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Lettres choisies - Van Gogh et Gauguin

 

Paul

Mon cher Vincent,

Nous avons accompli votre désir d’échange de tableaux. D’une autre façon, il est vrai, puisque vous avez dans le même tableau mon autoportrait et celui que j’ai fait de Bernard. J’ai eu un peu de mal à accomplir son portrait, attendu que ce n’était pas une copie d’un visage que vous souhaitiez mais un portrait tel que je le comprends. Ainsi, j’ai dû longuement observer le petit Bernard, pour le posséder. Puis je l’ai fait de mémoire : c’est une abstraction. Mais l’art est une abstraction (Les Misérables, P. Gauguin).
N’ayant pas de blanc, j’ai employé de la césure et il pourrait bien se faire que la couleur descende et s’alourdisse. Je me sens le besoin d’expliquer ce que j’ai voulu faire non pas que vous ne soyez apte à le deviner tout seul mais parce que je ne crois pas y être parvenu dans mon œuvre. Le masque de bandit mal vêtu et puissant comme Jean Valjean, qui a sa noblesse et sa douceur intérieure. Le sang en rut inonde le visage et les tons en feu de forge qui enveloppent les yeux indiquent la lave de feu qui embase notre âme de peintre. Le dessin des yeux et du nez semblables aux fleurs dans les tapis persans résume un art abstrait et symbolique. Ce petit fond de jeune fille avec ses fleurs enfantines est là pour attester notre virginité artistique. Et ce Valjean que la société opprime mis hors la loi, avec son amour, sa force, n’est-il pas l’image aussi d’un impressionniste aujourd’hui ? En le faisant sous mes traits, vous avez mon image personnelle ainsi que notre portrait à tous, pauvres victimes de la société... Je vous adresserai prochainement ce tableau...


Vincent

Mon cher Gauguin,

J’ai reçu ce matin votre excellente lettre, mais pas encore le double portrait dont vous me parlez. Votre conception de l’impressionnisme en général est saisissante. Je suis on ne peut plus intrigué de voir ce portrait mais si vous voulez garder cette oeuvre pour la vendre, mon frère vous la prendra à la première occasion... Car nous cherchons encore une fois à presser la possibilité de votre venue.
Je dois dire que même pendant le travail je ne cesse à songer à cette entreprise de fonder un atelier ayant vous-même et moi pour habitants fixes, mais dont nous désirerons tous les deux faire un abri et un asile pour les copains du moment où ils se trouveront acculés dans leur lutte.
J’ai un portrait de moi tout cendré (Autoportrait cendré, V. Van Gogh). La couleur cendrée résulte du mélange de Véronèse avec la mine orange sur fond Véronèse pâle uni au vêtement brun rouge. Mais exagérant moi aussi ma personnalité j’avais cherché plutôt le caractère d’un bonze simple adorateur du Bouddha éternel. Il m’a coûté assez de mal mais il faudra que je le refasse entièrement si je veux réussir à exprimer la chose. Il me faudra me guérir de l’abrutissement conventionnel de notre état civilisé afin d’avoir un meilleur modèle pour un meilleur tableau.

Que je voudrais avoir peint des portraits dans notre famille ! Ah, le portrait avec la pensée, l’âme du modèle ! J’aimerais peindre des portraits qui deviendraient des révélations dans cent ans.
[...]


Vincent

Mon cher Théo,
Merci beaucoup de ta lettre, qui m’apprenait une grosse nouvelle : que Gauguin accepte enfin notre proposition ! Comme je suis content !

Je t’envoie un petit croquis depuis Arles pour te donner au moins une idée de la tournure que prend le travail. Car aujourd’hui je m’y suis remis en attendant Gauguin. J’avais une nouvelle idée en tête et en voici le croquis (La Chambre de Vincent à Arles, V. Van Gogh) : c’est cette fois-ci ma chambre à coucher tout simplement. Seulement la couleur doit ici faire la chose et, en donnant par sa simplification un style plus grand aux choses, être suggestive ici du repos ou du sommeil en général. Enfin, la vue du tableau doit reposer la tête ou plutôt l’imagination.
[...]


Paul

Mon cher Vincent,

[...] Puisse venir le jour, et peut-être bientôt, où j’irai m’enfuir dans les bois sur une île de l’Océanie, vivre là d’extase, de calme et d’art. Entouré d’une nouvelle famille, loin de cette lutte européenne après l’argent. Là, Tahiti, je pourrai, au silence des belles nuits tropicales, écouter la douce musique murmurante des mouvements de mon coeur en harmonie amoureuse avec les êtres mystérieux de mon entourage. Libre enfin, sans soucis d’argent, et je pourrai aimer, chanter, et mourir...
Cordialement tout à vous

Paul Gauguin

© Éditions Triartis, novembre 2008

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