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Entretien avec Pierre Tré-Hardy
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Pierre Tré Hardy, photo Pierre Tré-Hardy
Photo. Thierry Duvivier (D.R.)

Vient de paraître dans la collection Théâtre des éditions Triartis une adaptation libre de la correspondance de Gauguin et Van Gogh intitulée Vincent, Paul et Théo... Le rendez-vous des génies et préfacée par Maddly Bamy Brel. C’est aux Iles Marquises, sur l’île d’Hiva-Hoa, que vous avez rencontré Maddly et Jacques Brel... Une rencontre déterminante...

Pierre Tré-Hardy J’ai vécu pendant plusieurs mois chez Jacques et Maddly Brel en 1977 quand, jeune adolescent, je me suis retrouvé seul aux Iles Marquises.Ils m’ont accueilli dans leur maison, m’ont fait découvrir la littérature et m’ont donné le goût de la lecture. La première chose que Jacques m’a dite en me montrant sa bibliothèque, « À ton âge, j’avais déjà lu tous ceux-là, alors pendant que tu habites chez moi, je te demande de commencer par ce livre ». C’était La Condition humaine d’André Malraux. À cette époque, Brel écrivait son dernier album Les Marquises, il travaillait la nuit, préférant le silence et la solitude. Le matin quand je me réveillais, Brel, fatigué, me demandait d’écouter ce qu’il avait écrit et de donner mon avis. Comme j’ai grandi aux Marquises, je ne connaissais pas sa renommée ni l’importance de sa carrière. Je me souviens avoir été très surpris quand son album est sorti de ne pas retrouver tout ce qu’il m’avait chanté... Je sais donc qu’il existe encore de nombreuses chansons enregistrées et inédites. Ce séjour chez Maddly et Jacques Brel s’est avéré être une première confrontation au plaisir d’écrire, au plaisir de produire quelque chose qui s’offre à l’autre, qui se partage.
Un autre événement dans ma vie a été déterminant, la « rencontre » avec Anouilh. Son Antigone m’a bouleversé. Lorsque j’ai lu ce livre, j’ai trouvé extraordinaire de pouvoir écrire autant de choses sur l’homme sans les dire expressément. Dans le théâtre, les sentiments ne sont pas dits mais exprimés. Un mot tout à fait ordinaire peut prendre une signification autre, correspondre à une émotion profonde, selon le contexte, la façon de jouer, l’interprétation....

Jean Anouilh vous a encouragé dans votre travail d’écriture théâtrale...

P. T-H. J’ai lu toute l’oeuvre d’Anouilh, une bonne partie du théâtre français ainsi que certains auteurs majeurs anglo-saxons, nordiques, italiens... Un jour, j’ai arrêté de lire et me suis mis à écrire une première pièce de théâtre sur la vie de Jésus... J’étais à l’époque dans le Sinaï pour des raisons professionnelles, et les paysages que j’ai vus m’ont inspiré... J’ai envoyé ma pièce à Anouilh, sachant par sa maison d’édition qu’il y avait peu de chance pour qu’il me réponde. Huit jours plus tard, j’ai reçu une lettre de lui dans laquelle il me remerciait et m’écrivait que mon courrier était un acte d’amour. Il avait lu ma pièce et la trouvait très bien. Il disait que j’avais le sens du théâtre, du dialogue et qu’il allait m’aider. Malheureusement, il est mort très peu de temps après notre rencontre épistolaire. Cependant, sa lettre m’a de toute évidence apporté une aide précieuse car je n’ai jamais cessé d’écrire depuis.

Comment est venue l’idée d’adapter la correspondance de Gauguin et Van Gogh ?

P. T-H. J’avais déjà adapté pour le théâtre la correspondance de Raimu et Pagnol spectacle créé pour le Festival de Grignan et joué en juillet 2007, avec Michel Galabru dans le rôle de Raimu, Jean-Claude Carrière dans celui de Pagnol et Jean-Pierre Bernard dans le rôle du narrateur. Le spectacle a reçu un très bel accueil du public de Grignan. Il est à présent repris au Théâtre Hebertot à partir de fin mars, toujours avec Michel Galabru et Jean-Pierre Bernard, mais avec Philippe Caubère dans le rôle de Marcel Pagnol. Ce travail articulé autour des correspondances m’a séduit et j’ai continué à m’intéresser à cette forme littéraire en écrivant l’adaptation des lettres de Gauguin et Van Gogh. Quand Anne Rotenberg, directrice du Festival, m’a proposé de participer au Festival de Grignan 2008, je lui ai remis cette adaptation qu’elle a acceptée. Puis, le spectacle a été mis en scène par Stéphane Hillel. Robin Renucci et Niels Arestrup, deux acteurs que j’admire beaucoup, ont respectivement interprété Gauguin et Van Gogh.

L’adaptation de la correspondance a été un peu modifiée...

P. T-H. Oui, j’avais fait exister un troisième personnage sur scène, Théo, le frère de Vincent Van Gogh qui a joué un rôle très important dans la vie des deux peintres. Non seulement il était le frère de Vincent mais aussi son marchand de tableaux ainsi que celui de Gauguin. C’est pour ne pas être une charge pour son frère que Vincent s’est suicidé. J’avais donc prévu trois personnages sur scène. Puis, il a été convenu de simplifier l’échange entre les personnages afin qu’il n’y ait que la présence des deux peintres. Ce choix s’est avéré être le bon. J’ai donc réécrit la pièce en supprimant les lettres que Théo a écrites et j’ai laissé celles qui lui sont adressées. On « entend » sa voix, indirectement, à travers les réponses de Paul Gauguin et Vincent Van Gogh.

Vous ajoutez parfois des apartés, donnez aux personnages une voix narrative, créant ainsi une sorte de liant entre les lettres...

P. T-H. Une mise en lecture de lettres est vraiment passionnante, mais ce qui m’intéresse, au-delà de la correspondance, c’est de créer une histoire avec une construction dramatique. C’est pourquoi, j’ajoute aussi parfois quelques dialogues afin de permettre au spectateur d’entrer à proprement parler dans l’histoire. On n’est plus simplement le spectateur d’une correspondance passée, on se glisse dans une histoire qui se produit ici et maintenant. Ces apartés donnent aussi des informations qui ne sont pas dans les courriers. Ils permettent en même temps de contextualiser et de donner le fameux liant dont vous parlez.

Quelques mots sur l’élaboration de ce travail d’adaptation, vos recherches, le montage...

P. T-H. Bien évidemment, il est nécessaire dans un premier temps de lire beaucoup, biographies et correspondances, puis d’être ému par l’histoire, par les personnages et enfin de comprendre ce qui vous émeut afin de pouvoir raconter l’histoire. La fragilité de Vincent Van Gogh, par exemple, m’a touché. Je connaissais ses peintures mais très peu sa vie. Cet homme était une fontaine d’émotion, d’élan, d’amour. Il a suivi des études de théologie, est devenu pasteur comme son père, a prêché l’Evangile, aidé des mourants. Peintre, il souhaitait créer un atelier où tous les artistes pourraient venir travailler. Il voulait faire de l’Atelier du Midi une sorte de villa Médicis... Il s’est suicidé très jeune, à 37 ans, totalement démuni. Son histoire est intimement liée à celle de Gauguin. Leur collaboration artistique a marqué l’histoire de l’art moderne. Dans leurs lettres, ils parlent de leurs peintures, de leur admiration réciproque, de leur amitié. C’est un témoignage inestimable.

Comment avez-vous choisi les lettres ?

P. T-H. Une fois que j’ai pu déterminer la période qui m’intéressait, -le désir de Van Gogh de créer l’Atelier du Midi qui témoigne notamment de son altruisme, ses nombreuses sollicitations pour que Gauguin le rejoigne, un rendez-vous tant attendu, la venue de Gauguin à Arles, les similitudes et les différences de styles des deux artistes,- j’ai sélectionné les lettres existantes qui pouvaient la dessiner au mieux. Il a fallu les assembler, trouver des liens, parfois en créer, en respectant l’histoire des protagonistes. Le texte ainsi construit est fidèle à leurs échanges épistolaires, à leur biographie, bien qu’il ait été nécessaire parfois d’ajouter des dialogues, de compléter légèrement quelques lettres en créant des morceaux de réponses ou au contraire de les couper. Parfois, j’ai dû retirer quelques scories, des répétitions superflues, des informations qui ne sont pas utiles à l’émotion. Il ne s’agit pas de l’édition d’une correspondance...

C’est pour cette raison qu’aucune lettre n’est datée ?

P. T-H. Effectivement. Les originaux ne sont d’ailleurs pas toujours datés, et tel que j’ai conçu ce spectacle, la date devient un élément technique superflu que je ne trouve pas intéressant de mentionner. C’était la progression dramatique de l’émotion qui m’intéressait. Je voulais que les gens se disent, après le spectacle, que Van Gogh et Gauguin sont des êtres humains, qu’ils ont vécu et ressenti... Supprimer les dates était en quelque sorte une manière de créer une proximité entre les spectateurs et ces deux illustres peintres dont l’histoire est particulièrement touchante.

Est-ce que le livre de Vargas Llosa, Le Paradis un peu plus loin, dans lequel il est question de Gauguin et de Flora Tristan, sa grand-mère, femme de lettres et militante, a fait partie de vos lectures pour préparer cette adaptation ?

P. T-H. C’est une biographie romancée, très juste, un beau livre que j’ai lu seulement après avoir écrit l’adaptation. J’avais peur d’y découvrir des éléments qui auraient manqué à mon texte mais ça n’a pas été le cas et la lecture de ce livre m’a rassuré !

Pendant le spectacle, des œuvres ont été projetées sur un écran...

P. T-H. Nous avons projeté une vingtaine de tableaux. Il est en effet dommage de ne pas illustrer la vie des peintres par leurs tableaux, et qui plus est, lorsque ces peintres les évoquent dans leurs lettres, expliquent le choix d’une couleur, d’un modelé, d’une matière, d’une composition ou d’un sujet... C’est ainsi que nous apprenons que Les Souliers de Van Gogh ont une histoire. Le peintre les portait quand, pasteur, il partit à pied en Belgique. Ces souliers ont supporté son voyage, ils ont presque quelque chose d’humain, ils sont une démarche au sens propre et figuré.
Les tableaux ont été projetés sur un écran supporté par un chevalet géant.
Le spectacle était en plein air, dans ce lieu magnifique qu’est la collégiale de Grignan. Malgré le froid et l’orage qui menaçait, les spectateurs étaient au rendez-vous, enthousiastes et émus.

Vous vous êtes également intéressé aux peintres Frida Kalho et Diego Riveira...

P. T-H. Jean-Pierre Bernard, passionné par l’œuvre et la vie de Frida Kalho, m’a invité à découvrir ce peintre et à écrire un spectacle. Ce qui a été assez compliqué car il n’existe pas de correspondances suivies, les lettres sont hétéroclites, abordent des sujets tous très différents et il n’y a pas de quoi faire un texte de correspondances. J’ai travaillé à partir des nombreuses biographies de Frida Kalho et de son Journal. Le spectacle qui est une sorte de tragédie grecque, -dès le début, on sait que ça finira mal-, comprend bien quelques lettres, mais elles ne sont pas lues comme telles. La forme épistolaire est volontairement peu apparente et la pièce n’a pu être retenue pour Grignan. Néanmoins, Jean-Pierre Bernard l’a montée et jouée dans le sud de la France avec une comédienne, Christa Fenal, dont la beauté ressemble à celle de Frida Kalho. Nous espérons reprendre le spectacle à Paris.

Quels sont vos projets ?

P. T-H. J’ai travaillé cette année à l’adaptation des correspondances de Casanova pour le festival de Grignan qui aura lieu en juillet prochain et dont le thème, déterminé au préalable par Anne [Rotenberg], est « Voyages en Italie ». Les correspondances de Casanova sont insérées dans ses Mémoires intitulées Histoire de ma vie. Certaines réponses aux lettres sont manquantes, mais il est aisé de reconstituer l’ensemble, d’autant plus que j’ai choisi d’évoquer la partie de son existence libertine et mondaine. L’autre facette de sa vie est beaucoup plus difficile à mettre en valeur sous forme de correspondances car les lettres ne figurent pas dans les Mémoires. Casanova a eu une vie d’une richesse et d’une diversité incroyables. Il a été espion, militaire, bibliothécaire (pendant 14 ans), a fait une thèse en droit, a rencontré Voltaire, Rousseau, Benjamin Franklin... Cette pièce sera éditée chez Triartis sous le titre Une Nuit avec Casanova.
Il y a également ma pièce, Un Après-midi au Zoo que j’espère monter avec Jean-Claude Dreyfus, et qui traite de la question des SDF. J’ai écrit aussi une adaptation de Manon des Sources qui va être jouée cette année et qui a été l’occasion d’une rencontre émouvante et inoubliable avec Jacqueline Pagnol.


Pierre Tré-Hardy est né en 1962. Parallèlement à son travail d’écriture, il a exercé divers métiers. Docteur en océanographie, il a notamment dirigé une ferme perlière au Musée du Pacifique. Il est actuellement directeur de la communication et du développement durable dans une entreprise de services Publics.
Pierre Tré-Hardy a écrit une vingtaine de pièces avec, dès son premier manuscrit, les encouragements de Jean Anouilh.
À ce jour, plusieurs de ses pièces ont été mises en scène :
Vincent, Paul et Théo... le rendez-vous des génies (festival de Grignan 2008)
Diego et Frida... Viva la Vida ! (Théâtre Antique de Vaison-la-Romaine, 2008)
Jules et Marcel (festival de Grignan, 2007)
De Marius à César... en compagnie de Marcel Pagnol (avec la Troupe du Théâtre du Verseau de Cannes, en tournée en Côte d’Azur 2006, 2007, 2008).
Un après midi au zoo (Valbonne, 2006)
Le bain de soleil (Bordeaux, 2002 et 2003)
Messaline (Nantes, 2000)
La mort dans l’âme (Nantes, 1999)

Aux Éditions Triartis :

Vincent, Paul et Théo... Le rendez-vous des génies. Préface de Maddly Bamy Brel,
novembre 2008

À paraître :
Une Nuit avec Casanova.


Sites internet

Éditions Triartis
http://www.triartis.fr/

Gauguin écrivain
http://www.rmn.fr/Gauguin-ecrivain

Musée Van Gogh, Amsterdam
http://www.holland.com/hac/fr/10mus...

Dessin/original.com - Livres d’art Van Gogh http://www.dessinoriginal.com/searc...

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