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Maurice Raynal : portrait.
Par Corinne Amar

 

Maurice Raynal en 1930 Maurice Raynal en 1930
Collection particulière

« Sans doute le cubisme aura-t-il été l’expérience picturale qui dominera de loin toutes celles du XXe siècle. Mais si, pour avoir assisté de bien près à son élaboration, je puis dire que c’est à Picasso que revient la gloire de sa découverte. La codification du cubisme fut le résultat d’un travail d’équipe où partisans et adversaires confrontèrent fructueusement leurs points de vue [...]. »
Maurice Raynal, Picasso, Éditions Skira, Genève, 1953.

Maurice Raynal naît à Paris en 1884, Picasso - dont il allait être l’ami de toute sa vie - avait trois ans et le Salon des Indépendants venait tout juste d’être créé. Il commença par faire des études de droit pour faire plaisir à son père, mais leur préféra très largement les lettres et la gymnastique, la poésie et l’envie d’écrire. L’amateur d’art, le collectionneur mécène et visionnaire, la critique d’art et l’entrée en cubisme comme on entre « en religion » viendront dans la foulée avec toute la bande du Bateau-Lavoir et ses indéfectibles amitiés ; Guillaume Apollinaire, le beau Madrilène Juan Gris, Max Jacob, Amadeo Modigliani, Georges Braque, Fernand Léger et l’incontournable, prodige Pablo Picasso, qu’alors, jeune poète de retour du service militaire, Raynal rencontre et présente un soir à la Closerie des Lilas, à Paris, aux poètes réunis. Et de la personnalité charismatique de Picasso, très vite, s’il ne cherche à percer le mystère, il en saisit généreusement l’essence, l’expliquera dans ses premiers écrits. « Un mystère se dégageait pour nous de sa personne, du moins pour nous qui n’étions pas encore familiarisés avec l’âme espagnole ; le contraste entre la gravité douloureuse et dramatique de la nouvelle forme de son œuvre et la vivacité souriante de l’artiste, son esprit et sa bonne humeur. Il est vrai que, mais ceci nous tenions à l’ignorer, dans l’intimité, il succombait par intermittence au fameux cafard national et, comme il sied avec ou sans raison, encore que, les difficultés de la vie de l’époque y fussent souvent pour quelque chose. » (Maurice Raynal, Picasso, cité par David Raynal, dans La bande à Picasso, Éditions Ouest-France, 2008, p.30). Il dilapide un héritage au service de l’art et pour la revue Vers et prose, et à Montmartre où on ne vit pas riche, où le quartier est devenu patrie des artistes, c’est au Bateau-Lavoir, une ancienne fabrique de pianos reconvertie en ateliers - vétuste et obscur amas de poutres, de planches et de verrières - où habitent, dès 1904, Picasso, Van Dongen, Juan Gris, Constantin Brancusi, Pascin, Modigliani, Severini, Pierre Mac Orlan, Reverdy, Max Jacob et d’autres encore, qu’avec Apollinaire, Max Jacob et Pierre Reverdy, il s’enthousiasme pour de nouvelles conventions picturales et définit alors les règles de ce qui sera considéré comme le mouvement artistique à l’origine de tous les courants abstraits de l’art moderne, un « état de la sensibilité artistique » influençant non seulement l’architecture et l’esthétique industrielle du XXe siècle, mais aussi la littérature, la musique : le cubisme. « Le cubisme n’est pas seulement considéré comme suspect parce qu’il fait exploser toutes les règles de l’art préétabli, précise David Raynal, dans La bande à Picasso (p.66) : Il l’est également en raison des origines étrangères, voire « obscures », d’un grand nombre de ses protagonistes : Max Jacob, homosexuel, Breton et israélite ; Brancusi, Roumain ; Manolo, Catalan ; Zadkine, Russe ; Marcoussis, Polonais... ». Maurice dessine, fait des piges, rédige ses premiers écrits ; une pièce de théâtre, des poèmes, un conte. Il excellera dans la critique d’art : articles de journaux et collaboration à de nombreuses publications, études biographiques et critiques (sur Picasso, Juan Gris, Braque, Zadkine, Léger...), ouvrages généraux sur la peinture (Histoire de la peinture moderne de Baudelaire à Bonnard, ou encore Matisse, Munch, Rouault, Fauvisme et expressionnisme... « Maurice Raynal jouait du piano, de l’harmonica et de l’harmonium d’une façon étrange, tout à l’oreille, sans connaître les notes. A tous ces dons, il joignait celui de caricaturiste, mais restera toujours lucide quant à ses qualités picturales : « J’ai senti tout de suite que je n’arriverais pas au niveau de Picasso, de Braque ou de Gris. Il valait donc mieux que je les aide, puisque je savais écrire, et qu’eux ne pouvaient pas le faire. » (cité par David Raynal p. 29) ».
D’une intense activité créatrice et réunissant des tempéraments aussi variés qu’opposés, le Bateau-Lavoir accueille encore Matisse, Derain, Dufy, Utrillo, Metzinger, Marcoussis ; des poètes, des écrivains : Alfred Jarry, Jean Cocteau, Raymond Radiguet, André Salmon, Gertrude Stein et son frère Léo ; des comédiens : Charles Dullin, Harry Baur ; des marchands aussi connus qu’Ambroise Vollard, Daniel-Henry Kahnweiler...
En 1912, Maurice Raynal encourage la première conférence sur le cubisme, dans le cadre de l’exposition organisée par un collectif d’artistes, La Section d’Or, prodigue amitié et réconfort « à l’image de la peinture qu’il défend : humaniste et cosmopolite », défend une vision de l’artiste nécessairement hors de la norme, puisque nécessairement « transgression qui met en danger l’ordre établi » et sublime, par elle-même, le réel. En 1914, il est au front et éloigné pour cinq ans, reste aussi proche qu’il le peut de ses amis, comme lui partis ou restés à l’arrière... « Collioure sans pain, comme Gris ou encore Herbin à Paris dans le même cas », correspond. Les lettres de ses amis, en retour, sont affectueuses, encourageantes, emplies d’estime. Le 18 janvier 1915, de Nîmes, il reçoit celle d’Apollinaire qu’il aime, dont il admire les dessins-poèmes et qu’il défend auprès d’un Jean Paulhan alors, réticent. « Mon cher Maurice, Reçu ta gentille lettre. Je vois que le moral est bon. Moi je me prépare à partir. Je suis élève officier, 4 heures de cheval par jour, corvées le reste du temps. Mais ce n’est rien auprès de ce que tu as fait et puis encore jeune héros [...] Il me semble que j’ai toujours été soldat, toute ma vie et que je le serai toujours, c’est un beau métier. Je t’embrasse, Guillaume Kostrowsky. » (cité par David Raynal, p.74 ). Trois ans plus tard, toujours au front, il est toujours dans les pensées de ses proches compagnons de cœur et de lettres. Le poète Paul Géraldy, le 13 mai 1918, lui envoie des nouvelles : « [...] Je pense à ce qui peut être votre vie. Je pense aussi que le grand poète que vous êtes en rapportera de grandes choses. On n’a encore que balbutié sur la guerre. On y a cherché ce qu’elle ne contenait pas, et on n’y a rien vu, je crois, de ce qu’elle contient. [...] » (cité par David Raynal, p. 11).
Maurice Raynal se marie, à son retour, en 1919. Les deux guerres verront certains amis chers mourir ; Apollinaire, Max Jacob... Raynal reste fidèle au mouvement cubiste, conception pour lui, au-delà du temps, en 1932 - lorsqu’il écrit dans La Gazette des Beaux-Arts qu’il est « une intention qui non seulement élève l’art au-dessus de toutes combinaisons d’espace trop commodes, si séduisantes soient-elles, mais au-dessus du temps, une conception dont les données très humaines sont de toute éternité » -, comme vingt-deux ans plus tard, à sa mort, en 1954.

FloriLettres n°99 téléchargeable au format pdf

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