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L’Europe des Lettres
Par Olivier Plat

 

L’Europe des Lettres
« Réseaux épistolaires et construction de l’espace européen »

L’Europe des lettres L’importance de l’épistolaire et sa valeur littéraire ne sont plus à démontrer : que l’on songe à Voltaire, Madame de Sévigné, Flaubert ou Kafka. L’originalité de cette magistrale étude est d’aborder ce vaste champ sous un autre angle, par le biais d’un épistolaire créateur d’espace, connexions manuscrites qui vont dessiner une sorte de cartographie à l’échelle européenne et donner des indications sur la mobilité des individus et notamment des femmes, en proie aux bouleversements de l’histoire à ce moment charnière, entre la fin du XVIIIème siècle et le début du XIXème siècle, où les formes de la communication « changent de rythme, de sens et même de nature ». Là où au XVIème siècle, le réseau épistolaire était réservé à une élite érudite dialoguant avec les puissants de ce monde ou leurs frères en culture, on assiste à la fin du XVIIIème siècle à un prodigieux développement de la correspondance qui va s’effectuer sous l’effet de deux leviers principaux : l’élargissement de l’espace et la rapidité des communications, ce que Goethe inventoriait avec appréhension - que dirait-il aujourd’hui ? - sous le joli qualificatif d’époque « vélocifère » et que Mathilda von Meysenbug regrettant le temps lent de Winckelmann et de Goethe, dénommera une « entreprise-vapeur ». Succédant au Grand Tour ou au Kavalierstour que pratiquent alors les aristocrates (tour d’Europe à but éducatif, pédagogique, culturel et social) qui donnent lieu à de nombreuses correspondances issues de voyages, les « Lettres de Paris » sous la Révolution française témoignent d’un temps et un espace proprement nouveaux, débordant la sphère privée pour s’inscrire dans le champ du politique et posent les jalons de cette écriture de l’instantané, préfigurant l’écriture « daguerréotypique » de ces feuilletonistes de la ville que furent un Heine, un Baudelaire ou un Benjamin.
Le salon que tient Madame de Staël à Coppet atteste de cette dynamique interculturelle qui s’empare alors de l’Europe. Cette première forme de l’intelligentsia européenne du XIXème siècle, à propos duquel Stendhal parlera d’ « états généraux de l’opinion européenne », diaspora des esprits unis par un même rejet vis-à-vis de la napoléonisation de la France et dont l’idéal cosmopolite inspirera un Stefan Zweig ou un Romain Rolland, est un bon exemple d’un exil que des échanges épistolaires croisés métamorphosent en expédition intellectuelle. Se livrant à une approche comparée des sociétés et des cultures, l’auteur, germaniste, utilise essentiellement un corpus de lettres franco-allemandes, resituant chaque fois les lettres dans leur contexte historique et politique : ainsi l’instauration en 1804 du Code Civil, dit aussi Code Napoléon qui supprimera nombre des acquis émanant de la Révolution française dans les États de la Confédération Rhénane ralliée à l’empereur et dont les femmes avaient commencé à bénéficier. Car L’Europe des lettres c’est pour une part prépondérante, l’Europe des épistolières : Marie-Claire Hoock-Demarle évoque la figure attachante de Rahel Levin Varnhagen et de Pauline Wiesel, deux femmes que tout apparemment sépare. L’une Rahel Levin Varnhagen, qui affecte un penchant marqué pour la sédentarité et qui du fond de sa mansarde, sa « chambre à soi », se fait voyageuse par la plume et l’autre, Pauline Wiesel, voyageuse infatigable, qui sillonnera l’Europe pendant près de quarante ans, dans une longue errance tant géographique que sentimentale. Entre ces deux femmes qui ont en commun d’être trop éprises, l’une de sa liberté, et l’autre de l’amour de la vérité, pour ne pas être à contre-courant de la société dans laquelle elles évoluent, va naître une amitié indéfectible qui donne lieu à un échange épistolaire vécu comme un moyen de reconnaissance identitaire. La voix des femmes commence à se faire entendre aussi dans le champ social et politique : la lettre devient une arme de combat pour les libertés, à l’exemple des lettres ouvertes que Bettina Von Arnim adresse directement au roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV, ou de Mathilda von Meysenbug dont la correspondance reste marquée par ce moment particulier de l’après révolution de 1848, et que son indépendance d’esprit oblige à quitter précipitamment l’Allemagne et à se réfugier à Londres pour avoir eu le tort d’afficher trop ouvertement son intérêt pour les questions sociales. Mais l’exil politique se double parfois d’une émigration économique : un chapitre passionnant concerne ces migrants allemands partis pour l’Amérique et le regard en miroir qu’ils jettent sur le Vieux Monde, jugé à l’aune de leur expérience du nouveau continent. 280 millions de lettres partiront d’Amérique vers l’Allemagne entre 1820 et 1914. Ou bien encore face à la montée des nationalismes partout en Europe, la clairvoyance de Bertha von Suttner, qui dans ses Lettres à un mort prédit dès 1905 l’avènement inexorable de la Première Guerre mondiale et s’engage résolument en faveur de la paix en écho à la correspondance « au-dessus de la mêlée » d’un Stefan Zweig et d’un Romain Rolland. On l’aura compris, L’Europe des lettres est un hommage sans réserve à l’épistolaire, lui seul capable de « nier la rupture, de créer en dépit de la distance le lien culturel, social ou humain », au moment où celui-ci tend à céder de plus en plus la place à des modes d’échanges éphémères et minimaux.

L’Europe des lettres, « Réseaux épistolaires et construction de l’espace européen »
Éditions Albin Michel, coll. L’évolution de l’humanité, 488 pages, 30 €.

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