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Pontigny, Royaumont, Cerisy : au miroir du genre
Corinne Amar

 

Pontigny, Royaumont, Cerisy Que ce fût à Pontigny, dans l’abbaye cistercienne de l’Yonne, dès leur création par Paul Desjardins, en 1910 et ce, jusqu’en 1939, que ce fût à l’abbaye de Royaumont, dans le Val-d’Oise, de 1947 à 1952, ou au Château de Cerisy-la-Salle, en Basse-Normandie, depuis 1952, « le génie du lieu » - masculin féminin - traversa les années, les colloques, les décades, et l’esprit fut - et demeure-, en son essence, le même : « accueillir dans un cadre prestigieux, éloigné des agitations urbaines, pendant une période en général assez longue (une semaine, dix jours), des personnes qu’anime un même attrait pour les échanges, afin que se nouent, dans la réflexion commune, des liens durables ». Et ils se nouèrent - communauté d’intellectuels et décades d’élection qui réunissent d’emblée, chaque année, les personnalités les plus rayonnantes, les plus influentes en leur temps, pour s’entretenir, discourir ou débattre, autour de thèmes artistiques, littéraires, sociaux, politiques, philosophiques ou encore religieux. Les noms y imprimèrent leur empreinte - Bachelard, André Gide, Groethuysen, André Malraux, Roger Martin du Gard, Oppenheimer, Sartre, Valéry, Jacques Rivière, Jean Tardieu..., oh, bien d’autres encore... -, des hommes, en somme : ils firent la réussite de ces décades, semblant faire oublier la part qui en revenait aux femmes et le rôle significatif qu’elles y avaient joué, à commencer par la propre famille de Paul Desjardins ; son épouse Marie-Amélie (Lily), puis leur fille, Anne Heurgon- Desjardins et enfin, leurs petites-filles, Edith Heurgon et Catherine Peyrou, qui, décidant de prolonger l’oeuvre culturelle de Paul Desjardins et de continuer d’ « unir les hommes », inscrivaient définitivement les femmes dans la sphère intellectuelle. L’ouvrage, sous la direction de Anne-Marie Duranton-Crabol, Nicole Racine et Rémy Rieffel, reprenant deux journées d’études à l’abbaye de Royaumont, en novembre 2006 (à partir de documents d’archives, écrits ou photographiques, de témoignages oraux), fait apparaître leur importance et la marque personnelle des unes et des autres. Il souligne l’histoire familiale, évoque les figures d’étrangères, anglaises et américaines, ou encore luxembourgeoises, singulières intrépides, « aux yeux desquelles les décades de Pontigny présentaient un intérêt suffisant pour s’aventurer jusqu’en terre bourguignonne, à une époque, l’entre-deux-guerres, où celle-ci n’était guère accessible que par un chemin de fer sans confort » (p.15).

« Je voudrais travailler, travailler beaucoup, de façon à éprouver enfin la valeur de ce que je puis faire, et aussi distraire mon invincible besoin de tendresse. Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à vivre plus avec moi-même ? Pourquoi ai-je besoin, même dans la solitude, d’entretenir un perpétuel dialogue avec mes amis ? » confiait celle qui fit toute son éducation dans l’intimité des écrivains fréquentés à Pontigny, assuma ensuite l’héritage de Pontigny, se lança dans l’aventure de Cerisy et, livrant parfois un peu d’elle-même, avouait l’époque plus cruelle encore aux femmes qu’aux hommes : Anne Heurgon-Desjardins écrivait à Charles Du Bos, (Alger 14 nov. [1938 ?], p.117), à celui qui fut pour elle le formateur et l’ami, principal animateur des décades jusqu’au tournant des années trente. Il faut lire l’article de Nicole Racine, remarquable, sur Anne Heurgon-Desjardins de Pontigny à Cerisy, pour mieux saisir la profondeur, la pudeur, la délicatesse de cet aveu et la personnalité d’une femme qui tente de concilier « son besoin de solitude et de création avec ses obligations de mère, d’épouse, d’organisatrice ». Il faut se souvenir qu’au début des décades, André Gide avait très clairement exprimé son avis sur la venue des femmes à Pontigny : « ce fut une grande imprudence d’avoir admis les femmes. Mais à présent que c’est fait, je ne vois pas que l’on puisse ou doive éviter celles-ci plus que n’importe qu’elles autres ». Il acceptait, certes, un compromis ; « qu’on tolérât les ménages mais qu’on n’invitât pas les femmes seules (p.98). »... Il faut lire l’article qui suit, celui de Claire Paulhan, qui, règle allègrement son compte au propos en question, si peu honnête homme, et choisit le biais des photographies, Femmes photographiées et femmes photographes à Pontigny, et les mots d’humour et la saveur des anecdotes, pour illustrer la place royale que tinrent les femmes à Pontigny (p.119). Il faut lire aussi ce tout aussi remarquable Journal de l’Américaine E.S.Sergeant, Le Pontigny d’Elizabeth Shepley Sergeant, impressions vives et fines de l’atmosphère de l’abbaye du tout début des décades par une jeune sociologue et journaliste, sensible à un esprit et à un lieu, à une France en un mot « propice à vous initier à ses arguments intellectuels et à ses espérances spirituelles » (p. 47). Il faut lire enfin, la Table ronde sur le Genre en question, partageuse de souvenirs, expériences et questionnements, autour de Mireille Calle-Gruber, Catherine Espinasse, Françoise Gaillard et Edith Heurgon, et qui clôt le recueil et rend aussi et surtout hommage à la mémoire de Catherine Peyrou, décédée en 2006, et jusque-là, codirectrice avec sa soeur Edith Heurgon du Centre culturel de Cerisy.

Pontigny, Royaumont, Cerisy... Sur l’ouvrage ? Non, en somme, il n’est pas de préférence et tout est à lire, parce que ce tout inspire - accolés à ces trois lieux « habités » et les figures tutélaires qui les ont traversés - le respect, l’imagination, l’admiration...

Sous la direction de Anne-Marie Duranton-Crabol, Nicole Racine et Rémy Rieffel
Pontigny, Royaumont, Cerisy : au miroir du genre.
Éditions Le Manuscrit Recherche - Université
250 pages, 21,90 €.
(http://www.manuscrit.com/)

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