Peut-être et pas seulement. On lui connaissait l’enthousiasme juvénile, un prodigieux lyrisme, un appétit de création pour le moins phénoménal qui lui fit non seulement réaliser des oeuvres cinématographiques mythiques telles que J’accuse, La Roue, dans les années 20, ou Napoléon finalement achevé en 1927, mais encore, en rêver un certain nombre, grandioses et irréalisables, restées au stade de projets inachevés ; on le découvre Pygmalion amoureux, volontiers irritable, diablement exclusif, maître incontesté, ami, amant, Enchanteur, vampire, « insatiable altéré », (comme il le dit lui-même, un 28 février 54), dans sa correspondance passionnée à celle qui fut son assistante, sa collaboratrice dix années durant, Nelly Kaplan, et dont la jeunesse comme la part d’admiration qu’elle lui vouait, ne dissimulèrent en rien le tempérament qui était le sien (Nelly Kaplan, Mon Cygne, mon Signe - Correspondances Abel Gance / Nelly Kaplan, éd. Le Rocher, 2008). On le sait : cinéaste novateur très tôt affirmé parce que son style lyrique, visionnaire, tranchait, par sa singularité, sur la production de l’époque, pionnier du cinéma muet, Abel Gance compte parmi les trois plus grands réalisateurs de l’histoire du cinéma, avec l’Américain D.W. Griffith et le Russe S.M. Eisenstein, et si son Napoléon, l’un des derniers grands succès français du cinéma muet, est un monument de l’histoire du cinéma, c’est aussi le seul film français muet connu aujourd’hui aux Etats-Unis. « Je compte rester ici le plus possible, pour bien terminer ce pensum sur Napoléon, écrit Abel Gance un lundi 25 août 1958, du Château de Rondon. Je m’aperçois une fois de plus que je ne suis pas fait pour expliquer les sujets, mais pour les réaliser ; et je vois les scènes du découpage éventuel avant leurs rapports résumés, ce qui m’oblige à un travail lent et pénible (p.36). » Le film demanda plus de cent mille mètres de pellicule enregistrée, un millier de figurants et trois caméras, pour filmer des images distinctes ou combinées, fut maintes fois coupé, abandonné, repris, retravaillé, remonté - pensum de son Créateur. « Je suis moralement comme le temps aujourd’hui. Des suites d’orages et de giboulées assaillent mes pensées, les jettent sur le sol. Puis un coin de bleu, elles se relèvent et courent dans ta direction jusqu’à ce qu’une autre averse les immobilise. Je suis passé ce matin à la poste. Mais le miracle n’était pas pour ce matin. (...) (Printemps 54, p.14) ». C’est qu’Abel Gance ne croit pas seulement au miracle, il veut le voir opérer. Celui qui, jeune, se savait doué pour le théâtre et le mélodrame, commença par jouer la comédie et écrire des pièces en vers, se montra vite attiré par la réalisation et la production indépendante, et surtout, fasciné par le goût du « grand » : les grands sujets, les grands personnages, les grands acteurs. Voir grand, toujours plus grand et, sinon crever l’écran, en faire éclater le cadre : il est l’inventeur de procédés techniques révolutionnaires (le triple écran, en 1926 ; la perspective sonore, en 1929, la stéréophonie, en 1933 - procédés qui lui permirent de sonoriser son film Napoléon ; la pictographie, en 1938 - un appareil optique pour remplacer les décors par de simples maquettes ou photographies ; la polyvision, en 1956 - un procédé de film avec trois caméras par juxtaposition, qui donnait une largeur d’image trois fois supérieure au format conventionnel et permettait aussi un récit en trois images différentes). Parfois même, il lui arrivait de fixer sa caméra au dos d’un cheval ou d’utiliser un « ascenseur de prises de vues, directement inspiré du Docteur Guillotin », afin de créer l’illusion de la houle ou de l’accélération... « Mes mots, mes idées n’auraient-ils jamais été autre chose que des oiseaux étrangers sur l’arbre de ma vie qui s’en vont, lassés, les uns après les autres, me laissant sans paroles, sans pensées ? Mais ne voici -t-il pas le miracle ? Est-ce la sève qui sommeillait aux racines de l’arbre et qui maintenant monte en jets mystérieux, J’entends, écoute bien ceci, j’entends frémir en moi une musique bouleversante, neuve et magnifique. J’apprends enfin mon propre langage. A.G. 25 juillet 1957 (p. 35) ». S’il déploie tout son génie dans le muet, l’arrivée du parlant le dessert. Après une période difficile, des projets qui n’aboutissent pas, il rencontre Nelly Kaplan et réalise avec elle La Tour de Nesle (1954) et Austerlitz (1960). Aux âges de soixante-douze, soixante-quatorze ans, il n’a rien perdu de son enthousiasme de jeune homme ; il s’étonne de sa santé, toujours bonne - malgré les difficultés de la vie, malgré surtout, « la sottise humaine », dont il s’attriste -, il s’étonne de « ces forces inépuisables qu’il sent en lui » et qu’il voudrait voir affleurer, tel un « mineur assis sur son filon d’or », et s’il n’a jamais retrouvé cet élan créateur qui le portait dans les années vingt, il n’en rêva pas moins, à quatre-vingts ans passés - de porter à l’écran les vies du Christ, de Moïse, de Christophe Colomb, d’Ignace de Loyola, de Merlin l’Enchanteur ou autres « destins de grands »... Il meurt, à Paris, où il était né, à l’âge de quatre-vingt-douze ans.

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