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Amoureuse et rebelle. Histoires d’amour et lettres inédites
Par Corinne Amar

 

Amoureuse et rebelle Ce sont des lettres d’amour de trois figures de la passion que nous ouvre cette part de la collection d’Anne-Marie Springer publiée aux éditions Textuel avec ses productions manuscrites et ses retranscriptions : celles d’Arletty, d’Edith Piaf et d’Albertine Sarrazin, trois existences d’artistes, d’incandescentes, écorchées de naissance prêtes à donner au désir toutes ses chances, à l’amour - cette folle aventure dans laquelle le coeur s’engouffre - son rayonnement unique, parce qu’aussi vital que le souffle et mélange de défi et d’absolu. Elles écrivent pour offrir ce qu’elles ont, elles, et ce qu’elles créent pour eux. Ce sont des lettres sans maniérisme, sans souci littéraire, sans calcul, soumises au seul mouvement de la vie et à une seule exigence, l’urgence de la réalité. On va de l’une à l’autre de ces correspondances dont les pages lient leurs maîtresses comme des sœurs traversées par les mêmes vents d’exaltation, d’acharnement, de désespoir, d’enchantement sans bornes à nouveau, de bruissements, de serments... Cartes postales, lettres à l’écriture large, inégale, griffonnements impatients, points de suspension en cascades : l’actrice mythique à la gouaille bien trempée du cinéma français des années 30 et de chef-d’œuvres tels que Hôtel du Nord, Le jour se lève ou l’inoubliable Les Enfants du Paradis, Arletty (1898-1992), écrit à celui qu’elle appelle « Faune » à cause de la forme de ses oreilles, l’officier allemand Hans Jürgen Soehring qu’elle a connu à Paris, à l’occasion d’un concert et sous l’Occupation, en 1941, dont elle tombera éperdument et presque toute sa vie amoureuse, et dont la liaison interdite la mènera à un statut de « prisonnière », en résidence surveillée.
« 1er janvier 1947, 22h. Faune...
Encore toute imprégnée de toi, je me retrouve dans cette chambre anonyme... Faune, faisons tout pour nous rejoindre définitivement. Obnubilée de plus en plus... inguérissable.
Sauve-moi. Ce départ... ce train... ces indifférents, et deux êtres qui ne veulent rien perdre de cette dernière minute.(...) Le Pape a raison de te rapprocher d’Hemingway, tu crées des images... précises... violentes... et ces quelques secondes érotiques... et cependant pures, parce que voluptueuses... Cela est ta griffe... le don. Moi, je dirai près de Maupassant, et tes titres ajoutent encore une curiosité. Tiens-moi au courant de ton travail, veux-tu ?
 » Elle n’est pas seulement désinvolte et légère, elle est profonde et sombre, il est fin, cultivé, il écrit, elle devient sa muse, il rêvera de l’épouser. Elle a quarante-deux ans, il en a dix de moins. Dans cette lettre encore, elle lui écrit : « Je suis fatiguée, mais je peux encore me promener dans ton sanctuaire, baiser tes mains dans l’ombre, ne rien dire, et te regarder penser que je t’aime » et signe « Biche » et lui envoie une photo. « Je fis la connaissance, dira-t-elle plus tard, d’un jeune homme singulièrement beau et d’une parfaite indifférence qui devait bouleverser ma vie ». Fidèle à cette toute première sensation et nourrie de son désir à lui et de folles espérances réciproques, elle continue de lui écrire près de vingt années durant et à chaque fois qu’ils sont séparés.
Ces lettres-ci, quarante-quatre en tout, se situent dans les années difficiles de l’immédiate après-guerre, entre 1946 et 1947, alors qu’elle désespère de le voir s’éloigner et le supplie de venir la rejoindre à Paris. Edith Piaf (1915-1963) rencontre Tony Franck, liaison enflammée d’un mois tout juste, un an après avoir perdu l’amour de sa vie, le boxeur Marcel Cerdan mort tragiquement dans un accident d’avion, en octobre 1949, tandis qu’il venait la rejoindre. Elle a soif d’amour et cette soif est, à la manière de ses chansons, de ses mots, de son être, lyrique, brutale, fervente, religieuse, intransigeante. Après le grand Cerdan, il y a Tony et ses yeux et sa « gueule si belle » mais « les hommes sont petits tout petits » quand ils ne sont pas grands et Tony n’a pas les épaules assez larges et le coeur assez libre pour celle qui a « tant d’amour pour un homme » : « Je t’ai fait confiance un peu vite, voilà mon tort, j’ai cru que tu avais la grande capacité d’amour mais tu ne penses pas Tony, tes épaules sont trop faibles pour supporter un amour comme je le sens, tu comprends tu ne te tiens pas assez droit, tu ne fais rien de ce que doit faire un amant et ça, je le sais, quand je compare, je n’avais pas besoin d’insister avec lui, s’il sentait qu’une chose me déplaisait il faisait tout pour ne plus la faire et je t’assure que bien souvent je l’ai mis à dure épreuve mais lui se tenait droit et avait envie d’être à la hauteur, tu ne cherches pas à t’améliorer pour la femme que soi disant tu aimes, toute ta vie tu te tiendras voûté et c’est là que tu prouves ton incapacité d’aimer vraiment (26 mai 1950). » Exit Tony, alors que les premières lettres, elles, ne demandaient qu’à tout donner « 1er mai 1950, (...) Tu sais, tu ne peux pas savoir combien tu m’as touchée en te confiant à moi, je t’aime plus maintenant, plus profondément, plus par le cœur, c’est drôle vois tu mais j’ai besoin de sentir les êtres que j’aime dans le besoin moral de moi, s’ils sont très heureux j’ai l’impression que je les aime moins, un être qui a tout ne m’intéresse pas, c’est peut-être idiot mais je suis comme ça, sentir un homme un vrai qui est petit garçon avec la femme qu’il aime c’est le plus beau cadeau. ».
Elle écrit d’une petite écriture appliquée, serrée, légèrement penchée sur la droite, prend les infinitifs pour des participes passés se passe de virgules veut tout tout de suite le ciel bleu sur nous peut s’effondrer « Tony que j’aime, prends moi contre toi aime moi fort je t’aime tant », Edith.
Hormis plusieurs volumes de correspondance depuis ses années 1958, publiés par les éditions Jean-Jacques Pauvert (1971), L’Astragale fut l’un des trois romans clés qui constituèrent l’oeuvre d’Albertine Sarrazin (1937-1967) au destin si rocambolesque, et ceux qui l’ont lu et s’en souviennent vous diront que l’astragale n’est pas un insecte à longues pattes mais un petit os du pied, et qu’Albertine se l’était brisé alors que, de la prison où elle était enfermée pour complicité de cambriolage, elle s’était évadée, un 19 avril 1957, sautant d’une hauteur de 10 mètres. Ainsi, les pages du début nous racontent : « Je restais assise, pas pressée. Le choc avait dû casser des pierres, ma main droite tâtonnait sur des éboulis. À mesure que je respirais, le silence atténuait l’explosion d’étoiles dont les retombées crépitaient encore dans ma tête... Je me mis debout. Le nez brusquement projeté contre les ronces, étalée en croix, je me rappelai que j’avais omis de vérifier aussi mes jambes... Deux fois, trois fois, j’essaie de poser le talon : la foudre s’éveille, me traverse la jambe... Ma cheville est scellée... » (1965). Un petit voyou tendre, Julien Sarrazin, passait là, la ramassait, la cachait, la soignait, l’épousait, lui donnait son nom.
« Il y a toujours à écrire », quand on sait regarder autour de soi et ressentir avec les autres... Albertine écrit pour transfigurer la vie, l’amour, la lumière, et parce que rien ne peut exister qui ne soit ainsi incarné par l’écriture - journal, lettres, nouvelles -, sa raison d’être pendant ses longues années d’incarcération jusqu’à sa mort si jeune. Elle écrit à son mari Julien, lui aussi incarcéré. Une trentaine de lettres, fonds d’autant plus précieux que fragmentaire, écrites entre juillet 1962 et mai 1963, depuis la prison d’Amiens, jusqu’à sa libération en juin. Si elle écrit tassé, d’une écriture la plus minuscule possible et remplissant tous les blancs, c’est parce que les détenus n’ont pas droit à plus de deux pages, qu’elle a beaucoup à dire, si elle écrit en langage codé, c’est que sa langue est naturellement faite d’argot, de métaphores, d’ironie et se moque volontiers des registres de langue.
« Amiens, le 3 septembre 1962,
Mon petit coeur,
J’ai sur la table trois bouture de misère plantées dans une boîte à Nes : à la plus longue branche tutellée j’ai ta photographie, j’ai accroché ton délicieux cadeau bien vert mais, dommage que tu n’aies pas pu te procurer de la peinture à la chlorophylle... (...) »
« 17 septembre 1962,
Mon amour,
Tout de même, le rayon se décide... je l’attendais pour inspirer mon écritoire. Qui eût l’idée stupide de faire des anniversaires des jours de liesse ? Je n’ai pour adoucir celui-ci, que l’amitié de tous ; et ton amour bien sûr (...) Oh, mon petit chou, j’ai la caboche vide, pardonne, ces formalismes me détraquent. Dimanche je vais planter l’épingle dans la roue de secours, tu verras, ça fait très chic. Tu vois déjà d’ailleurs, puisque de la table, tu surveilles, barbu et pur... (...) je suis très heureuse que Jacquot t’ait envoyé ces photos. Moi à quinze ans ! C’est hier dans mon esprit. Et j’ai gagné en complétude mentale ce que j’ai perdu en ingambillité. (...) »
« Novembre 1962, (...) Balzac, ce gigantesque Balzac, entre deux diodes à jonction, m’aide agréablement à éplucher les matins - et beaucoup dormir, pour le teint et... espérer. Mon amour, mon amour, comme je suis heureuse moi aussi, de ce que chaque dimanche nous rende quelques instants à la présence... (...) »
Elle meurt en 1967 des suites d’une opération du rein mal préparée, et fatiguée d’alcool, de tabac et d’une vie plus que chaotique.

Amoureuse et rebelle
Histoires d’amour et lettres inédites de Arletty, Édith Piaf, Albertine Sarrazin.

Préface de Anne-Marie Springer, introduction de Denis Demonpion aux lettres de Arletty, de Bertrand Dicale aux lettres de Édith Piaf, de Jacques Layani aux lettres de Albertine Sarrazin.
Éditions Textuel 2008, 50 €.
octobre 2008
Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste


Dans la même collection : Lettres intimes « Une collection dévoilée » de Anne-Marie Springer.
Éditions Textuel, 19 Octobre 2006.
Entretien avec Anne-Marie Springer sur le site de la Fondation La Poste

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