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Emil Nolde, 1867-1956
Nathalie Jungerman

 

Emil Nolde, Lettres 1894-1926 « Certains artistes ont tenu des discours, écrit des articles et des drames, moi je n’ai fait que donner ces petites lettres, sous un prétexte naturel ou poussé, par la nécessité, à prendre la plume » écrit, en décembre 1926, Emil Nolde, peintre, graveur, expressionniste allemand. (Lettre à E. Gosebruch, Actes Sud, p. 179). Quelques années plus tard, en 1931, il publiera le premier tome de son autobiographie, Ma propre vie, et en 1934 le second, Les années de combats, puis après guerre, Monde et Patrie. Le dernier volume, Voyage, proscription, libération paraîtra après sa mort. Inédits à ce jour, en dehors de l’édition allemande, ces volumes sont réunis sous le titre Mein Leben. En 1926, c’est son ami Max Sauerlandt - historien d’art, auteur, et directeur du musée de Halle, puis du Musée des arts décoratifs à Hamburg - qui prend l’initiative de rassembler en un recueil ces « petites lettres » écrites entre 1894 et 1926. Elles seront publiées avec l’accord de Nolde, en langue allemande, pour son soixantième anniversaire en 1927. « Un deuxième thème que S... a abordé m’émeut tout de même toujours beaucoup, l’idée que mes lettres, cette deuxième face, plus réduite, de mon être productif, doivent être rassemblées en un recueil ». Longuement mûries, elles évoquent la voix « d’un homme habité par un combat » qui livre à quelques amis, proches de lui ou de son oeuvre, ses sensations, ses expériences, ses réflexions sur l’art et son obstination. Précédé d’un avant-propos de Max Sauerlandt, le choix de lettres, sans commentaire, est réédité à l’identique en 1967, dix ans après la mort de l’artiste. Aujourd’hui, les éditions Actes Sud proposent une version française avec une annotation, une chronologie et des annexes, permettant de mieux comprendre le contexte artistique allemand de ces années et d’identifier la plupart des protagonistes de la correspondance, tus jusqu’alors par égard pour les personnes encore vivantes à l’époque. Cette publication accompagne la rétrospective consacrée au peintre, organisée par la Réunion des musées nationaux aux Galeries nationales du Grand Palais à Paris, du 25 septembre 2008 au 19 janvier 2009 et par le musée Fabre à Montpellier.
Emil Hansen qui, l’année de son mariage avec Ada Vilstrup, prendra le nom de son village natal, Nolde, situé actuellement au Danemark, naît le 7 août 1867 et meurt à l’âge de 89 ans à Seebüll en Allemagne, à proximité de la frontière danoise. Peu avant la Première Guerre mondiale, Nolde part avec son épouse pour un long voyage, invité à participer à une expédition scientifique dans les colonies allemandes du Pacifique sud. Il prend le Transsibérien à Moscou, traverse la Sibérie, visite le Japon, la Chine, séjourne en Nouvelle Guinée où il alimente son intérêt pour l’art primitif, se passionne pour la culture des « indigènes », et s’insurge, dans ses lettres, contre le « lamentable commerce de pillage » et l’européanisation des peuples. Il ne cesse de peindre et dessiner, des esquisses, des aquarelles aux couleurs chaudes cernées d’une ligne noire, et 19 tableaux parmi lesquels Forêt tropicale, Guerrier des mers du Sud, Jeunes hommes de Papouasie, où la forme, simplifiée, privilégie les couleurs saturées « (...) pour ma part en tout cas j’estime que mes tableaux des hommes primitifs et certaines aquarelles sont si authentiques et si âpres qu’il est impossible de les accrocher dans les salons parfumés ». Pendant le trajet du retour, il apprend que la guerre a éclaté. Il arrive en Allemagne le 16 septembre 1914. L’expédition aura duré un an. « Pour l’instant la rude guerre suit encore son cours, et nous vivons paisiblement, ici, sur notre île du Nord » écrit Nolde de l’Île d’Alsen où il a pris l’habitude de s’installer avant de passer l’hiver à Berlin.
Sous le IIIe Reich, il est publiquement diffamé malgré son appartenance momentanée au Parti national-socialiste où il s’est fourvoyé. Ses oeuvres sont déclarées « indésirables » à la pinacothèque de Munich dès 1935. L’ensemble de ses travaux sur le thème de la religion, - le polyptique La Vie du Christ, Les trois Mages, La Pentecôte... dont la palette ardente et contrastée (des jaunes, rouges, roses côtoient des bleus outremer, indigo et des bruns noirs) et le traitement des visages imposent une vision proche de celle du Belge James Ensor, - figure en tête de l’exposition « Art dégénéré » de 1937. Repéré comme dangereux parce que son travail est la négation même de l’académisme en cours à la Chancellerie, l’opposé des idylles champêtres, il n’échappe pas àl’interdiction de peindre en 1941. Surveillé, Nolde continue clandestinement ses compositions - 1300 aquarelles de petits formats faciles à dissimuler - des « peintures non peintes » écrira t-il dans son autobiographie, où se concentrent sur le papier des couleurs d’une intensité aussi puissante que celles des peintures à l’huile, et parfois davantage.

Enfant, il montrait des prédispositions pour le dessin et le modelage. Issu d’une famille nombreuse, paysanne, il sera le premier à rompre avec la tradition, - contre le désir de son père, mais encouragé par sa mère -, déterminé à se libérer du travail agricole, tout en restant très attaché à sa terre natale, « mon art, en dépit des voyages que je fais un peu partout, est profondément enraciné dans le sol de ma terre natale, dans ce pays étroit, ici, entre les deux mers. », aimant les contes et les légendes de sa région, la nature, les paysages, qui inspireront sa création teintée de mysticisme. « J’aspire à la vie pure de la nature. Au rayon de soleil, au vent d’ouest qui envoie les vagues fouetter la mer. Nuages d’orage. » écrit Nolde de Berlin en 1902, éprouvant pour la ville une fascination mêlée de répulsion, « Me revoilà en errance, ici, tout me répugne. Cette mégapole ! Personne n’est proche de mon cœur, je suis plus solitaire que jamais. » Il réalisera pourtant quelques années plus tard, une série de tableaux et d’aquarelles d’une lumière éclatante sur la vie nocturne berlinoise.
Devenu sculpteur ornemaniste sur bois après quatre ans d’études, il commence à travailler à Munich, puis suit les cours de l’école des arts appliqués de Berlin, enseigne le dessin industriel, les arts décoratifs et le modelage en Suisse où il rencontre Hans Fehr qui deviendra son plus proche ami, et entreprend des courses de haute montagne. Les lettres de 1894 et 1896 relatent les ascensions de la Jungfrau, du Cervin, du Mont Rose et constituent d’impressionnants récits. « Prêts à partir à deux heures et demie, nous nous encordâmes aussitôt et quelques minutes plus tard nous étions déjà au pied du puissant géant montagneux. » Il peint alors son premier tableau Les géants de la montagne, refusé à l’exposition annuelle de Munich en 1897 et une série d’aquarelles humoristiques où les sommets des Alpes sont personnifiés, qui seront éditées en cartes postales et obtiendront un tel succès que Nolde pourra quitter l’enseignement, et se consacrer pleinement à la peinture. À Munich, Paris, Copenhague, il s’inscrit dans différents ateliers, cherche sa voie, découvre Van Gogh qui influencera sa peinture, (Autoportrait, 1917. Chapeau de paille, visage jaune et regard bleu intense) trouve des solutions alternatives à l’Impressionnisme qui triomphait partout, admire Edvard Munch qu’il rencontre grâce au collectionneur Gustav Schiefler. Ce dernier jouera un rôle décisif dans la reconnaissance de Nolde et Munch, éditera notamment un catalogue raisonné de l’oeuvre graphique de Nolde.
Le peintre rejoint en 1906 le groupe Die Brücke, dont la sensibilité pour les sujets religieux, l’art primitif, les scènes de la vie urbaine, les paysages et l’utilisation des couleurs, est proche de la sienne, puis le quittera un an et demi plus tard, par souci d’indépendance. Car Nolde ne peut supporter les « activités communes », - comme en témoigne le titre de ce tableau, Esprit libre, peint pendant cette période. De même, il est méfiant à l’égard des marchands d’art, affirme être « dans la position extrêmement heureuse de ne pas dépendre totalement [d’eux]. » Ses oeuvres reçoivent bien souvent des critiques négatives qu’il s’amuse à inventorier dans une lettre de 1908. Á 41 ans, il commence à être reconnu, expose dans différentes galeries. Des musées achètent ses tableaux, et en 1920, la Nationalgalerie de Berlin inaugure une salle Nolde. 7 ans plus tard, ce sera une grande rétrospective à Dresde et des publications lui seront consacrées dont un texte de Paul Klee, en même temps que l’édition de ce choix de lettres. Après la Seconde Guerre mondiale, il acquiert une reconnaissance internationale. Sa « chère Ada », qui l’a accompagné tout au long de sa vie, meurt dix ans avant lui. En 1915, Nolde écrivait à l’historien d’art Carl Georg Heise : « Nous nous sommes dépêchés de vous envoyer les feuilles terminées, hier nous avons travaillé main dans la main avec mon épouse - c’est elle, le plus souvent, qui imprime mes gravures sur bois. ». Il épouse en secondes noces la fille d’un ami pianiste, Jolante Edman, à l’âge de 81 ans, termine la rédaction de son autobiographie, et recommence à peindre de grands formats qu’il réalise à partir de ses petites aquarelles clandestines.
Á sa mort, en 1956, la Fondation Ada und Emil Nolde est créée à Seebüll selon ses volontés.

Emil Nolde, Lettres 1894-1926
Édition établie par Max Sauerlandt.
Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni
Préface de Sylvain Amic
Notes de Florence Hudowicz et Katarina Schorb
Éditions Actes Sud, 215 pages
A paraître début octobre 2008
Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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