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Lorenza Foschini, Le manteau de Proust
Par Corinne Amar

 

Lorenza Foschini, Le Manteau de Proust « Depuis qu’il était enfant, Proust s’habillait avec un soin extrême, mais avec le style très particulier qui était le sien, comme le raconte Léon Pierre-Quint : « Il avait la recherche d’un dandy, mêlée déjà à un certain débraillé de vieux savant du Moyen-Âge [...] Sous le col rabattu, il portait des cravates mal nouées ou de larges plastrons de soie de chez Charvet, d’un rose crémeux, dont il avait longuement cherché le ton. Il était assez mince pour se permettre le gilet croisé à revers. Une rose ou une orchidée à la boutonnière de sa redingote [...] Il endossait, même les jours les plus chauds de l’été, cette lourde pelisse devenue légendaire pour ceux qui l’ont connu » (p. 70). »
L’histoire de Lorenza Foschini commence par cet exergue de Baudelaire qui l’habille comme un gant : « Le beau est toujours bizarre ». Elle s’ouvre comme un petit coffre d’antan à tiroirs d’images, de noms propres, de secrets de famille, de parfums d’époque, de sacré, de poussière, de lettres, de photographies, bref, d’histoires dans l’histoire.... Et son charme tient en 105 pages enserrées dans leur couverture à rabat sur laquelle Cocteau illustrateur croque Proust, rose - frisson d’eau sur une mousse grenadine - , et si discrète et réussie, qu’elle en est remarquable. C’est l’histoire de la vie du manteau de Proust, le fameux, celui qu’il ne quittait ni de jour ni de nuit, ni d’hiver, ni d’été, et dont on apprend qu’il repose aujourd’hui - un manteau de laine gris tourterelle, croisé, fermé par une double série de trois boutons, à l’intérieur doublé de loutre râpée et mangée par les mites , qu’il repose oui, entre des feuilles de papier de soie, au fond d’une grande boîte à l’odeur de camphre et de naphtaline et à l’abri de tous les yeux - car trop fragile pour être exposé -, dans les réserves du musée Carnavalet, à Paris.
Son auteur, Lorenza Foschini, avec le talent de l’écrivain, journaliste, qu’elle est, et tout autant de la conteuse, nous dit comment un jour, alors qu’elle interviewait le célèbre costumier de Luchino Visconti, Piero Tosi, elle en vint à évoquer avec lui la mémoire de Proust et ces repérages qu’il eut à faire dans Paris, à propos d’un projet fou, sinon irréalisable, de Visconti d’adapter au cinéma La Recherche. Il fit alors cette étonnante rencontre ; il rencontra Jacques Guérin, et Jacques Guérin était le plus grand collectionneur proustien qui fût. Il était propriétaire d’une usine de parfums dans la banlieue parisienne, né en 1902, mort quasi centenaire, chimiste alchimiste inventif et doué, sorte de Des Esseintes en sa thébaïde raffinée, obsédé de fringales, dandy au « français suranné, merveilleux, sublime », dirait Piero Tosi, amateur de belles choses délicates, « nez » hors pair et qui savait flairer, découvrir, non seulement les effluves subtiles, mais les livres rares, mais les manuscrits précieux, mais les traces du génie, du sacré, et chasseur par-dessus tout, de tout ce qui avait pu appartenir à Marcel Proust. Meubles, écrits, brouillons, et jusqu’à la rubrique nécrologique du Figaro, qu’il parcourait, au cas où un connaisseur de Proust serait mort, il se tenait alors, prêt à courir aux funérailles soutirer les informations où les reliques qui lui manquaient ; il avait ainsi entrepris de se constituer cette collection, depuis ce jour où, opéré de l’appendicite par le propre frère de Marcel, Robert Proust, médecin comme le père, il n’avait eu de cesse de le revoir, de savoir, de mendier, de posséder. Robert n’était-il pas l’héritier de tous les manuscrits de son frère ? Robert une fois mort, la belle-sœur de Marcel, Marthe qui était un cas, ignorante de ce que son beau-frère représentait pour la littérature, s’empressa de faire venir le brocanteur pour se débarrasser de tout cela qui l’encombrait, le pria de tout emporter, brûla tant qu’elle put, parce qu’elle craignait que la famille fût « salie », arracha les dédicaces, parce qu’ « elle ne voulait pas que son nom traînât. » Guérin horrifié, sauva du feu ce qu’il put, racheta au brocanteur les manuscrits, le bureau, la bibliothèque, tout ce qui avait été récupéré, puis le harcela, car il était aussi tenace qu’insatiable, espérant encore et encore, jusqu’au jour où... « C’est ainsi qu’un jour Werner, comme fatigué de cacher un larcin insignifiant, glisse rapidement, alors qu’il le salue sur le pas de la porte :
- J’ai un aveu à vous faire, Monsieur, mais j’ai un peu honte ! Imaginez-vous que j’aime la pêche et que je vais chaque dimanche pêcher dans la Marne, où j’ai une barque. Madame Proust, qui est très bonne pour moi, m’a dit « mais vous êtes fou d’aller prendre froid dans cette humidité ; tenez, prenez le manteau de Marcel pour le mettre autour de vos jambes ». Et j’avoue que depuis, je l’enroule autour de mes pieds. Je ne vous dis cela que pour ma conscience.
- Non, non ! s’écrie Jacques, apportez ce manteau. Je le veux même s’il est sale et déchiré (p. 68) ». Et c’est ainsi qu’il l’obtint. Avant de mourir, il fera don de sa collection adorée au musée Carnavalet. De bout en bout, Lorenza Foschini nous redessine Proust, entrouvre les tiroirs, entrelace les familles, tisse une « communauté » : de Marcel Proust à Jacques Guérin, en passant par Violette Leduc - qui tomba amoureuse de ce dandy fascinant pour tous et, hélas pour elle, homosexuel - et Jean Genet, qu’elle lui présenta ; de Carlo Jansiti à Marie-Odile Beauvais : lui, biographe de Violette Leduc (Violette Leduc, biographie, Grasset, 1999, Violette Leduc, Correspondance 1945 - 1972, édition établie, annotée, préfacée, Gallimard, 2007) qui l’amena, de manière évidente, à Jacques Guérin, qu’il connut si intimement que sa mémoire fourmille de souvenirs et que ses tiroirs ont, eux aussi, leurs secrets ; Marie-Odile Beauvais, elle, qui signait, avec Proust vous écrira (melville éditeur, 2005), une biographie sans l’être, une musique délicate ; sa lecture de la correspondance de Proust, ouvrait, à son tour, tant de tiroirs mystérieux, impérieux, et nous apprenait qu’elle connaissait le fameux brocanteur qui avait possédé le fameux manteau, lequel, finalement, avait atterri dans ce fameux musée...

Lorenza Foschini, Le manteau de Proust.
Traduction de l’italien de Benoît Puttemans.
Éd. Portaparole, 108 p. 12,00 €.

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