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Entretien avec Martine Delvaux
Propos recueillis par Corinne Amar

 

Chateau de Cerisy la Salle Le Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle © DR
http://www.ccic-cerisy.asso.fr/

Martine Delvaux, vous codirigez, à Cerisy, avec Brigitte Challande, le colloque que vous intitulez « Femmes, création, politique ». Vous êtes professeur de littérature à l’Université du Québec à Montréal, essayiste, romancière aussi, Brigitte, elle, est chargée de mission pour la promotion des pratiques artistiques en milieu hospitalier et notamment psychiatrique ; alors que distance géographique et parcours professionnels, à priori, vous séparent, comment vous est venue l’idée d’un tel colloque autour de ces trois mots ?

Le parc du chateau de CerisyMartine Delvaux L’idée de ce colloque est venue après la conférence que j’ai donnée au colloque « Penser la terreur », en 2006. Brigitte y avait assisté, et avait trouvé dans mes propos un écho à des considérations qui la travaillaient. Nous en avons discuté ensemble, et puis, avec Edith Heurgon, un peu sur le ton de la blague, nous avons lancé l’idée. L’une d’entre nous a dit « Pourquoi pas un colloque sur les femmes ? », Edith Heurgon a ajouté : « Pourquoi pas à Cerisy ? » et Brigitte a proposé le thème : Femmes, création, politique. La conversation était légère, joyeuse. On aurait pu penser qu’il s’agissait vraiment d’une boutade. Mais non, c’était sérieux. La preuve : on y est !

De quelle façon un colloque sur les femmes modifie nécessairement la manière dont on aborde certains sujets ou dont on choisit certaines thématiques ?

M. D. Pour moi, un colloque sur les femmes - sur la pensée féministe, sur la façon dont on peut/on doit faire entrer la réflexion féministe dans le champ des sciences humaines - exige non seulement qu’on identifie des enjeux, des questions, des thèmes propres à la condition des femmes, mais qu’on revoit la manière de les penser. C’était une des dimensions du colloque.
Les colloques sont généralement des lieux où se déploient des paroles de maîtrise, de spécialistes. On y entend souvent des propos englobants, qui se donnent comme « vérité » sur une question. Les sujets, la méthode sont clairement définis et la démarche demeure souvent classique, cartésienne. Dans l’organisation de ce colloque, nous avons voulu en quelque sorte réimaginer le lieu en faisant de la place à des interventions diverses qui entremêlaient critique et poésie, si on veut, où la pensée se déployait autrement que comme résultat d’une recherche. Elle était « recherche en acte », pour le dire ainsi, performance, exploration, et néanmoins rigueur. Il s’agissait aussi, pour nous, d’investir le lieu du colloque d’un « mouvement » féministe plutôt que d’en parler directement en décrivant la pensée féministe et ses différents moments. Nous souhaitions un féminisme vivant, ayant lieu « ici et maintenant », et un engagement de la pensée et du corps.

Nombre d’événements, disiez-vous, vous ont amené à lier ces trois mots dans leurs angles d’attaque, dans leurs perspectives et dans l’idée d’un enchaînement à inventer. Quels sont ces événements ?

M. D. Au moment où nous commencions à penser ce colloque, les présidentielles en France ont fait surgir bien des questions. Nous nous demandions, pour reprendre l’expression de Ségolène Royal, si le temps était véritablement venu pour « que les histoires de bonnes femmes deviennent aussi des histoires de députés » ? En parallèle, nombre d’ « événements » semblaient nous forcer à réfléchir au lien entre la création des femmes et le politique. Qu’on pense à Elfriede Jelinek mise au ban par l’extrême-droite en Autriche, ou aux menaces de mort faites à Talisma Nasreen. Qu’on pense aussi à la réception entourant le film de Virginie Despentes, aux passions suscitées par l’oeuvre autofictive de Christine Angot, à la production récente d’oeuvres (littéraires, cinématographiques, théâtrales) provocatrices et transgressives en matière de « corporéité » féminine (entre autres en France, au Québec, et aux États-Unis), à la place de dissidentes qu’occupent un nombre considérable d’artistes femmes et à l’invisibilité de nombreuses autres, à l’importance dans le milieu universitaire des champs d’études féministes, culturelles... Autant d’exemples de zones de tension qui pointaient l’importance de s’interroger sur cette relation entre femmes, création et politique.

Dans cette réflexion autour du genre et des prises de position des femmes dans l’espace public, vous avez proposé deux axes : l’un autour des femmes créatrices et de l’art d’une manière générale, l’autre, autour des femmes et de l’écriture. Vous avez évoqué, à ce propos, Elfriede Jelinek ou Jacques Derrida... Y a-t-il une langue, une écriture de femme, selon vous ?

M. D. Je ne crois qu’on puisse parler d’une écriture de femme (Jelinek, d’ailleurs, affirme qu’il n’y a qu’une langue masculine avec laquelle il faut jouer) mais on peut certainement parler de femmes qui écrivent, d’écrivaines pour qui la littérature est le moyen de penser certaines choses, d’aborder certaines questions, et de « faire avec » la langue, la tradition, l’héritage des hommes. Je ne sais pas s’il y a une écriture des femmes, mais il y a un travail des femmes avec la langue, avec l’écriture. Est-ce qu’un homme aurait écrit ce que Jelinek écrit ? Je ne le crois pas. Des auteurs masculins partagent avec elle une sensibilité au monde, une mise en doute du « je », une mise en question perpétuelle de la langue, mais il y a chez Jelinek une dimension politique, justement, qui a à voir avec « l’être-femme » - la manière dont les femmes s’inscrivent ou sont inscrites, corporellement et psychiquement, culturellement, dans la société.

Vous avez animé avec Nicole Barrière une Table ronde autour d’écrivains québécoises et françaises, comment cet échange de pratiques s’est-il passé ?

M. D. L’échange de pratiques a été intéressant en tant que rencontre entre des créatrices d’horizons divers. Les différences sont apparues entre les démarches, les formes d’écriture, les enjeux que l’écriture représentait pour chacune. Malheureusement, faute de temps, l’échange en tant qu’interaction entre les participantes a occupé peu de place. Il aurait fallu accorder plus de temps, ou avoir moins de participantes.

Dans le cadre d’une lecture autour des Correspondances de femmes, vous avez préparé avec vos étudiants tout un sujet intitulé « Les Epistolières : intimes ? » qui évoquait la lettre en tant que parole et l’aller-retour épistolaire comme conversation. Voulez-vous en dire plus ?

M. D. À la lecture de nombreuses correspondances d’écrivaines en vue de cet événement, il nous est apparu à tous les trois (puisque ce sont Jacinthe Dupuis et Jonathan Hope qui ont fait le gros du travail) que les lettres représentaient un lieu d’intimité moins net que ce qu’on fantasmait, et qu’il y avait là un véritable travail de pensée en acte. Certes, comme on le dit communément, les lettres de femmes sont remplies de renvois à la vie quotidienne, charnelle, la vie des femmes. Mais ce discours de l’intime n’occupe pas toute la place. Il peut être une sorte de véhicule, de moyen pour arriver à réfléchir. Ainsi, à la manière du colloque qui ne devait pas opposer réflexion et création, les lettres que nous avons lues étaient un lieu où ces dimensions se voyaient étroitement entremêlées.

Depuis longtemps (une cinquantaine d’années ?), Cerisy a inscrit la question du genre et le problème de « l’identité sexuée » au centre de nombreux colloques et débats. Pensez-vous que la question de la légitimité intellectuelle des femmes est encore à revendiquer ?

M. D. Oui, je pense que la légitimité intellectuelle des femmes est à revendiquer. D’ailleurs, je crois que ce colloque a été la scène de cet enjeu. Peut-être que les femmes ne travaillent pas comme les hommes, ou ne devraient pas le faire. Peut-être que pour penser de façon féministe, il faut revoir les modèles de la parole masculine et du colloque. Les historiennes de l’art ou de la danse ont abordé le problème de la reconnaissance des femmes artistes, et en tant que littéraire, je sais combien il peut être difficile de faire reconnaître la valeur des écrivaines, contemporaines et à travers les temps, comme si la mesure était toujours la production masculine. C’est un vaste problème, complexe, mais qu’il faut continuer à investir, à mettre en lumière, pour que les choses continuent à changer.

En 2006, à Royaumont, un colloque avait eu lieu sur la présence des femmes et leur rôle depuis le début des décades, de Pontigny à Cerisy. Nous sommes à Cerisy et nous parlons de femmes, faites-vous un lien entre ces deux colloques ?

M. D. Je n’ai pas participé à ce colloque, mais en écoutant Edith Heurgon, le soir de l’accueil, raconter l’histoire de Pontigny/Cerisy, je me suis dit qu’il était tout à fait juste que notre colloque ait lieu dans ce château. J’ai senti très clairement une filiation de femmes, un lieu de femmes - depuis les « mères » qui ont mené et mènent encore l’organisation de Cerisy, jusqu’aux femmes et filles qui nous servent à l’intérieur du château. Il fallait négocier tout ça, l’héritage historique et intellectuel, et les enjeux politiques manifestes dans la structure même de l’accueil.

L’objectif de ce colloque, pour vous, aura-t-il été de favoriser plutôt une pensée féministe ou une pensée féminine ?

M. D. J’ai envie de dire « une pensée de femme », un point de vue de femme sur les choses. Depuis Foucault, on le sait, la question n’est plus « quoi » mais « qui » - qui regarde l’objet, qui parle, qui raconte. Pour moi, l’enjeu principal du colloque se trouvait là.

Enfin, que pensez-vous de ce petit mot de Jean Ricardou * qui soulignait le fait qu’il y eût une minorité d’hommes à ce colloque et ajoutait que l’important était de « savoir nous parler les uns les autres, sans distinction de sexe » ?

M. D. Oui, bien sûr, nous parler les uns les autres sans distinction de sexe. Mais est-ce même possible ? Dans l’organisation de ce colloque, la question du « sexe » n’était pas centrale, mais comme nous souhaitions des praticiennes principalement, il était difficile de faire intervenir autant d’hommes que de femmes. Et puis, il y a peu d’hommes qui s’intéressent aux questions qui portent spécifiquement sur les femmes. Il ne s’agissait pas simplement d’aborder un objet-femme (un roman ou un film fait par une femme, par exemple) pour avoir quelque chose à dire. Il fallait que la démarche soit engagée. Le commentaire de Jean Ricardou ne nous concernait pas réellement, à mon avis. Ce rêve d’une sorte de neutre, ou d’universel, il est sans doute juste, mais on n’y est pas encore. Et puis, au bout du compte, je me demande si c’est un rêve que nous partageons vraiment avec lui.

* Jean Ricardou était présent à Cerisy comme directeur de l’annuel séminaire de textique, « Textique : comment écrire (la théorie) », qui se tenait en parallèle au colloque « Femmes, création, politique »

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