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Flaubert, Lettres à sa maîtresse
Par Olivier Plat

 

Flaubert, lettres à sa maitresse 1 En 1846, Flaubert est âgé de vingt-quatre ans lorsque débute sa liaison avec Louise Colet, de dix ans son aînée. Femmes de lettres mondaine et prolifique, auteur de drames, de romans, de récits de voyages et de poèmes, mariée au flûtiste Hyppolite Colet (que Flaubert affuble du sobriquet de « l’officiel » dans la correspondance), maîtresse du philosophe en vogue de l’époque Victor Cousin qui lui ouvre les portes des salons cultivés de la capitale, elle sera plus tard courtisée par d’autres écrivains célèbres tels que Musset, Vigny ou Leconte de Lisle. Presque journalière, la correspondance entre les deux amants, attisée par de brèves mais fougueuses rencontres, s’échelonnera de 1846 à 1848, puis après une interruption de trois ans, reprendra en 1851, au retour du voyage en Orient de Flaubert et durera jusqu’en 1855, date de leur rupture définitive. Lettres d’amour ? Il ne subsiste malheureusement que peu de lettres de Louise Colet, mais les lettres de Flaubert témoignent à cet égard d’une profonde ambivalence, propre à l’ermite de Croisset, qui se défend comme il peut des assauts de la belle et ardente poétesse. Pour Flaubert, seule compte réellement l’oeuvre à venir, « l’amour ne saurait être le mets principal de l’existence, mais son assaisonnement ». Flaubert se doit de maintenir Louise à distance afin de préserver la qualité d’une solitude qui lui est aussi vitale que celle d’un animal hibernant dans son terrier : « Je me suis creusé mon trou et j’y reste ayant soin qu’il y fasse toujours la même température. » et de pouvoir descendre « au fond de ces gouffres intérieurs qui ne tarissent jamais pour les forts ». Il lui parle de l’amour comme d’« un lit où l’on met son coeur pour se détendre. Or on ne reste pas couché toute la journée. Toi tu en fais un tambour pour régler le pas de l’existence. Non, non, mille fois non. » Louise ne veut rien entendre, et Gustave à la fin s’exaspère : « Tu me demandes une explication franche, nette. Mais ne te l’ai-je pas donnée cent fois, et j’ose dire, dans chaque lettre depuis des mois entiers ? » Lui qui aime se référer à Montaigne, se voit « tout ondoyant et divers, cousu de pièces et de morceaux, plein de contradictoires et d’absurdités ». Avec un aplomb désarmant, il affirme : « Puisque tu m’aimes je t’aime toujours », s’étonne de l’amour qu’on lui porte et éprouve « des ébahissements singuliers à voir ces trésors de passion... »
Si Louise Colet, épousant son siècle, acquiesce au monde : « Tu aimes l’existence, toi [...] tu respectes les passions et tu aspires au bonheur », Flaubert est avant tout l’homme de la négativité : « J’ai en moi, au fond de moi, un embêtement radical, intime, âcre et incessant qui m’empêche de rien goûter et qui me remplit l’âme à la faire crever. » et du paradoxe : « J’aime l’art et je n’y crois guère. On m’accuse d’égoïsme, et je ne crois pas plus à moi qu’à autre chose. J’aime la nature, et la campagne me semble souvent bête. J’aime les voyages, et je déteste me remuer. »
Il fait grief à Louise de son sentimentalisme en art : « Il n’y a rien de plus faible que de mettre en art ses sentiments personnels. » et peut-être aussi du sentimentalisme qu’il prête aux femmes : « Elles prennent leur cul pour leur cœur et croient que la lune est faite pour éclairer leur boudoir. », d’où ses appels, incessants, à la désertion : « Il aurait mieux valu pour toi ne pas m’aimer. Le bonheur est un usurier qui pour un quart d’heure de joie qu’il vous prête vous fait payer toute une cargaison d’infortunes. » Cette impersonnalité que Flaubert prône dans son oeuvre est le contraire de l’abstraction car il ne déteste rien tant que « la poétisation » des choses, qui est par essence « anti-artistique, anti-plastique, anti-humaine, anti-poétique par conséquent. » : « Dans Aristophane, on chie sur la scène. Dans l’Ajax de Sophocle, le sang des animaux égorgés ruisselle autour d’Ajax qui pleure. » Il reproche aussi à Louise de n’avoir pas assez la religion de l’art : « Tu n’admires pas assez, tu ne respectes pas assez. Tu as bien l’amour de l’art, mais tu n’en as pas la religion. » Aidé par Louis Bouilhet, il corrige inlassablement les productions poétiques de la Muse, trop académiques à son goût, tente de la convaincre de « viriliser » sa prose, lui conseille de relire La Fontaine ou Montesquieu et de remplacer l’esprit de société par l’esprit des maîtres. Ce qui fait le plus envie à Flaubert en tant qu’écrivain est « le comique arrivé à l’extrême, le comique qui ne fait pas rire » : « Le Malade imaginaire descend plus loin dans les mondes intérieurs que tous les Agamemnon. » Mais il admire par-dessus-tout Shakespeare : « Ce n’était pas un homme, mais un continent. Il avait des grands hommes en lui, des foules entières, des paysages. » et le Don Quichotte est pour lui le livre de ses origines, le livre « qu’il savait par coeur avant même de savoir lire. » Louis Lambert de Balzac « le foudroie ». Il s’identifie à « cet homme qui devient fou à force de penser à des choses intangibles ». Lui-même a dix-neuf ans a eu l’idée de se châtrer : « Il arrive un moment où l’on a besoin de se faire souffrir, de haïr sa chair, de lui jeter de la boue au visage tant elle vous semble hideuse. Sans l’amour de la forme, j’eusse peut-être été un grand mystique. » Après un long intervalle de trois ans, la correspondance reprend en 1851, sur un ton plus apaisé.
Au ton de la relation amoureuse se substitue peu à peu celui du compagnonnage littéraire : « Comme je m’amuse à causer avec toi ! Cela me délasse de t’envoyer au hasard toutes mes pensées [...] » Flaubert a mis en chantier Madame Bovary : « Tu n’as point, je crois, l’idée du genre de ce bouquin. Autant je suis débraillé dans mes autres livres, autant dans celui-ci je tâche d’être boutonné et de suivre une ligne droite géométrique. » Flaubert ne peut s’émouvoir que par la plume, ressentir que lorsqu’il écrit : « Beaucoup de choses qui me laissent froid ou quand je les vois ou quand d’autres en parlent, m’enthousiasment, m’irritent, me blessent si j’en parle, et surtout si j’écris. C’est là l’un des effets de ma nature de saltimbanque ». Madame Bovary rend Flaubert littéralement malade : « Ce livre au point où j’en suis, me torture tellement (et si je trouvais un mot plus fort, je l’emploierais) que j’en suis parfois malade physiquement. » Louise est le récipiendaire de la métamorphose qui s’accomplit, le saltimbanque qui dans l’enfance et la jeunesse avait un « amour effréné des planches » est devenu pour quelques heures la Bovary : « Voilà une des rares journées de ma vie que j’ai passée dans l’Illusion, complètement, et d’un bout jusqu’à l’autre. Tantôt, à six heures, au moment où j’écrivais le mot attaque de nerfs, j’étais si emporté, je gueulais si fort, et sentais si profondément ce que ma petite femme éprouvait, que j’ai eu peur moi-même d’en avoir une. »

Gustave Flaubert, Lettres à sa maîtresse
Tomes I, II et III. (4 août 1846 - 22 février 1852) ; (1er mars 1852 - 31 mars 1853) ; (6 avril 1853 - 6 mars 1855). Édition présentée, établie et annotée par Sylvain Kerandoux.
La Part Commune (mars 2008), 18 € chaque volume.
Avec le soutien de la Fondation La Poste.

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