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Lettres choisies - Louis Kremer

 

D’Encre, de fer et de feu
Louis Krémer, Lettres à Henry Charpentier (1914-1918

Lettre du 28 décembre 1915, page 66

Louis Kremer, Lettre 28 déc Mes chers amis,
J’ai reçu deux lettres de vous (outre celle du limographe) - la 1re du 15 - la 2e du 24. Je vous avoue que je m’en étais un peu étonné - 2 lettres en un mois, c’est peu, surtout pour le pauvre exilé que je suis, assoiffé de nouvelles et de correspondance. Enfin, puisque la Poste traîtresse est la seule coupable, puisque Anastasie a plongé ses ciseaux en votre prose... ne nous plaignons plus.
Je suis toujours au repos, loin des lignes (a). Les fêtes de Noël se sont passées fort gaiement. Ce ne furent que festins, bombances, beuveries. Le Réveillon a réuni à la même table, jusqu’à 5 heures du matin - oui, parfaitement - les convives ordinaires de l’Association culinaire que nous avons formée : le grand Marvini, au faciès d’hidalgo, de conquistador ou de gladiateur, le joyeux abbé Boulet, le talentueux violoniste Le Feuve, Dispan de Floran au profil héroïque de médaille romaine, le Corse Ceccaldi, condottiere mué en coulissier de proie, Orlhac, caporal sapeur et parfait gentleman, ont participé à ces agapes (Minotte était permissionnaire). On a fort bien mangé et bu davantage encore. Deux volumineux pâtés de foie gras, issus du plus pur Périgord, garni de truffes monstrueuses et authentiques, rapportés de permission, un poulet, de la dinde, des huîtres, des charcuteries, des quantités innombrables de petits fours, de gâteaux, de bananes, d’oranges, de cakes furent engloutis dans ces festins homériques. Le champagne coula à flots. On chanta, on rit, on cria, on dessina, on peignit. Sans d’ailleurs dépasser les limites d’une honnête ripaille, ni verser dans l’orgie. On se sépara fort tard, assez fatigués. Le lendemain, jour de Noël, on a recommencé. Ce second festin a duré jusqu’à 11 heures du soir.
Hélas ! Les jours sombres sont venus. Adieu notre château du XVIIe, et sa cour d’honneur, et ses pigeonniers, ses tourelles, ses communs, ses perrons, ses rampes, le grand escalier glacial, les pièces hautes aux lambris sculptés, les trumeaux pleins d’Amours joufflus, de scènes de chasse, les Pâris, les Mars, les Vulcains, les Vénus (ah, l’inoubliable colombe de la déesse, qui ressemblait à un cacatoès blanc !), adieu les marquis de St-Simon, les Conseillers du Roy, les Écuyers, Seigneurs de Branscourt, maîtres des Sceaux, dignes, graves, ironiques, hautains. Compassés avec leurs perruques, leurs canons, leurs rabats, leurs lèvres rasées ou duvetées d’une moustache naissante, sortis d’un roman de Régnier, Maîtres de l’Épée ou du Grimoire, adieu le parc où furent manquées tant de photos, et la terrasse, et le potager, et les chaumières de manants qui se blottissaient sous le château.
Une marche assez dure, dans la boue, par monts et par vaux. Un changement de cantonnement. Un hameau sordide où je passai une nuit atroce, à grelotter de froid, sans couverture, sur le sol nu, le long d’une porte rétive qui s’obstinait à s’ouvrir. (Le songe d’une nuit de Décembre ?)
Et maintenant, voici à peu près quelle est ma vie : Le bureau est installé dans la mairie du patelin - pompeuse salle étriquée et minable où Marianne trône, dominant Carnot, le banquet des maires, un discours de Loubet, des affiches de mobilisation et je ne sais quelles épaves et quelles brocantailles. J’y siège de 8 h 1⁄2 du matin à 11 h du soir, entre mes dossiers, mes encriers, ma lampe électrique de poche, mon bloc-notes et mes papiers - le séant noblement posé sur une caisse d’archives - à côté de fusils et d’équipements. La popote a élu domicile dans une petite maison paysanne, fort coquette, d’une accorte et charmante et méticuleuse propreté, hantée par une femme mûre très aimable et une vraiment jolie fille de 18 ans nommée Germaine. (Rien de ce que vous pouvez supposer, c’est la tante et la nièce ou quelque chose d’approchant, mais le Héros ne délaissera pas ici sa cuirasse et n’abdiquera pas sa chasteté !)
Et record des inconséquences, des paradoxes et des bizarreries, ma chambre à coucher (depuis l’horrible nuit glaciale) a été transférée dans le vaste grenier d’une gde ferme où végètent d’autres femelles fort excitantes et accortes. Mon lit est installé dans un coin ; formé de 3 bottes de paille - ô volupté des voluptés ! -, de 2 peaux de mouton d’1 couverture et de 2 toiles de tente. Un bout de bougie modestement collé sur un pieu forme l’éclairage. Pas trop de rats, ni de souris. 2 autres secrétaires dorment à mes côtés sur de vagues matelas, arrachés à je ne sais quels grabats de nécessiteux. Et (voici où je voulais en venir) cette collection de mâles repose le long d’une petite chambrette où une très jolie fillette blonde, de 14 à 15 ans, dort avec 2 autres petites sœurs. Nous sommes exactement séparés par une cloison de planches d’environ 3 cm d’épaisseur, une porte vitrée qui n’est même pas fermée. La mère (qui d’ailleurs est une des plus jolies femmes du pays et probablement de la région) couche je ne sais où, avec je ne sais qui, à 4 pièces et 2 étages de là, et paraît se soucier fort peu de sa progéniture. Nous entendons ces adolescentes babiller entre elles, faire leur petite toilette, etc., etc. Ô Monsieur de Bréot (b) ! et les bruits de fontaine que vous aimiez écouter au creux des charmilles ! Il ne se passe rien. Ce matin, la jeune personne est sortie de sa chambre vers 7 h 1⁄2, a contemplé la rangée des Héros encore couchés, roulés dans leurs capotes, pareils à des cadavres alignés en quelque morgue, nous a salués d’un aimable sourire et de quelques mots. Nous semblions les gardes du corps de quelque Princesse enfantine. Rien de plus !... Dérision !
C’est ça, la guerre ! Moi qui évoquais le rut des mâles, forcenés, les femelles éventrées, troussées, pétries par des mains de fièvre, foulées aux pieds, bâillonnées, pantelantes.
« Nous en avions, à Drepanum, pour balayer nos écuries (c) ! »
Cela confirme pleinement une conversation que j’ai eue avec Paillet, en permission, touchant la chasteté des combattants. Cette guerre est un nid de contrastes et d’inconséquences !
Il paraît qu’à Reims, les fiacres circulent dans les rues avec des cochers en tubes cirés, les pâtisseries et les confiseries sont fort achalandées, nombre de promeneurs baguenaudent par les rues. Ô naïf Petit Journal, pervers Matin, insidieux Écho de Paris.
Ci-inclus une photo (d) destinée à illustrer ultérieurement la biographie du Poète !
Et gare à toi, homme de si peu de lettres, prends garde au talion !
L. K.

J’ai oublié d’inscrire en épigraphe, comme j’en avais l’intention, une belle poésie que Vallée se complaît à chantonner sans cesse :
« Ah, finis pinces-tu me donc.
J’ai la peau du mincusse.
Ah ! finis pinces-tu me donc
J’ai la peau du ché tout échorche-cul. »

(a) La C.H.R. a quitté Vandeuil, près de Jonchery-sur-Vesle, pour Poilly (Marne), dans la nuit du 25 au 26 décembre.
(b) Allusion aux Rencontres de Monsieur de Bréot, roman d’Henri de Régnier, en forme de comédie libertine dans le goût Louis XV (Mercure de France, 1904).
(c) Flaubert place cette phrase sur les femmes dans la bouche de Mathô au chapitre II de Salammbô.
(d) La photo manque.


Lettre du 27 février 1916, page 78

Dimanche 27 février 1916

Cher Oreste (1)
Pylade (2) a renoncé à se rendre à Nice, non en raison de tes supplications, mais pour des motifs que je te ferai connaître mezza voche. Je vais donc de nouveau te demander cette hospitalité antique qui... cette hospitalité écossaise que... (sans insectes ! !). Si les permissions ne sont pas supprimées d’ici là, l’arrivée du Héros se produirait le jeudi 1er mars, à l’heure où Phoibos Apollôn d’une main sûre guide la marche descendante de ses étalons, vers l’oblique Hespéros (en français, vers les 1h, 2h, 3h, 4h... de l’après-midi) (ou le jour suivant). Le Héros condescendrait jusqu’à rester la soirée et la matinée du lendemain en ces Foyers qu’Il honorerait ainsi de Sa présence, date à laquelle Il s’embarquerait vers la Seine-et-Oise et voguerait doucement vers Étampes, où ta jeune sœur L’attend en gémissant. Il sera inutile d’organiser un service d’ordre et de convoquer des fanfares. Le Héros désire l’incognito. Mais que le Maître des Appartements royaux et le Superintendant de la Couronne n’oublient pas de glisser quelques esclaves nubiles (sexe femelle) emmi ses draps !...

(1) Il a attrapé la Pylade.
(2) Il connaît l’art d’incommoder l’Oreste.


Lettre du 10 décembre 1916, page 162

10 décembre, 11 heures soir.

Lettres à deux amis
(ou « Le Chapitre des Chaussures »).

Une nouvelle période de tranchées s’achève pour moi. (Demain, c’est la relève.) Elle a été marquée par une agitation assez vive - dans un secteur très voisin du nôtre (un kilomètre et demi, pas plus) sur une cote fameuse, des attaques allemandes n’ont cessé de se produire depuis 4 jours - en partie victorieuses. C’est inimaginable ce que les combats actuels sont localisés étroitement. Néanmoins, nous en avons subi le contrecoup, au point de vue bombardement. Toutes les nuits, nous étions réveillés par un tintamarre du diable, vers les 2 ou 3 h du matin : canon, grenades, fusillades, etc. Jamais couchés avant minuit, une heure. Très peu de sommeil (6 heures) dans une sape moisie où la vermine abonde. Cependant cette période n’a pas été vraiment pénible : ce furent des roses auprès de celle de Thiaumont, car nous avons de l’eau en abondance et maintenant du feu (oui, mon ami - du FEU !) et je n’ai plus froid, pas même aux pieds que j’avais d’abord pleins d’eau et de boue, mais je viens de toucher des bottes d’égoutier, en feutre et caoutchouc, dans lesquelles on est divinement bien. Et, au repos, je vais retrouver mes sabots, à moins qu’un habile amateur de ce genre de chaussures ne me les ait - entre-temps - subtilisés ! Le pied, c’est la moitié des fantassins.
Bonjour à la tienne (de moitié) et à toi un serrement de pinces amicalement shake-handien.
L. Krémer.


Lettre de fin janvier ou début février 1918, page 245

Mon cher ami,
Je reçois ta lettre du 29. Un mot pour te dire que je te laisse juge de faire aux qques ébauches que tu détiens toutes les corrections et retouches que tu jugeras à propos. Sans fausse modestie (et je parle d’ailleurs d’après des souvenirs assez vagues) mes Contes ne me satisfont pas. Ce sont encore, dans une certaine mesure, des œuvres de jeunesse. Mais libre à toi, tout de même, de les publier. Cela m’est fort égal. Pourquoi ne pas faire la revue éclectique, chez Crès, dont tu parles ? Une revue de combat ou de principes, avec les frais actuels et les prix d’établissement (papier, impression, lancement), c’est bien hasardé...
Tes impressions sur l’Affaire des « Gothas (a) » ? Tu peux m’écrire provisoirement à l’adresse suivante : L.K. Cours des commandants de bataillon, Essey-les-Nancy (M.-et-M.). Je suis actuellement détaché à une École d’armée qui jouit du privilège de la Poste civile.
Merci de tes éloges, trop forts.
Bien à toi. Amitiés à Hélène.
L. Krémer.

(a) L’aviation allemande commence à bombarder Paris dans la nuit du 30 au 31 janvier 1918.


Lettre du 14 juin 1918, page 267

14 juin 1918
Chers amis, Blessé hier devant Compiègne (cuisses et fesses traversées par obus), je suis soigné à l’Hôpital de l’Ecole polytechnique, rue d’Ulm. Venez me voir de suite. Mes blessures sont très douloureuses, mais peu dangereuses, paraît-il. J’ai été opéré aujourd’hui, j’ai bien supporté l’opération. Amitiés.
L. Krémer

© La Table ronde, novembre 2008

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