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Prix Wepler 2008. Emmanuelle Pagano.
Par Olivier Plat

 

Le 24 novembre dernier à la Brasserie Wepler, Place de Clichy, le 11ème prix Wepler, doté par la Fondation La Poste (10.000 €) a été remis à Emmanuelle Pagano pour Les Mains gamines (P.O.L.). La mention spéciale du jury (3000 €) est allée à Céline Minard pour son quatrième roman entre esthétique manga et ambiance médiévale, Bastard Battle (Léo Scheer).

Emmanuelle Pagano, Mains Gamines Une femme de ménage écrit dans un carnet des petits poèmes à la violence omniprésente, des fantasmes d’infibulation, de sexes cousus, de sexes-bogues hérissés de piquants. Elle a été autrefois une fille plutôt nature, insolente et la meilleure de la classe du village, mais elle est devenue prisonnière « d’une coquille de peur quotidienne et de chagrin, de solitude », d’une douleur, enfouie au plus profond. Les mains « gamines » des garçons de sa classe de CM2 se sont acharnées sur elle, sous l’escalier du collège « pendant un an, entre midi et deux, tous les jours ». Il y a eu des témoins, directs ou indirects. Tous ils ont su et n’ont rien dit à l’époque. Il y a une femme désœuvrée, dans un foyer vide et sans enfants dont elle a honte, mariée à un propriétaire viticole, le dernier et le plus important du canton. Elle devrait « tenir » la maison, mais elle en est incapable. La femme de ménage travaille chez elle, et son mari est l’un de ses anciens bourreaux. Elle voudrait être comme elle, avoir son aplomb, son insolence, sa familiarité presque déplacée depuis qu’elle sait que la maîtresse de maison lit dans son carnet ces sortes « de poèmes hard » qu’elle n’hésite pas à écrire là, devant elle, comme si elle n’était pas là. Elle aussi, elle a de ces pensées serpentines qui s’enroulent autour d’elles-mêmes. Elle aime à marcher le long des vignes et le dedans devient tout à coup dehors, ses pensées se remettent en marche, en même temps qu’elle sent les couleurs, les odeurs, au rythme des saisons, loin de la maison de maître étouffante où elle n’a pas sa place. Elle se plaint d’une douleur qui la taraude, qui ne lasse pas de la tenir en éveil. Une bête s’est installée dans son oreille et ne veut pas la lâcher. La femme de ménage tente de l’aider à se débarrasser de la bête, des non-dits criés dans son oreille, tout comme elle se débarrasse de sa honte en écrivant dans le carnet ses cauchemars de petite fille.

Il y a cette femme, la soixantaine, propriétaire d’une châtaigneraie, à la retraite à présent. Son mari mort il y a presque vingt ans, lui a laissé deux fils qui se détestent. Le plus jeune, contrairement à l’aîné, a toujours refusé de participer au viol malgré les injonctions des autres. Elle aussi a des problèmes d’oreille. Elle supporte difficilement les cris du loir qui s’est installé dans les combles, au milieu des malles poussiéreuses et des « douleurs entassées ». Ses cris ont « l’aigu des remords », ils la font même jusqu’à s’évanouir. Elle appelle cela les « étourdissements du passé ». Il y a l’institutrice qui se souvient d’une époque où le monde ne sentait pas comme aujourd’hui, que « ça sentait plus fort la pluie et la terre, la vigne, la boue et la sueur ». Elle se souvient des odeurs de craie, de poêle à mazout, de ronéotypeuse, de bureaux en bois et de la petite qui avait tout d’une petite maman et qui « sentait la nourriture de ses petits frères », de ses parents qui étaient des hippies, « des poilus » et qui ne se lavaient pas tous les jours. Elle vit à présent à l’Ensoleillée, la maison de retraite du village où vient nettoyer sa chambre et lui donner les soins son ancienne élève qui exige d’elle aujourd’hui qu’elle se rappelle. Elle n’était pas encore sourde à l’époque, elle pouvait entendre ses cris monter de sous l’escalier, mais c’était sa dernière année avant la retraite et elle n’avait pas envie d’intervenir. Il y a la petite-fille de la propriétaire de la châtaigneraie, qui a l’âge de la victime d’autrefois. Elle aussi, elle a souffert d’être un corps empêché. Quand elle était toute petite, elle devait porter une culotte « qui la serrait très fort au sexe », avec des crans, des brides, et une « boucle de douleur ». Elle aime aller dans les bois, elle veut croire que la licorne viendra emmêler son museau humide « au treillage de soie fraîche » des toiles d’araignées, elle veut croire qu’elle n’est pas trop grande pour pouvoir encore rêver d’animaux fabuleux. Elle accompagnera ses parents et son oncle à cette réception entre anciens camarades de CM2 auquel ils ont été conviés. Pourquoi cette nuit-là cette domestique « au regard trouant, myope mais fouillant au fond des yeux » lui pose-t-elle d’étranges questions ? Qu’entend-elle derrière la cloison ? Pourquoi son oncle a-t-il ressenti le besoin de lui raconter cette histoire, pas très propre, dont elle n’a pas tout compris ?

Par des phrases courtes, une prose simple mais précise, tantôt réaliste, tantôt poétique, alternant des passages qui sont comme des coups portés au lecteur, ou des caresses, ce roman dont le réalisme est miné par l’encre des fantasmes - tout comme les châtaigniers par la maladie de l’encre - nous restitue par le biais de ces quatre monologues féminins, une approche très intime et presque sensorielle d’un érotisme de la douleur. Trouver des mots à la mesure de la violence qu’a subi la victime, dire l’innommable, certes, mais si l’on y regarde d’un peu plus près, tout comme les mots, les situations dans ce roman sont essentiellement ambivalentes, et sans doute est-ce tout le talent et l’habileté d’Emmanuelle Pagano que de nous faire partager ce malaise.

Emmanuelle Pagano,
Les Mains gamines
Ed. POL, 168 p., 15 €.

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