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Vincent Van Gogh : portrait.
Par Corinne Amar

 

Je n’y puis rien que mes tableaux ne se vendent pas . Le jour viendra, cependant, où on verra que cela vaut plus que le prix de la couleur et de ma vie en somme très maigre, que nous y mettons...Je crois que le jour viendra... À Théo, 20 octobre 1888.

Van Gogh, Lettres illustrées On se souvient que de son vivant, Vincent Van Gogh (1853-1890) ne vendit qu’une seule toile. Parce que sa vocation pour la peinture se fit tardivement, à l’âge de vingt-sept ans - fils de pasteur calviniste, ayant lui-même tant espéré de sa vocation pastorale -, parce qu’il était persuadé que la peinture était un métier et exigeait du travail, que son ambition surtout était d’acquérir de quoi gagner sa vie, il dessina, peignit, dans les transes toujours à l’idée qu’il ne travaillait pas assez, voulant toujours faire mieux, s’acharnant, luttant, « trimant » comme il disait, se crevant à vouloir suivre la nature. Son but ? l’authenticité de la vision, la vérité en peinture. À la joliesse conventionnelle, il sait qu’il préfèrera la rudesse, la simplicité d’une vraie peinture de paysan, le tissu de ses Mangeurs de pommes de terre. Il songeait à Millet, Josef Israëls, Jules Breton..., ces peintres qu’il aime particulièrement, ces maîtres de la peinture de paysage et des scènes de genre, il comprenait la valeur de « ces gaillards »-là, lorsqu’il se mettait à la tâche, car il s’agissait pour lui d’apprendre à bien dessiner - « si je me compare aux autres, je me trouve beaucoup, beaucoup trop gauche » -, être maître de son crayon, de son fusain ou de son pinceau, pour enfin pouvoir faire de bonnes choses n’importe où. Il mourut dans la détresse d’un suicide un 29 juillet 1890, à l’âge de trente-sept ans, parce qu’il se sentait irrémédiablement « raté », alors même qu’il rêvait d’éternité et cherchait dans la peinture à rejoindre la mystique. Dans la masse énorme, fervente, de lettres qu’il écrivit, pour la plus grande part, à son frère Théo, son cadet de quatre ans, pendant dix-huit ans, d’août 1872 à juillet 1890 (Vincent Van Gogh, Lettres à son frère Théo, L’Imaginaire Gallimard, 1988), il confia tout de sa vie. À Théo (1857-1891) qui fut son confident de toujours, son soutien financier, son interlocuteur en matière d’art et le témoin de son acharnement et de sa vocation, quelques huit cent lettres écrites presque quotidiennement diront tout de la difficulté d’être, de la volonté de sens, de l’inconsolable besoin de reconnaissance, mettront en lumière les attentes, les rencontres, les découvertes, les conceptions artistiques, souligneront l’importance fondamentale du dessin, les rapports à la nature, à la couleur, apporteront enfin cet éclairage essentiel sur la production picturale de l’époque.
Van Gogh naît en 1853 dans le sud de la Hollande. Après des études de théologie à Amsterdam, il est à La Haye pour y travailler comme commis dans la succursale du commerce d’art parisien Goupil et Cie, spécialisée dans la peinture française et hollandaise du XIX siècle et dans la reproduction de tableaux. Son esthétique s’y forme. En 1873, il est affecté à la filiale de Londres, alors que son frère Théo sera chargé de celle de Bruxelles. En janvier 1874, enthousiaste de tout, il écrit à Théo : « J’aimerais bavarder longuement avec toi de l’art, nous devrions en parler plus souvent dans nos lettres. Contemple les belles choses le plus possible, la plupart n’y prêtent guère d’attention. Continue tes promenades et nourris en toi l’amour de la nature, c’est la meilleure manière d’apprendre tout ce qu’il faut savoir de l’essence de l’art. Les peintres comprennent la nature et ils l’aiment, ils nous apprennent à la « regarder ». Remarque d’ailleurs qu’il y en a, parmi les peintres, qui ne produisent jamais que de bonnes toiles, qui ne sauraient en produire de mauvaises, comme il existe des hommes dans la tourbe des humains qui ne savent faire qu’une seule chose, le bien.
Quant à moi, ça va, j’ai un bon logement et c’est une joie pour moi de découvrir Londres, le style de vie anglais et les Anglais eux-mêmes. Et puis, il y a la nature, l’art et la poésie. Si cela n’est pas suffisant, qu’est-ce qui pourra l’être ? (...) » Si Théo, aussi sensible qu’avisé, s’avèrera un excellent marchand d’art et fera carrière, Vincent a peu de goût pour le commerce de l’art, aspire encore à être prédicateur et, tout imprégné qu’il est d’humanitarisme chrétien, tente une mission auprès des ouvriers miniers du Borinage, en Belgique, proche du dépouillement le plus ultime. Mais sa voie n’est pas là. Il lit, commence à dessiner jusqu’à nuit noire, précise son intuition. - « Je me suis dit, [...] je reprendrai mon crayon, et je me remettrai à dessiner, et dès lors, à ce qui me semble tout a changé pour moi » (à Théo, août 1880). Il fréquente de plus en plus les musées, prend des leçons avec Anton Mauve, cousin par alliance et représentant de l’école de La Haye, exécute ses premières peintures à l’huile, dessine d’après nature des sujets paysans, des portraits, des ouvriers au travail, des paysages à l’inspiration orientale, calligraphique, fréquente quelques peintres, et ne cesse d’exposer à Théo ses progrès, ses espoirs, ses difficultés, ses besoins. « À partir du moment où tu as dessiné convenablement un seul objet, l’envie de t’attaquer à mille autres s’empare de toi irrésistiblement (mars 1882)... ». Sur les bancs de l’école, à vingt-neuf ans, à trente-trois encore, il apprend, s’obstine, veut découvrir, approfondir, maîtriser les secrets de la technique ; « Tu as mieux que moi l’occasion d’entendre parler de livres sur l’art. Si tu rencontres de bons ouvrages, écrits par des gens capables,... sache que je serais très content que tu m’en achètes quelques-uns, à condition qu’il y soit question de technique... (juillet 1884) ». À Anvers (1885-1886), il étudie Rubens, découvre l’art des estampes japonaises, à Paris (de février 1886 à février 1888), où il a rejoint son frère qui dirige une galerie de tableaux, il découvre, au Louvre, de Delacroix à Véronèse, ce qu’il cherchait dans les ressources de la couleur ; ces séjours successifs sont une étape capitale pour lui : la couleur exprime quelque chose par elle-même, et les lois de la couleur « ne sont pas le fruit du hasard ». Pour Van Gogh, c’est donc la couleur qui dessine et toute couleur est suggestive d’émotion. Par l’intermédiaire de son frère, à Paris, il a rencontré presque tous les impressionnistes, Seurat et Pissarro surtout, ainsi que Gauguin. La Provence l’attire, avec ses couleurs éclatantes, ses hautes notes de jaune, le désir aussi de visiter les « lieux » de Cézanne, de trouver enfin un endroit à lui, plus solitaire et reposant que Paris. « Pourquoi le plus grand coloriste de tous, Eugène Delacroix, a-t-il jugé indispensable d’aller dans le Midi et jusqu’en Afrique ? Évidemment parce que non seulement en Afrique, mais même à partir d’Arles, vous trouverez naturellement les belles oppositions des rouges et des verts, des bleus et des orangés, du soufre et du lilas. Et tous les vrais coloristes devront en venir là... » écrit-il à Théo qu’il quitte pour descendre s’installer en Arles où, au contact de la lumière solaire, éblouissante du Midi, la nature même de sa peinture se cristallise : la révélation de la couleur devient une obsession, en deux ans, il peint quelque trois cent cinquante tableaux, sur un peu plus de sept cents au total. Il espère la venue de Gauguin qu’il admire et avec qui il pense partager son temps, ses idées - rêve fusionnel de communauté artistique. Il travaille intensément, toujours plus proche de l’émotion, guidé par la sincérité du sentiment de la nature, dans une instabilité dangereuse, proche de la folie. Et lorsque ses nerfs lâchent, c’est pour se mutiler l’oreille gauche avec un rasoir, après avoir tenté de tuer Gauguin. Tempéraments différents, rêve brisé ; l’un au fond voulait s’éloigner de la réalité, l’autre n’avait de cesse d’en saisir l’émotion. Le départ de Gauguin le renvoie à sa solitude, à sa folie, à son internement, à sa mort. « Et dans un tableau je voudrais dire quelque chose de consolant comme une musique. Je voudrais peindre des hommes ou des femmes avec ce je ne sais quoi d’éternel, dont autrefois le nimbe était le symbole, et que nous cherchons par le rayonnement même, par la vibration de nos colorations », écrit-il à son frère Théo, en octobre 1888, deux ans plus tôt, lorsqu’il accepte de sortir de ce désespoir du travail imparfait, et l’essence même de son être, ces quelques lignes la révélaient.


Lire

-  le portrait de Paul Gauguin par Corinne Amar, publié sur le site de la Fondation La Poste (juillet 2003)

-  le billet d’humeur de Corinne Amar sur les Lettres de Paul Gauguin à André Fontainas, publié sur le site de la Fondation La Poste (juillet 2003)

À noter aussi aux éditions Triartis :
une adaptation théâtrale de la correspondance d’Eugène Delacroix et George Sand créée pour le Festival de Grignan 2008 :
Delacroix-Sand, L’amitié en clair-obscur
de Claudine Vincent et Séverine Vincent
Collection Scènes intempestives à Grignan, 2008

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