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Lettres choisies - Emil Nolde

 

Emil Nolde
Lettres 1894 - 1926
Éditions Actes Sud

Emil Nolde, photographie Emil Nolde
© Fondation Ada und Emil Nolde, Seebüll

Carte postale du 18 juillet 1894

Lötschental, le 18 juillet 1894

Revenu hier soir heureux d’une sortie sur la Jungfrau, je cherche aujourd’hui à utiliser mes faibles forces pour restituer ce que j’y ai vécu. L’ascension s’est bien passée et la randonnée était belle, mais fatigante. Nous avons mis 21 heures rien que pour franchir le glacier. Il nous est arrivé à quelques reprises d’y dévaler des crevasses, mais nous en avons été quittes pour notre peur.

Avec mes salutations les plus cordiales
Votre
E.H.

Lettre du 28 octobre 1906

Le 20 octobre 1906

Monsieur le directeur du tribunal de grande instance *,

Je dois hélas décommander de nouveau mon arrivée à Hambourg, annoncée voici quelques heures. J’espère que vous recevrez mes deux lettres en même temps. J’utilise dans mon art tous les moyens dont je dispose pour obtenir l’effet que je souhaite. Je veux tellement que mon oeuvre émerge du matériau, tout comme la nature jaillit du sol correspondant à son caractère. Pour la feuille « Joie de vivre », j’ai travaillé, pour l’essentiel, avec le doigt, et obtenu l’effet que j’espérais. Il y a dans cette feuille une dose de pétulance, aussi bien dans ce qui est représenté que dans l’audace de la technique. Si je « rectifiais » les contours « déchirés et décalés », dans l’esprit de l’académie, je serais loin d’atteindre cet effet. - Je reste et je travaille sur chaque plaque jusqu’à ce que ma sensibilité y ait trouvé son compte. - Je dois déjà abandonner cette lettre, je vous écrirai peut-être encore à ce sujet.
Très cordialement dévoué,
Votre
Emil Nolde.

* G. Schiefler.

Lettre du 19 novembre 1907

Le 12 novembre 1907

Chère Mademoiselle le docteur *,

(...) C’était très aimable de votre part et je vous remercie d’avoir fait parler mes feuilles ; ce que vous écrivez à ce propos m’a beaucoup intéressé.“La tendance ascendante” - eh bien, je ne sais pas s’il a raison, ou bien s’il peut seulement se référer au format supérieur des eaux-fortes. Dans mes dernières eaux-fortes en date, j’ai utilisé le moyen bien considéré qu’est la pointe sèche et je crois, précisément parce que c’est “bien considéré”, qu’on peut leur attribuer un certain sens et leur garder aussi, ici et là, un tiroir ouvert ; pour mes travaux antérieurs et en particulier pour les premiers, il n’y a de tiroir nulle part, aucune règle bien rodée ne s’adapte à eux. Mais moi, justement, ce sont ces feuilles-là que j’aime. On y trouve un combat audacieux contre la tradition, et je me suis rendu avec elles sur des territoires où l’homme n’avait encore jamais mis le pied. Ce n’est pas aussi fort pour toutes les feuilles, mais quelques-unes, par exemple celles qui portent les titres - je préférerais ne pas leur en avoir donné - “Joie de vivre”, “Cour”, “Adieux”, “Jeune fille”, me causent une grande joie. Mais si je n’avais créé qu’un art de cette espèce, je serais tout, tout seul, il n’y aurait que mon épouse aimée à côté de moi et ce monde riche nous laisserait cruellement dépérir. Mais ne croyez pas, chère Mademoiselle le docteur, que je régresse par rapport à mes propres conceptions, ces gravures à la pointe sèche sont pour moi comme une plaisanterie qui me permet de me reposer. A Hambourg, nous avons vu des journées d’une beauté tellement amicale. Ici à Berlin, c’est une misère. Les hommes ont à peine l’envie de se pencher sur mon art, il leur est tellement inhabituel et incommode. Mais - je serre le poing dans la poche de mon pantalon, cela viendra un jour ; seulement voilà, quand ? Mais non, me voilà devenu amer et méchant. Je voulais vous écrire des mots aimables, de remerciement, et au lieu de cela je remplis ma lettre de pensées que je porte d’ordinaire en moi, avec tant d’orgueil et dans un silence complet. Je ne peux pas écrire sur mon art, et je ne dois pas non plus le faire, ma nature réelle, la plus profonde, ne trouve son langage que dans la peinture, je me sens comme une simple coque dans laquelle habite un peintre.
Ma chère, chère femme vous envoie avec moi ses saluts les plus chaleureux.
Votre
Emil Nolde.

* R. Schapire.

Lettre de mars 1914

Käwieng. Mars 1914

Mon ami.*

Avec un dévouement émouvant, en toute bonne conscience et en se contentant d’abord de succès modestes, le pieux homme blanc dans sa mission tente de saper et d’assouplir le culte, la conscience de soi et la volonté des hommes primitifs. Il travaille avec l’énergie du doux fanatique jusqu’à ce que ses victimes ingénues se soumettent à lui les uns après les autres. Il se sacrifie lui-même jusqu’à la mort, la mort du martyr - ensuite, les soldats viennent le venger avec l’apparence du bon droit. C’est ainsi que l’on ouvre la première grande porte aux aventuriers, à cette racaille d’Européens douteux et porteurs de maladies sexuelles, et au marchand cupide. La colonie est en exploitation !
Ce travail de sape, cette ardente destruction culturelle des peuples plus faibles est difficile à vivre. Tout l’enthousiasme qu’inspirent aux Européens la mission et le progrès matériel ne peuvent faire oublier le fait qu’ils sont surtout aveugles à ce qu’il y a de plus précieux, et que justice et injustice sont des règles peu avenantes que le pouvoir fait plier ou nie totalement.
Nous vivons à l’époque où disparaissent tous les états et tous les peuples primitifs, tout est découvert et européanisé. Il ne restera pas même à la postérité une petite surface de la toute première nature peuplée d’hommes primitifs. Dans vingt ans tout est perdu. Dans trois siècles, les chercheurs et les savants se creuseront la tête, se tourmenteront et feront des fouilles pour rattraper à tâtons un peu de tout ce que nous avions de précieux, de cette intellectualité primaire que nous détruisons aujourd’hui avec tant de légèreté et d’impudence.
Les hommes primitifs vivent dans leur nature, ils ne font qu’un avec elle et sont une partie du cosmos tout entier. J’ai parfois le sentiment qu’eux seuls sont encore de véritables hommes, et nous quelque chose comme des poupées articulées, déformées, artificielles et pleines de morgue.
(...) Quelle part de l’entité primitive les Anglais, par exemple, ont-ils détruite pour toujours dans leurs grandes colonies polymorphes, sans avoir à ma connaissance accompli le moindre acte d’esprit qui puisse excuser un peu cette destruction. Si ce n’est que, à l’instar de ce qu’a fait le Japon pour la Chine, ils ont sauvé certains objets de culte étrangers en les rapportant sur leur île. Mais est-ce suffisant ? Un premier chapitre de l’Être se referme avec la disparition de l’état primitif des peuples naturels. Mais l’évolution humaine est encore sur la ligne ascendante, et c’est sans doute, notamment, lorsqu’un épanouissement secondaire des peuples aura débuté, que commencera un mouvement descendant de la civilisation.
Sur notre planète, nous pouvons retenir un peu les gens dans notre propre mode d’être, accélérer un peu quelques autres, mais au total l’évolution progresse et la déchéance des différents peuples, tout comme celle de toute l’humanité, suit son propre chemin immuable.

Ton ami et peintre
E.N.

* Hans Fehr

Lettre du 9 octobre 1926

Flensburg
Le 9 octobre 1926

S... toi mon cher ami ! *

Tu m’as demandé des lettres - mais où sont-elles ? Pourquoi as-tu fais ça !
Je n’en ai pas écrit beaucoup. Les premières ont été perdues, en même temps que les amis défunts, mais ce n’est sans doute pas un malheur, l’artiste en l’homme vivait encore à peine à l’époque.
J’en ai devant moi quelques-unes des premiers temps. Les lettres d’un homme naïf, malheureux. Solitaire - un être auquel manquaient toutes les bonnes qualités ordinaires, habité par un combat qui le consumait, audacieux et pourtant désespéré, fort proche de l’abandon, du départ. C’est alors qu’elle arriva, ma chère, chère compagne - il est tellement étrange qu’elle m’ait apprécié.
Lorsque c’était l’artiste qui s’exprimait dans ces lettres, j’aime bien les lire ; lorsque c’était l’être humain, elles n’ont sans doute pas plus de signification que celle du jour présent, ou bien, me semble-t-il, elles n’ont de valeur qu’entre deux personnes.
Tu connais ma tendance à vouloir faire la part de l’artiste et de l’homme. L’artiste est pour moi une sorte d’ajout à l’être humain, je peux en parler comme de quelque chose d’autre que moi-même, et j’en ai certainement aussi le droit. - L’artiste est une créature sensible, qui craint la lumière et le bruit, qui souffre souvent et se consume dans la nostalgie. Les gens sont presque tous ses ennemis, et les amis, ceux qui lui sont le plus proches, sont les pires. Pour celui qui craint le jour, ils sont comme une police, il voit leurs lanternes. Le diable en lui loge dans ses os, la divinité dans son coeur. Qui soupçonne ces puissances qui se querellent et les conflits qu’elles engendrent ? Il vit derrière des murs, l’artiste, intemporel, rarement en vol, souvent dans sa coquille. Il aime le cours étrange et très profond de la nature, mais aussi la réalité claire, ouverte, les nuages qui passent, les fleurs qui éclosent, incandescente, la créature. Les gens inconnus, méconnus sont ses amis, les Tziganes, les Papous, eux ne portent pas de lanterne. Il ne voit pas grand-chose, mais d’autres ne voient rien du tout. Il ne sait rien. Il ne croit pas non plus à la science, elle n’est qu’un demi-savoir. De la même manière que le soleil ne connaît pas l’heure du crépuscule, le souffle, le tendre, l’étrange enchantement de cette heure - lorsqu’il apparaît, tout s’est envolé depuis longtemps, effarouché - la science, avec sa loupe, ne connaît elle non plus rien de tout cela.
Je ne peux mieux dire ce que je voudrais dire, je peux seulement, parfois, le peindre. Ne m’en veux pas, tu es toi aussi, après tout, un homme de science - mais sans doute pas totalement lié à ta branche.
Je suis toujours ton
Emil Nolde.

* Max Sauerlandt.

© Édition Actes Sud

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