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Entretien avec Laurence Campa
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Laurence Campa photo Laurence Campa
Photo. N. Jungerman

Laurence Campa est maître de conférences à l’université de Paris-XII-Val-de-Marne, membre du conseil scientifique du Centre de recherche de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne et spécialiste d’Apollinaire. Elle est l’auteur de L’Esthétique d’Apollinaire (Sedes, 1996), Parnasse, Symbolisme, Esprit nouveau (Ellipses, 1997), Apollinaire critique littéraire (Champion, 2002), d’une édition critique des Poèmes à Lou (Gallimard, 2005), d’une nouvelle édition des Lettres à Madeleine. Tendre comme le souvenir (Gallimard, 2005) et de Je pense à toi mon Lou. Poèmes et lettres d’Apollinaire à Lou (Éditions Textuel, 2007). Elle a présenté et annoté les Lettres de Louis Kremer à Henry Charpentier.

À l’occasion du 90e anniversaire de l’armistice, paraissent aux éditions de La Table Ronde les Lettres de Louis Kremer à Henry Charpentier, annotées et présentées par vos soins. Qui était ce jeune poète (1883-1918), tombé dans l’oubli, qui n’a eu le temps de publier qu’un recueil de poésie, Le Tribut d’airain ?

Laurence Campa Louis Krémer s’était assez tôt senti une vocation d’homme de lettres et de poète. Mais sa famille était modeste, elle insista pour qu’il trouve une situation. Il n’eut probablement pas la volonté de résister. Après des études classiques, il fit son droit et entra comme liquidateur chez un notaire. Il écrivait quand il en avait le temps et l’envie, aussi bien des poèmes influencés par Leconte de Lisle, Henri de Régnier et Mallarmé, que de la critique littéraire, des nouvelles, etc.... Il avait surtout un dialogue très fécond avec son ami Henry Charpentier, qui avait les mêmes ambitions littéraires que lui, mais aussi la même situation puisqu’il travaillait également chez un notaire. Les deux jeunes gens s’encourageaient et s’entraidaient. Krémer réussit à publier des poèmes en revue puis tout un recueil, Le Tribut d’airain, à compte d’auteur. Ces poèmes ne sont pas toujours originaux, ils sont parfois maladroits, mais ils sont sensibles, bien rythmés, cohérents. Certaines intuitions de Krémer sont assez remarquables. Il exigeait beaucoup de lui-même, pensait que la poésie était une noble activité. Quand la guerre éclate, Krémer a 31 ans. La guerre a un étrange effet sur lui : en l’arrachant à ses rêveries, elle le force à écrire beaucoup plus et autrement. Elle change tout chez lui. Il aurait pu s’arrêter d’écrire, mais comme il est poète et combattant, il se remet à écrire : comme tous les combattants, il écrit beaucoup de lettres, et comme poète, il renonce à faire des vers, les conditions sont trop difficiles, alors il écrit ses impressions en prose, et il soigne particulièrement ses lettres à Charpentier. Il devient prosateur et épistolier. Il aurait poursuivi sa quête de la voix la plus juste si la guerre l’avait permis, car il meurt en juillet 1918 des blessures par éclat d’obus reçues un mois plus tôt.
Krémer est un poète disparu. Doublement : en tant que poète méconnu et en tant que combattant mort à la guerre. Près de 500 écrivains sont morts dans cette guerre. Que de voix perdues, que d’espoirs tués dans l’œuf, que d’oeuvres restées sans suite !

Le Tribut d’airain est publié en 1909, la même année que L’enchanteur pourrissant et La Chanson du mal-aimé. Contemporain d’Apollinaire, de trois ans son cadet, Kremer ne semble pas réceptif à l’avant-garde artistique, sa poésie s’apparente davantage à celle des symbolistes...

L. C. Krémer avait les yeux essentiellement tournés vers le XIX° siècle : ses modèles venaient d’autres générations ; la plupart étaient déjà morts, comme Leconte de Lisle, ou morts récemment, comme Mallarmé et Heredia, ou bien ils continuaient une carrière d’écrivain notoire, comme D’Annunzio ou Anna de Noailles (je mets à part son goût pour Mirbeau). Il est vrai que toute sa génération, Apollinaire compris, venait du symbolisme, mais les milieux littéraires modernes avaient d’autres façons de s’y rattacher ou de s’en détacher, ils inventaient des images, des formes et des rythmes nouveaux. Krémer se méfiait des avant-gardistes. Je pense qu’il n’aimait pas leurs expériences poétiques. Son idéal est classique et sans audace. En peinture ses goûts sont mêmes assez académiques : il aime les peintres d’histoire qui exposent dans les grands salons officiels, auxquels l’État commande des œuvres pour les monuments. En fait, il partage les mêmes goûts que beaucoup de ses contemporains. Les avant-gardistes, eux, étaient une poignée, comparativement. Aujourd’hui, nous croyons trop souvent que les avant-gardes sont représentatives de la période, que tout le monde admirait Picasso et lisait Apollinaire. Il faut relativiser grandement. Krémer est bien plus représentatif. Lire Krémer aujourd’hui, c’est aussi se replonger dans une époque que notre vision actuelle a tendance à déformer.
Par ailleurs, son origine et sa situation ne lui donnaient pas accès aux milieux littéraires, modernes ou pas. Peut-être n’osait-il pas y aller. Il lui était donc difficile de se faire connaître. Il avait quelques relations, des poètes un peu plus connus que lui, souvent des aînés. Mais il aurait fallu qu’il ait davantage d’opportunités, et peut-être d’ambition.

Les lettres écrites au front, entre 1914 et 1918, adressées à son ami Henry Charpentier resté à l’arrière, poète également, qui décrivent la désolation des lieux, la violence des combats, l’absurdité de la guerre et d’un quotidien sordide, la peur, ne sont pas seulement un témoignage, un document. Elles sont lyriques, truffées de références littéraires, agrémentées de texte en prose et de poèmes, elles sont les pages d’un écrivain...

L. C. Les lettres reflètent bien les rapports entre Krémer et Charpentier. Ils poursuivent des dialogues qu’ils ont commencés avant guerre. Les références, ce sont des lectures communes, des souvenirs de discussions. Évidemment, les références représentent aussi tout le terreau imaginaire et littéraire de Krémer. Il a fait du latin et du grec, c’est un lecteur, il puise dans ses lectures pour mieux préciser sa pensée, il se souvient du temps heureux où il pouvait lire en paix. Mais en même temps, il se rend compte que ces références deviennent obsolètes quand les obus tombent, qu’on vit dans des conditions préhistoriques, et qu’on risque la mort à chaque minute. Il réfléchit beaucoup au rôle de la littérature dans cette catastrophe. Flaubert lui semble beaucoup actuel et pertinent que les autres.
Écrire pour lui, c’est sauver le meilleur de lui-même. Comme il a une plume et un tempérament de poète, il ne se contente pas de relater les menus faits de sa vie quotidienne, il refuse d’être banal et il a compris qu’il vivait une expérience inouïe. Il s’efforce donc d’écrire, au sens fort, ses impressions et son expérience. Sa correspondance lui sert aussi de carnet de notes : il espère pouvoir s’en resservir après la guerre. Mais il va plus loin que le simple témoignage : il ne veut pas seulement transcrire la réalité pour ceux qui ne la connaissent pas, il veut en exprimer la vérité. Il agit en peintre, en moraliste, en poète.
Quand nous lisons ses meilleures pages aujourd’hui, nous sommes frappés par la force et par la rudesse de ses évocations. Bien sûr, il partage bien des points communs avec les autres combattants. Mais en évitant la platitude, en cherchant les mots justes, il nous transmet des sensations et des images de la guerre qui traversent le temps.

Kremer développe aussi dans son écriture une ironie, un humour salutaire, utilise différents registres de langage...

L. C. Non seulement il a probablement peur de la censure, il parle à demi-mots ou par antiphrase, mais il masque aussi sans doute son inquiétude : il veut rassurer son correspondant, il veut se rassurer lui-même, il allège le poids de l’angoisse et la gravité de la situation. Il possède aussi un esprit assez grinçant, par nature si je puis dire. Son humour est salutaire, mais il est souvent noir et amer, parfois désespéré. Il lui arrive quand même d’être plus léger, comme dans ses articles du journal de tranchées Le Tuyau de la roulante, ou dans certaines lettres. Les lettres qu’échangeaient les deux poètes avant la guerre ont aussi un ton badin : c’était une habitude entre eux.
Il est révolté par ce qu’il voit de la guerre : l’horreur et la mort bien sûr, mais aussi certains comportements qu’il juge immoraux, scandaleux, dégradants. Il se moque de tout et de tous, y compris de lui-même. Mais il en veut surtout aux embusqués, aux femmes, aux écrivains patriotiques, aux bourreurs de crâne. Il estime que la guerre ne détruit pas seulement les paysages, les campagnes et les vies. Elle dégrade les mœurs et les âmes : il voit se développer du vice, de l’envie, de la lâcheté.
Quand on lit ses lettres, on perçoit très bien tous ses changements d’humeur, de point de vue, toutes les variations de son état d’esprit. Il met du relief dans la monotonie macabre de sa vie.

Il collabore au journal de tranchées « le Tuyau de la roulante »...

L. C. Les journaux de tranchées étaient très courants. Ils étaient permis, voire encouragés par les autorités militaires. Ils proposaient des textes humoristiques, publiaient des poèmes, organisaient des concours, donnaient des nouvelles sans portée stratégique, à l’échelle du régiment, de la batterie ou du secteur. On se servait beaucoup du matériel destiné à reproduire les ordres et les messages militaires. C’était un procédé du type de la ronéotypie, que beaucoup d’entre nous ont connu avant que l’usage de la photocopieuse ne se répande. Ces journaux avaient souvent des noms comiques et humoristiques : Le Rire aux éclats, Le Saut à charbon, Poil et plume. Le Tuyau de la roulante était celui du 231° régiment d’infanterie. Il était animé par l’abbé Boulet, l’aumônier, qui était un personnage haut en couleurs. Krémer y collabora activement, avec des articles dont l’humour est typique de ce genre de publication. Il y met sa touche personnelle.

Il ne manque pas de rappeler dans ses lettres que les épreuves décrites ne sont pas le fruit de son imagination : « Surtout, ne croyez ni à l’exagération, ni à la mystification. C’est sincèrement et tristement vrai. » (p.148, lettre 86, octobre 1916)

L. C. Comme beaucoup de combattants, il a peur que ceux de l’arrière ne le croient pas. Ce qu’il voit et vit est tellement inouï, indescriptible, ses amis sont si loin, qu’il pense qu’il y a un monde entre eux. Il sait aussi que la propagande, le bourrage de crâne, déforme considérablement la réalité du front. Il se bat contre ses mensonges. Comme beaucoup de combattants, malgré les liens avec les proches, il a l’impression d’être seul au monde, abandonné à son sort. Si ses amis croient ce qu’il dit, il lui est plus facile de tenir. Il a besoin de cette confiance-là aussi. Comme tous ceux qu’on appelle « les témoins », il atteste de son expérience pour qu’elle ne soit pas perdue.

Kremer change plusieurs fois de régiment et de fonctions pendant ces quatre années de guerre...

L. C. Il est fantassin de 2° classe toute la guerre. Il n’a par ailleurs aucun appui efficace, aucun « piston ». Il est donc tributaire de la logique militaire. À deux reprises, son régiment est dissout et refondu. Cela le déstabilise beaucoup : il ne sait pas ce qu’on va faire de lui, et il perd tous ses pauvres repères, tous ses camarades. Il change de régiment, de fonction, de secteurs surtout.
C’est le plus frappant dans cette correspondance : c’est une guerre de position, mais l’unité de Krémer passe assez fréquemment d’un secteur à un autre, toujours dans les endroits les plus difficiles : l’Artois en 1914 et 1915, le Chemin des Dames, la cote 304, Verdun en 1916, etc... Comme il est un certain temps secrétaire et téléphoniste, il a la vie un peu moins dure que le fantassin de première ligne, mais il est aussi exposé, il souffre beaucoup. Fin 1917 - début 1918, il est hors de danger, plus loin de la ligne de feu, dans une compagnie d’instruction divisionnaire près de Nancy. Mais il sait que sa situation est instable. C’est pourquoi il tente de faire intervenir Barrès, qui va se montrer inefficace. Il est alors remis dans le rang dans un régiment d’assaut. Désormais, ses jours sont comptés.

Le recueil est émaillé de dessins du poète et de l’illustrateur Armand Vallée qu’il rencontre en 1915 et avec qui il échange quelques lettres...

L. C. On a retrouvé dans ses archives des dessins d’avant-guerre. Krémer aimait dessiner. Son talent était modeste, mais il arrivait assez bien à représenter ce qu’il souhaitait. On le voit bien avec ses figures féminines coquettes ou ses dessins géométriques de paysages urbains et industriels. D’ailleurs, en 1918, il dessine presque plus qu’il n’écrit, c’est un mode d’expression qui semble mieux lui convenir à certains moments. En 1915, il partage la popote avec Boulet, Vallée et Barbusse. Ce sont des rencontres capitales pour lui. Il ne paraît pas trop apprécier Barbusse, comme personnalité et comme écrivain. Mais il est possible qu’il y ait une part de complexe d’infériorité dans ce jugement. Quant à Vallée, qui est un illustrateur talentueux et notoire des journaux parisiens, il l’apprécie vraiment. Les deux hommes ont des relations chaleureuses. La présence de Vallée a certainement poussé Krémer à dessiner davantage, à s’inspirer de lui. Quand Vallée est muté dans la section de camouflage d’Amiens, où se trouvent notamment beaucoup de cubistes, ils continuent à s’écrire.

Henry Charpentier, fervent admirateur de Mallarmé, a publié plusieurs recueils dont Signes en 1928 qui contient un poème à la mémoire de Louis Kremer. Il a également envisagé d‘éditer la correspondance de son ami...

L. C. Charpentier avait promis de publier la correspondance « âpre et lyrique » de son ami en 1924. Mais le projet resta sans suite. D’abord, après la guerre, le goût du public pour la littéraire de guerre reflua assez rapidement. Krémer n’était pas assez connu pour qu’on s’acharne à le publier. Les éditions posthumes étaient déjà extrêmement nombreuses. Ensuite, il était trop tard. Quand l’intérêt pour la guerre revient au tournant des années 30, Charpentier n’est peut-être plus aussi déterminé. Peut-être ne souhaitait-il pas, au fond, faire savoir qu’il n’avait pas combattu, qu’il s’était embusqué, ainsi que le lui reprochait ironiquement Krémer.
Aujourd’hui, on retrouve Krémer parce que l’intérêt pour la Grande Guerre est à nouveau très vif depuis quelques années. Nous pouvons le lire aujourd’hui car sa dimension littéraire lui a paradoxalement permis de traverser le temps.

Vous êtes spécialiste de Guillaume Apollinaire et membre du conseil scientifique du Centre de recherche de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, sur quel projet éditorial travaillez-vous en ce moment ?

L. C. En 2009, je publierai un volume de collection Découvertes/Gallimard sur Apollinaire, ainsi qu’une partie de la correspondance du poète, toujours chez Gallimard : j’y travaille avec Peter Read, professeur à l’Université de Kent en Grande-Bretagne. Quant à la Grande Guerre, elle continuera de m’occuper en compagnie des historiens avec lesquels j’entretiens un dialogue très fécond. J’aimerais continuer à faire connaître les poètes français de cette guerre, qui restent souvent ignorés ou méconnus, contrairement à ce qui se passe en Grande-Bretagne. Il y a beaucoup de personnalités intéressantes, d’oeuvres de qualité. C’est un univers beaucoup plus riche et varié qu’on ne croit. Ce serait une manière de leur rendre justice et d’honorer leur mémoire. La poésie les a aidés à vivre et à survivre. Nous pouvons en tirer de la consolation, de la force et de l’espoir.


Sites internet

Éditions La Table Ronde
http://www.editionslatableronde.fr/

Historial de la Grande Guerre
http://www.historial.org/

Entretien avec Laurence Campa. Site Fondation La Poste. Je pense à toi mon Lou. Poèmes et lettres d’Apollinaire à Lou. Édition octobre 2007

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