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Henri Rabaud, Correspondance.
Par Corinne Amar

 

Je veux devenir très fort, fort comme Mozart (lettre de Henri Rabaud à Max D’Ollone, février 1896).

Henri Rabaud, Correspondance C’est une correspondance de musicien, inscrite dans le paysage musical français du début du siècle, de ses foisonnements et de ses paradoxes. Fils d’un violoncelliste professeur au Conservatoire de Paris et d’une cantatrice, petit-fils de compositeur et flûtiste, contemporain de Debussy (1862-1918), de Ravel (1875-1937), compositeur français et moderne et pourtant héritier amoureux des Classiques, Henri Rabaud, né à Paris en 1873, grandi dans la musique, trouve d’emblée sa vocation dans l’univers familial et la cultive, dès ses jeunes années et ses amitiés de lycée comme dans son abondante correspondance. « Dès le berceau - nous dira t-on-, il entendit chez ses parents les quatuors de Haydn, de Mozart, de Beethoven, de Mendelssohn, de Schubert, de Schumann, qu’il eût pu aisément réécrire de mémoire ». Une scolarité heureuse dans une « véritable pépinière d’intelligences et de talents » - le lycée Condorcet du IXe arrondissement de Paris -, une éducation musicale complète, une première symphonie composée à dix-huit ans, l’entrée au Conservatoire puis le Prix de Rome, avec sa cantate Daphné, à vingt et un ans ; le parcours sera sans faute pour celui qui deviendra directeur du Conservatoire de Paris, de 1920 à 1941, et laissera un autre souvenir mémorable : un opéra-comique en cinq actes tiré des Contes des « Mille et une nuits », Mârouf, Savetier du Caire - œuvre gracieuse, fantasque et inspirée. C’est ici la publication de la double correspondance d’un tout jeune homme qui nous est présentée, réunie et annotée par son petit-fils, Michel Rabaud. C’est un choix de lettres de Henri Rabaud d’abord à son camarade de lycée, Daniel Halévy ; ce dernier, brillant esprit d’historien, doué d’une oreille de musicien, est une nature, comme la sienne, précoce et passionnée, et de plus, premier traducteur et commentateur de Nietzsche : les lettres vont de 1889 à 1896. Les amis s’écrivent à la moindre occasion et leurs lettres montrent un échange de discussions aussi affectueuses et vives qu’exaltées dès qu’il est question de musique. « Etretat, dimanche 4 août 1889, Mon cher ami (...) Depuis huit jours que je suis à Etretat je n’ai rien fait : rien, excepté jouer du piano... si cela s’appelle jouer du piano. J’assomme ma famille en ébauchant une partie de main gauche, de basse, de second piano de la Symphonie de Saint-Saëns, sur laquelle je chante, je crie toutes les autres parties. Oh ! cette symphonie ! Si tu avais deux pianos chez toi, mais j’y pense, tu as un orgue à Paris : je vais la transcrire pour piano et orgue. Tu dois rire : tu dois te souvenir du Gloria (...) » De 1896 à 1907, il écrit à son autre grand ami, Max D’Ollone, rencontré au Conservatoire, excellent pianiste et compositeur précoce lui aussi, et les lettres, pour la plupart, sont écrites de la Villa Médicis à Rome, alors que Lauréat du prix, il y séjournera quatre années durant. Deux portraits du musicien par Max D’Ollone et Jean Chantavoine viennent nourrir, enrichir l’ensemble et révéler le jeune compositeur, sérieux, ambitieux, soucieux de l’avenir de la musique, de « sa modernité » et tentant d’y dessiner sa propre voie, que fut Henri Rabaud. Max d’Ollone, dans Henri Rabaud, sa vie, son œuvre (pp. 7 à 25), évoque les années de formation ; « Notre maître était vivement intéressé par la sévérité puritaine de la musique de ce grand jeune homme de 1900, maigre et barbu, aux allures sérieuses et distantes, dont il savait la culture littéraire et philosophique. L’indépendance d’esprit et la volonté tenace qui se lisait sur ce jeune et grave visage en imposaient presque à l’auteur de Manon qui devinait fort bien la valeur et l’avenir de son élève. Nous parlant un jour, en son absence, de la musique de ce disciple qui nous semblait parfois presque agressivement archaïque (on n’y trouvait nulle trace de Wagner, de Franck, des Russes qu’on commençait à découvrir, de Debussy dont les premières œuvres troublaient alors les jeunes musiciens), je me souviens qu’il dit : « La vie se chargera de modifier sa sensibilité, partant son esthétique et son langage. Pourtant, il y a en lui des bases solides dont il ne se défera pas. Et, quoiqu’il puisse écrire un jour de fort différent, rappelez-vous qu’il y a dans la musique qu’il nous montre ici bien des choses qui resteront sa musique. (p.9) » De l’une à l’autre, la correspondance révèle une personnalité aux goûts classiques « voire archaïques », une fine sensibilité d’artiste quoique soumise à la raison, des passions maîtrisées sinon guidées par la volonté, une intelligence en tout « lucide » ; Henri Rabaud y exprime ses ambitions, fait part dans le détail de ses découvertes et, dans les lettres de son séjour à Rome, alors qu’il s’ouvre aux musiques et aux compositeurs italiens, il s’enthousiasme pour ce qu’il entend, reconnaît une fantaisie et une chaleur que son éducation avait réprimées - « Il devenait jeune enfin. Il éprouvait du plaisir et de l’émotion à entendre les œuvres de Verdi, Mascagni ou Puccini interprétées avec la chaleur exubérante qui leur convient. ». Il défend la musique au théâtre et lui accorde la liberté et le pouvoir d’exprimer, à elle seule, jusqu’à l’âme des personnages - «  ! Regarde Gluck ! Regarde Gounod ! Tu me cites Carmen. Mais, est-ce que les plus belles scènes de Carmen ne sont pas celles où Bizet nous montre l’âme de Don José ? » -, il est curieux d’art, de philosophie, de beauté, s’enflamme s’il s’agit de Wagner, de Tolstoï et trouve, dans le lien épistolaire un équilibre à son analyse de la conception artistique de la musique, un répondant à ses propres questionnements. « Tu dis que j’aime la beauté plastique - écrit-il à Max d’Ollone, en 1895 -, la ligne, la musique belle par elle-même. C’est vrai. Et tu dis que toi, tu vois la musique à un autre point de vue. Tu la considères comme un langage, et tu te préoccupes de ce que tu veux dire par ce langage, et non de la musique elle-même. (...) Mais voici où je trouve que tu as tort : loin d’admirer et de soigner la belle forme de ce langage, tu la méprises complètement, ne t’occupant que du sentiment à exprimer. » Les discussions sont passionnées, la franchise est parfois brutale et les goûts de chacun, quoique différents, sont clairement défendus : De Schumann ou encore Schubert ; (...) « Schumann, je le connais assez bien.(...) Les petits morceaux sont en général charmants : les premiers morceaux et les finales sont en général ratés. Ça n’a aucune ampleur, on ne sent pas une idée qui domine le tout. Défaut de variété dans le rythme, en général. (...) Chopin, je ne le connais pas. J’ai énormément entendu jouer du Chopin, et fort bien. Ça m’a toujours fait fuir ! Chose inexplicable. Je me rends compte que c’est un musicien délicieux et un grand artiste. Il y a certaines choses d’un sentiment calme et profondément triste dans ses Préludes et Études, qui sont tout à fait belles (et la Marche funèbre !). mais tout ce qui est polonaises, mazurkas, ballades, valses, etc. cela m’a toujours énervé, exaspéré ; à dix ans, je pleurais quand on jouait du Chopin, plus tard ça me mettait de mauvaise humeur. Ça me donne envie de casser quelque chose ! et de donner des coups de poing. Ou du moins, ça me faisait encore cet effet-là il y a un an. Maintenant, je ne sais pas ! (...) » Il confiait cela, un jour d’automne 1895 - il a vingt-deux ans -, à Max D’Ollone... Lorsqu’on les a bien entendus ces deux amis-là, on se souvient de l’une et l’autre de ces deux voix à l’unisson pour dire qu’il suffisait d’aimer la musique pour en comprendre l’utilité, la beauté, la bonté voire la nécessité.

Henri Rabaud, Correspondance et écrits de jeunesse (1889-1907).
Présentés et annotés par Michel Rabaud.
Ed. Symétrie, 512 p., 49 €.
Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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