Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Georges Perros, Anne et Gérard Philipe, Correspondance.
Par Olivier Plat

 

Georges Perros, Anne et Gérard Philipe « Merci. Comme ça, pour rien... parce que tu existes... » écrit Gérard Philipe à Georges Perros en 1947. Mots auxquels font écho ceux de Georges Perros à l’été 1949 : « Je ne saurais connaître ce qu’on nomme amitié que passionnément, et cela fait partie de mes sens ».
Ils se sont connus en 1944 au Conservatoire d’art dramatique, alors que Georges Perros, disciple de Paul Valéry dont il suivait les cours au Collège de France et futur poète des Papiers collés et des Poèmes bleus, prépare pour la énième fois « le énième concours de comédie ». Il parle de lui à la troisième personne comme s’il doutait du bien-fondé de son existence : « un certain Georges Poulot » (il ne prendra le pseudonyme de Georges Perros qu’en 1952) dit-il de lui avec ce sens de l’autodérision en toutes choses qui le caractérise. En 1946, lorsque débute cette correspondance Gérard Philipe vient de jouer Caligula de Camus, on l’a découvert en 1943 dans l’ange de Sodome et Gomorrhe de Giraudoux, puis au cinéma où il s’est révélé avec L’Idiot de Georges Lampin, adapté du roman de Dostoïevski et il s’apprête à tourner Le Diable au corps de Claude Autant-Lara qui va faire de lui « ce monstre à photographies », « cet étrange cadavre pour hebdomadaires » selon les termes de Georges qui se méfie de la notoriété et de ce qu’elle comporte d’aliénation : « La qualité de l’admiration seule importe, et plus il y a d’applaudissements, moins la satisfaction doit être épanouie. » Préserver le nous de l’amitié contre le tumulte fracassant du monde et vivre malgré tout : « Nous voilà une fois encore, dans le silence absolu. Les Dieux, sans doute, tissent pour nous la toile de l’amitié, cachés dans un petit recoin de notre intérieur, les Dieux craintifs, susceptibles, malheureux, qui ne savent pas qu’il faut vivre, qu’il faut parcourir la courbe du destin choisi. »

Est-ce ce frère jumeau mort à sa naissance ? : « Qu’ai-je à éliminer sinon une absence, soudain plus présente que toutes les présences au monde » ou simplement ce sentiment d’étrangeté au monde que l’on a coutume d’appeler mélancolie ? Georges Perros a trouvé en Gérard Philipe, ce cannois d’origine, cette enfance souriante qu’il n’a peut-être pas eu. C’est un homme d’eau, de région humide, de courants d’air et de mer un peu folle, alors que Gérard retrouve dans l’Italie le soleil de son midi natal : « Tous mes souvenirs d’enfance - qui sont imprégnés de soleil, de pins, de mer, de plage, de goudron chaud, de couleurs - viennent m’aider quand je regarde Rome ». Voyages qui se succèdent pour Gérard, cartes postales postées de Nice, Marseille, Montevideo, bientôt du Mexique. Question de climat : « Soleil incroyable. Va vite en Italie... », « On part demain aux Afriques. Soleil en tête... » S’il ne fait aucun doute que Gérard est un voyageur dans l’âme, Georges, lui, se cherche encore : « Voyons ! Où suis-je ? A Bellevue, à Cergy, à St Germain, à Dinan ou à St Malo ? J’ai un peu perdu la notion des lieux, avec pas mal d’autres choses. » Du Caire, où il rencontrera Jean Grenier et décidera de renoncer à sa carrière d’acteur et de laisser place à l’écrivain, au dos d’une carte postale, ce quatrain : « À qui change moins promptement/D’intérieur que de chemise/Voyager n’est qu’un long tourment/Sans délectation ni surprise. » « Voyageur de l’âme », comme le lui écrira Gérard en route pour Montréal où il va présenter Fanfan la Tulipe, et George de surenchérir : « Le bien-être physique n’a malheureusement rien à voir avec la santé de l’esprit, la seule qui m’importe, qui me rende fou. Mais on ne pense bien que le dos tourné aux merveilles du monde, merveilles inimaginables, ou trop réelles. » Il aime le « café provincial », endroit de passage, où l’on peut se reposer de soi dans une « espèce d’incognito morose, pourvu qu’on n’aille pas vouloir le composer ». Tout comme il signe l’une de ses lettres « l’observateur de Meudon », le voici à Saint-Malo qui joue l’espion : « Les Malouines sont charmantes, coquines. Elles se promènent dans la rue comme des oies sans grâce. [...] Moi je suis sur l’autre trottoir, j’espionne. Puis je rentre chez moi. Pas tellement mécontent de mon sort. » Virées finistériennes de Georges sur sa moto, vieille Ford sable de Gérard, insouciance commune, goût de vivre.
Il faut parfois lire entre les lignes de cette correspondance, où l’on perçoit derrière l’évocation du quotidien, de choses vues, ou ressenties, une respiration musicale où les silences pèsent autant que les mots. Mais parfois les mots de papier ne suffisent pas à combler la distance ; Gérard Philipe à Georges Perros, juillet 1957 : « J’aurais aimé te parler longtemps ou plutôt me taire avec toi. Il y a trop longtemps que je me tais tout seul. » ; à Ramatuelle, quelques mois avant sa mort : « La présence, je préfèrerais. Tu sais comme une affinité nous accroche. Tu pourras te taire ou parler. » Dernière lettre, derniers mots de Gérard à Georges : « Georges je n’ai pour te suivre que les mots que tu m’as envoyés et qui m’apportaient du bonheur comme signe de trait d’union, comme signe de la main. Mais elle est lasse cette main et le signe triste. » À la mort de Gérard Philipe, les liens se sont resserrés entre Perros qui vit désormais à Douarnenez et Anne Philipe, l’épouse du comédien disparu et elle-même écrivain. Gérard Philipe est constamment présent en filigrane dans cette correspondance qui s’achèvera en 1978 à la mort de George Perros, atteint d’un cancer du larynx. Dans un texte magnifique en hommage à Gérard Philipe (publié dans ce volume), il écrivait : « Voilà que tu as pris de l’avance, que tu as foncé dans les sables terribles qui nous attendent tous. Tu nous y attends. Ce sera moins dur de mourir maintenant pour ceux qui t’ont aimé. Moins bête. »

Georges Perros, Anne et Gérard Philipe
Correspondance 1946-1978,
Préface de Jérôme Garcin
Éditions Finitude, octobre 2008. 166 pages, 20 €

Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste


FloriLettres n°99 téléchargeable au format pdf

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite