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Entretien avec Sophie de Sivry et Jean-Baptiste Bourrat
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Sophie de Sivry et Jean-Baptiste Bourrat Sophie de Sivry
Directrice des Éditions de L’Iconoclaste.
Photo. N. Jungerman, octobre 2008

Jean-Baptiste Bourrat
Secrétaire général des Éditions de L’Iconoclaste
Photo. N. Jungerman, octobre 2008

Dans quelques jours paraît aux éditions de L’Iconoclaste, un beau livre consacré aux archives de la police. Comment est née cette aventure éditoriale ?

Jean-Baptiste Bourrat Ce livre fait partie de la collection « Mémoires » lancée par Sophie [de Sivry] il y a 8 ans, qui comprend des titres tels que Mémoires du monde, Aventuriers du monde, Mémoires de la mer... Bien souvent, les recherches effectuées pour l’élaboration d’un livre dans les archives des grandes institutions suscitent le sujet du livre suivant. Par exemple, c’est en faisant le livre sur les archives du Quai d’Orsay, (Mémoires du monde) qu’est né, Aventuriers du monde, à partir des photographies des missions d’explorations. Et c’est grâce à un travail de recherches, sur des documents de l’Assemblée nationale, qui nécessitait d’être poursuivi aux Archives de la préfecture de police, que nous nous sommes aperçus qu’il y avait là un fonds exceptionnel : quatre siècles d’Histoire et d’images, les principaux personnages de l’histoire politique et littéraire. Une masse de documents variés qui rassemblait des registres d’écrou, des rapports d’enquête, des photographies, des plans, des croquis, des fichiers, des correspondances... L’édition d’un ouvrage d’ensemble s’imposait, qui pourrait permettre au lecteur d’entrer par ce biais dans un lieu où généralement seuls les chercheurs et les spécialistes vont, et d’offrir ainsi l’accès à des documents inédits en couleurs et au format réel. Les historiens utilisent ces archives pour écrire un livre sur une période donnée, une affaire précise mais les documents dont ils se servent sont rarement reproduits. L’objectif était de montrer, comme nous l’avons fait pour les titres précédents, les pièces qui nous semblaient les plus étonnantes et qui illustraient les histoires les plus frappantes appartenant à notre patrimoine culturel.

Le choix des sujets a dû être un travail de longue haleine...

J-B. B. Bruno Fuligni, le directeur scientifique de l’ouvrage a passé plus d’un an avec le directeur des Archives à éplucher chacun des dossiers accessibles. Ils en ont sélectionné 400 qui leur paraissaient intéressants. À l’issue de cette présélection, Sophie et moi-même avons travaillé avec la direction scientifique pour choisir une cinquantaine de sujets. Nous avons mis parfois plusieurs semaines à prendre une décision sur tel ou tel dossier car nous n’étions pas toujours du même avis. Chacun a ses passions !
Avec la police, vous êtes au coeur de notre histoire quotidienne. On va traiter aussi bien de la petite pègre que des grands de ce monde. La surveillance concerne aussi bien les marginaux que les intellectuels, les artistes, les hommes politiques.
Un sujet qui relève de la brigade mondaine, « Un bordel de luxe dans les années 30 », est une des révélations du livre. On a commencé par faire ouvrir tous les dossiers qui concernaient les maisons parisiennes célèbres, plusieurs centaines, pour finalement s’arrêter au Sphinx, la maison chic du boulevard Quinet. Car, comme l’écrit Pierre Assouline dans son article, « Tout est si bien organisé, policé, surveillé. Le Sphinx marque au fond la rencontre triomphale de la sexualité et de l’administration ». Le dossier renfermait la demande d’autorisation d’ouverture, les plans du rez-de-chaussée et du premier étage, la fiche sanitaire remplie par la mondaine qui donnait notamment des informations sur le nombre des pensionnaires, des photographies, ainsi qu’un petit bon publicitaire pour une nuit d’amour au Sphinx !

Quelles ont été les plus grandes hésitations ?

J-B. B. Difficile à dire, on en a eu très souvent. En tout cas, les dossiers qui sans hésitation n’ont pas été retenus sont ceux qui présentaient des documents iconographiques déjà connus du public et peu intéressants à reproduire, même si d’un point de vue historique, ils décrivaient une affaire importante. Nous n’avons pas gardé, par exemple, l’affaire Dreyfus, car il n’y avait rien dans le dossier qu’on ne connaisse déjà : des coupures de presse, des caricatures, des documents qu’il est possible de trouver n’importe où. Nous voulions éditer un ouvrage illustré et l’iconographie a donc été un facteur essentiel pour valider tel ou tel sujet. Bruno Fuligni a découvert un sujet passionnant qui ne faisait pas partie de la présélection mais que nous avons retenu : l’histoire d’Edouard Buguet, un escroc, photographe spirite qui proposait à ses clients leur portrait en compagnie de l’esprit de leur ancêtre ou d’un ami cher disparu. Quand la police est venue chez lui en 1875 l’arrêter pour escroquerie, elle a saisi tous ses papiers et objets. Le dossier contient par conséquent des photographies truquées, sa carte de visite, une facture, le rapport de police, la condamnation etc. Évidemment, personne ne connaît Edouard Buguet aujourd’hui, mais le dossier apportait de superbes illustrations et ce sujet nous a plu.

Le livre s’organise chronologiquement...

J-B. B. Oui, il s’ouvre avec le registre d’écrou de Ravaillac et se ferme avec Mai 68. Un registre d’écrou était un très gros volume utilisé pour consigner l’entrée et la sortie des individus emprisonnés à la Bastille, la Conciergerie, ou la prison du Temple. Nous avons trouvé intéressant de présenter aux lecteurs ce registre daté de 1610, comme s’ils le tenaient entre les mains. L’objectif n’était pas de reconstituer toute l’Histoire de Ravaillac à nos jours mais de se concentrer sur quelques sujets enrichis d’illustrations inédites.
Les archives sélectionnées permettent d’explorer quatre siècles de notre histoire à travers le regard d’un gardien de la paix, d’un inspecteur de police judiciaire ou d’un responsable de la police scientifique.

Sophie de Sivry Pour en revenir à Ravaillac, on le connaît tous, mais on n’avait jamais vu l’interrogatoire de Ravaillac, ni le couteau de Ravaillac, conservé dans un coffre par un collectionneur qui a bien voulu nous le prêter pour le photographier. On donne en effet au lecteur l’impression d’être un enquêteur qui détient les pièces à conviction. De plus, les rapports de police, les différents documents sont retranscrits entièrement à la fin du livre. Le style de ces documents est extrêmement réaliste. On décrit les situations par le menu détail. Dans les « Courtisanes sous surveillance », le registre de la police des mœurs renferme 415 rapports nominatifs riches en informations sur la prostitution, et la vie culturelle du Second Empire. Tout est noté, les allers et retours des amants de Sarah Bernhardt, de l’Anglaise Cora Pearl ou de la Russe Païva, le temps passé en leur compagnie, les cadeaux offerts, l’argent accordé...
Il y a aussi le rapport de l’officier de paix qui décrit de manière très vivante la liaison Verlaine - Rimbaud. Dans l’affaire Jaurès, le gardien de la paix est presque en train de pleurer quand il rédige son rapport... Je pense que la qualité de ce livre tient non seulement aux photos, aux objets, aux plans si précis qui reconstituent le crime au moment où les policiers arrivent, mais aussi, au style vivant de ces rapports de police et à toute cette correspondance, lettres, télégrammes et petits bleus. Les lettres sont rédigées dans une verve extraordinaire.

Les lettres sont présentes dans de nombreuses affaires...

J-B. B. Oui, par exemple, l’assassin de Laetitia Toureaux se dénonce par le biais d’une lettre qu’il adresse au commissaire vingt ans après le crime, une fois qu’il y a prescription. Il écrit : « je suis l’assassin de Laetitia Toureaux et je vous explique pourquoi ». Les lettres sont effectivement un fil conducteur tout au long du livre.

S. de S. Il y a différentes formes d’écrits et de correspondance. Dans l’affaire « Colette contre Willy », un paquet de lettres est à l’origine d’une histoire de chantage, et une carte pneumatique est envoyée par Mme de Serres au Préfet de police. La lettre d’Hélène Gritz, d’août 1942, adressée au Préfet de police et restée sans réponse comme des milliers d’autres, est bouleversante. La jeune fille demande la libération de sa mère internée au camp de Drancy. Il y a aussi de nombreuses lettres de dénonciation aux Archives de la police...

Quant à Picasso, qui sollicite par lettre sa naturalisation... La famille n’a été au courant de cette démarche qu’en 2004, n’est-ce pas ?

J-B. B. La demande de naturalisation de Picasso fait partie d’un ensemble d’archives confisquées par les Allemands en 1940, transférées en URSS après la Seconde Guerre mondiale et rendues à la France au début des années 2000. La découverte de ce document, en 2004, a été une réelle surprise pour les historiens car le peintre n’avait jamais parlé de cette démarche à quiconque, pas même à sa famille. Cette découverte sur une personnalité publique connue du monde entier est exceptionnelle. Il est vraisemblable que Picasso ait fait cette demande de naturalisation car il redoutait que ses œuvres ne soient dispersées ou confisquées. En étant Français, il pouvait davantage les protéger.

La Poste peut être mêlée à des affaires criminelles...

J-B. B. Deux sujets liés à la Poste sont traités dans l’ouvrage. L’affaire du courrier de Lyon (texte de François Aron, ancien médiateur de La Poste) qui montre précisément comment la Poste peut être liée à une affaire criminelle - triste dossier car le condamné n’était pas le coupable - et l’autre, davantage un fait-divers, est le casse d’un train postal entre Paris et Marseille.

S. de S. Il y a aussi l’évocation du Cabinet noir dans la préface de Jean-Paul Bailly.

J-B. B. Les historiens nous l’ont montré, le Cabinet noir , n’a pas existé uniquement sous l’Ancien Régime. Il a retrouvé une intense activité à des moments précis de l’Histoire, sous l’Empire avec Napoléon, pendant la période des attentats anarchiques, pendant les périodes de guerre... Courriers et colis étaient surveillés. La Poste était finalement coincée entre la police et les libertés des individus.

Les archives concernant la Seconde Guerre mondiale...

J-B. B. Depuis quelques années, les archives de la police concernant la Seconde Guerre mondiale ont été ouvertes aux historiens. Dans ce livre, nous n’avons pas l’ambition de révéler des archives inconnues, en revanche, nous pensons que montrer le document secret qui a été remis aux différents commissaires de police en vue des préparatifs de la rafle du Vel’ d’Hiv’ a un sens. De manière complètement froide, comme si on voulait organiser une manifestation sportive ou une commémoration, la circulaire précise les modalités de la rafle et dit à chaque policier, d’aller se poster là, de rentrer dans tel appartement, de demander les papiers, de procéder à l’arrestation... D’autres documents en fac-similé, de l’année 1942, télégrammes, recensements, extraits de registres, décomptes, rapports sont reproduits, qui concernent « la solution finale en France ».

Vous avez rassemblé quarante-sept auteurs pour participer à cette entreprise éditoriale...

S. de S. Nous avons réuni des historiens comme Jean-Pierre Azéma, Thierry Lentz, Jean Tulard, Jean-Pierre Rioux, Michel Winock, des écrivains comme Amélie Nothomb, Nuala O’Faolain, Pierre Assouline, et des experts du monde policier, conservateurs, archivistes, conseillers scientifiques... Parmi ces auteurs, certains avaient déjà travaillé avec nous.
Il s’agissait de rédiger un article court en accord avec les documents et les photographies, exercice contraignant pour des auteurs qui ont l’habitude d’écrire des ouvrages. Jean-Baptiste et moi-même tenons à les remercier d’avoir donné des textes aussi vivants en respectant cette contrainte éditoriale...

J-B. B. Nous avons eu envie de travailler avec Amélie Nothomb et lui avons proposé quelques sujets. Elle a accepté avec enthousiasme et a choisi d’écrire sur Violette Nozières. Quant à Nuala O’Faolain, écrivain irlandais, elle a publié en 2006 un ouvrage intitulé L’histoire de Chicago May. Chicago May était une prostituée, une cambrioleuse, la « Reine des criminelles » - d’origine irlandaise -, qui a sévi en Angleterre, en France et aux Etats-Unis au début du XXe siècle. Dans son livre, Nuala O’Faolain, raconte un épisode qui se passe à Paris, le casse de l’American Express. En explorant les archives de la police, je suis tombé sur une photographie qui, au dos, portait son nom, et me suis souvenu avoir lu le livre de Nuala O’Faolain. L’écrivain, qui n’était pas venue faire des recherches aux Archives de la préfecture de Paris, expliquait en préambule de son livre qu’on ne peut identifier avec certitude le portrait de Chicago May. Je lui ai envoyé une copie de cette photographie qu’elle ne connaissait pas. Elle a été ravie de découvrir le visage de May au moment de sa splendeur. Et c’est ainsi que je lui ai demandé de participer à notre ouvrage.

L’Histoire et la fiction se mêlent à la fin du livre...

J-B. B. L’originalité de ce livre tient à cet épilogue que nous avons imaginé et confié à Jean Tulard, spécialiste de l’histoire policière et de l’histoire du cinéma. Il reprend les sujets traités dans le livre et montre comment ces histoires vraies ont trouvé une suite dans la fiction, que ce soit la littérature, le cinéma et dans une certaine mesure, la bande dessinée. C’est souvent un film ou un roman qui vient à l’esprit quand on pense à certaines affaires policières. Vidocq, par exemple, est devenu une source d’inspiration pour les romanciers et les cinéastes. Aujourd’hui, quand on le cite, on pense immédiatement à Claude Brasseur ou à Gérard Depardieu qui ont incarné ce personnage à l’écran. L’épilogue tisse un lien entre cette fiction qui nourrit notre quotidien et la réalité des histoires policières.

...

S. de S. On entre dans ce livre comme dans un film. Outre les textes courts et très narratifs, il y a un jeu entre les citations et les photographies, des gros plans sur chaque histoire, un travail sur les titres... En septembre prochain, nous publierons un livre qui reprendra de manière plus approfondie les articles édités ici.

Dans les secrets de la police - Quatre siècles d’histoire, de crimes et de faits divers est un livre très réussi...

S. de S. Dans les secrets de la police a nécessité deux années de travail. Une passion nous porte, une exigence quant à la qualité nous est essentielle, du sujet à la fabrication, d’un bout à l’autre de la chaîne. Aujourd’hui, il y a peu d’aventures éditoriales pour lesquelles autant de temps est consacré. Sans la Fondation La Poste, qui est notre partenaire, notre véritable mécène depuis le début de la collection, le livre n’aurait pu se faire.


Les éditions de L’Iconoclaste
http://www.editions-iconoclaste.fr/

Le Musée de la Préfecture de police

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