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Mireille Havet, Journal 1924-1927
Par Corinne Amar

 

Mireille Havet, Journal 1924-1927 Une naissance à Médan, en région parisienne, une vie courte et brûlée par les deux bouts, la tuberculose, en ultime salut : 1898-1932. Des amis très chers - Apollinaire, mort si tôt, Cocteau...-, le désir des femmes jusqu’à la lie, celui des stupéfiants, les ivresses dures, le génie sûr, et par-dessus tout, indécente, amorale, prodigieusement lucide ; quelques poèmes publiés, des contes fantastiques, un roman et puis un journal, rédigé de 1913 à 1929, un monumental, un extraordinaire journal, que les éditions Claire Paulhan entreprennent de publier dans son intégralité, en plusieurs tomes, depuis 2003. 1918-1919 d’abord, année clé, celle de ses vingt ans et des vies emportées par la guerre ; puis, le Journal 1919-1924 (2005), avec la solitude comme un supplice et, pêle-mêle, la soif d’amour, les « défaites froides », la souffrance, le manque d’argent, l’âme vendue revendue au diable. Les années du Journal 1924-1927, « rapport scrupuleusement exact et sincère de la Fin, de ma Fin », comme elle le dit elle-même, creusent encore plus violemment l’impossible difficulté de vivre, décrivent cette lutte désespérée, surhumaine, suicidaire, pour survivre, pour être aimée, devenir ce qu’elle est, avoir un âge, une figure, un sexe, un nom...
Sa seule force en ce monde ? La poésie. Et quelle poésie ! En amont de cette détresse, inspirée moins par le talent que par le génie, habitée de l’intérieur, reliée, telle un miracle, au monde autour d’elle - hôtels, atmosphères, villes (descriptions splendides de l’Italie traversée), un lac, l’intérieur d’une maison généreuse...-, pour peu qu’elle soit aimée « Heureux départ avec la femme qu’on aime...et je souris à cette Italie » ou pour peu qu’elle parvienne à s’oublier un peu. « Ce lac est très beau. J’ignore pourquoi il ne m’émeut pas davantage. L’air n’est pas assez vif... on n’est pas sorti de soi-même. On stagne comme le lac lui-même et la vie du palace se déroule comme un film au son d’un orchestre romanesque, tandis que les vieux Anglais lisent les journaux, et sont momifiés dans la lumière avec leurs vieilles mains, leur pince-nez d’or, leur gilet blanc. Tous ces gens sont mes ennemis. Je suis l’albatros de l’hôtel (...) » écrit-elle d’Annecy, un mardi 5 août 1924, décrivant l’effroi de sa solitude comme la nuit et la nuit comme la mort. Comment donner à la vie, toutes ses chances, quand on s’appelle Mireille Havet, qu’on a la curiosité violente, la plainte longue, l’exaltation enfiévrée du condamné et la tête toujours pleine d’une étonnante marée qui bourdonne ? Si elle sait qu’elle a du génie, elle n’en court pas moins à corps perdu à sa mort. Ses pages de voyage en Italie - Trieste, Venise en septembre 1924, Naples - enchantent par leur puissance littéraire ; elle y séjourne avec Reine Bénard, elle aime, elle est aimée, ses sentiments et sa vie intérieure sublimés la tournent vers le monde, tout est alors, de sensations, d’impressions, d’anecdotes : « Venise, quand je pense que tu es en face de moi, sur l’autre rive de l’Adriatique et que je vois à la fin du jour le paquebot qui revient des îles Brioni et s’en va à Trieste, passer avec sa longue fumée, triste comme un adieu...
La mélancolie merveilleuse et mortelle de Venise me frappa. Peu de voyageurs embarquèrent. Les gondoles comme des violons morts, restèrent au flanc de la gare, par terre. Leur profil noir et mince découpait leurs chevaux marins dans l’air. ... Depuis Capri, je n’avais pas senti cette tiédeur de l’air, cette sécurité où l’on oublie le monde, cette volupté de vivre... Des enfants nous bousculaient. Des regards sombres croisaient les nôtres.(...) Un fou rire incroyable nous prit. Une somptueuse salle de bain de marbre, blanche et marron, de mosaïque et de bidets, nous rendit tout à fait heureuses.
 » Elle n’est jamais si jeune que quand elle est heureuse ! Parfois, elle rêve d’une cure de désintoxication, d’une vie dite saine, puise du réconfort dans Balzac, décide d’un changement nécessaire, vital. Le temps d’une page, elle espère - c’est possible ! -, elle implore alors Dieu de la sauver : on est en septembre 1926, Reine a déserté - et si elle la hait, aussi violemment qu’elle l’a idolâtrée, elle l’aime, surtout, à en mourir - elle s’accroche à la vie, parce que son corps tombe en « loques », qu’elle se sent « dévorée par l’enfer » et que mourir lui semble si évident.
En juin 1926, n’a t-elle pas joué à merveille la Mort dans la pièce de Cocteau, Orphée ? Elle impressionne le Tout-Paris mondain, Marc Allégret entre autres qui, dans sa correspondance à Gide, alors qu’il vient d’assister à la Générale, ce 15 juin, écrit à ce dernier : « La mort jouée par Mireille Havet. C’est une chose confondante. Son corps sec et pointu d’opiomane, à peine caché par une robe du soir de chez Chanel... »
Le 16 juin, elle évoque dans son journal ses débuts au théâtre, dans ce rôle : « J’avais osé accepter cette tâche, ce bout de rôle, si ambigu et étrange et dur à tenir que, malgré sa petitesse par rapport au spectacle entier, on n’a trouvé tout de même, dans tout Paris et son jeu d’actrices désireuses de se produire personne, personne qui ait le physique « de l’emploi », la dureté vocale, la grande assurance des gestes, enfin qui soit capable de faire passer sans ridicule ni provoquer des rires ce personnage, d’un non-sens populaire et intellectuel établi, de la Mort, jeune femme rose, en robe de bal, qui porte l’âme de sa victime sous la forme d’une colombe qui se débat vigoureusement, et fait trancher par ses aides le fil de la vie, le dernier souffle qui la retient à la terre, par des ciseaux ordinaires coupant un ruban ».
Si authentique, qu’elle semblait ne pas jouer ? « Barque haletante et fracassée » sur une mer sans étoile » à vingt ans, prisonnière d’elle-même, toutes ses années de jeunesse, il lui restait douze années pour mourir, désenchantée, usée, épuisée, par les drogues, pour enfin se laisser couler comme en un naufrage, déjà signé : celui d’une « vie en correspondance avec ses convictions profondes », « en progrès vers la mort qu’on ne craindrait plus », celui d’une vie pourtant si outrageusement curieuse d’avenir.

Mireille Havet, Journal 1924-1927, « C’était l’enfer et ses flammes et ses entailles » .
Édition établie par Pierre Plateau, préfacée par Laure Murat et annotée par Dominique Tiry, avec la collaboration de Roland Aeschimann, Claire Paulhan et Pierre Plateau. Éditions Claire Paulhan, avril 2008. 448 pages, 36 €.
http://www.clairepaulhan.com/

Lire l’entretien avec Claire Paulhan et le portrait de Mireille Havet (à l’occasion de la sortie en 2005 du Journal 1919-1924) sur le site Fondation La Poste

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