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Roland Barthes, Journal de deuil - Carnets du voyage en Chine
Par Olivier Plat

 

Roland Barthes, Carnets du voyage en Chine Roland Barthes
Carnets du voyage en Chine
Édition établie par
Anne Herschberg Pierrot
Éditions Christian Bourgois / Imec, février 2009
246 pages, 23 €

Carnets du voyage en Chine

Roland Barthes voyage en Chine du 11 avril au 4 mai 1974, en compagnie de François Wahl, son éditeur au Seuil et d’une délégation du groupe Tel Quel représentée par Philippe Sollers, Julia Kristeva, Marcelin Pleynet. À son retour, Barthes publiera dans Le Monde un court article intitulé « Alors, la Chine ? », dont les propos apparaissent curieusement très en retrait par rapport aux notes prises sur le vif des Carnets du voyage en Chine. Les visiteurs arrivent en Chine au plus fort de la campagne dite Pilin-Pikong (campagne contre l’ancien frère d’armes de Mao, Lin Piao, et de son lointain prédécesseur Confucius, désignés tous deux comme les ennemis de la Grande Révolution culturelle), ce qui leur vaut tout au long du voyage des speech d’un ennui mortel que Barthes surnomme des « briques » et qu’il note scrupuleusement - héroïquement aurait-on envie de dire - jusqu’au bout, en dépit des insomnies et des migraines qui l’assaillent. Maintenu à distance des Chinois, encadré par une escouade de guides, d’interprètes et d’interlocuteurs politiques, le groupe est convié à parcourir un circuit très organisé (usines, hôpitaux, écoles, communes populaires, sites historiques...), sans que jamais soit laissé place à la surprise ou à l’incident que Barthes appelle en vain de ses voeux : « Tout le voyage : derrière la double vitre de la langue et de l’agence. » Lisant ces Carnets du voyage en Chine, on a presque l’impression de faire du sur-place ou de regarder un tableau sans perspective, où tout serait mis sur le même plan. Sans doute est-ce dû à cet effet de répétition, aussi bien des discours que des lieux, et même jusqu’à la différence irréductible des corps que l’uniforme gomme et « désérotise ». Mystère de la sexualité des Chinois sur laquelle Barthes s’interroge à maintes reprises : « Mais où mettent-ils donc leur sexualité ? » Irréalité de la Chine telle qu’elle se donne à percevoir, au point que Barthes a l’impression de « faire de l’Antonioni » : « En relisant mes carnets, je m’aperçois que si je les publiais ainsi, ce serait exactement de l’Antonioni ». Choses vues, entendues, senties, mais au bout du compte le butin est maigre : « Toutes ces notes attesteront sans doute, la faillite, en ce pays, de mon écriture (par comparaison avec le Japon). Je ne trouve en fait, rien à noter, à énumérer, à classer. » Nul exotisme, nul dépaysement de cette Chine dont Barthes compare la campagne à celle de la Beauce : « C’est très français (la Beauce), [...] et toujours cette absence incroyable de dépaysement. » « Vérité du voyage : la Chine n’est pas dépaysante (# Japon). » Cette fadeur du paysage s’apparente à « la fadeur renouvelée du thé [qui] est homologue à la fadeur répétée des discours » Même les enfants sur lesquels Barthes posait un regard indulgent lui sont devenus insupportables : « Mais trop d’enfants, une indigestion d’enfants, une civilisation d’enfants infantilisés se donnant en spectacle à des foules d’adultes passives infantilisés. » Finalement l’aspect le plus impressionnant de ce voyage est sans doute le regard que les Chinois eux-mêmes portent sur ces hôtes de marque : « Nous sommes sacrés. On s’approche en masse pour nous regarder, on s’écarte pour ne pas nous toucher ». D’où parfois un effet de comique : « Double zoo. Nous regardons le Panda, cinquante personnes nous regardent. » Le constat de Barthes est sans appel : « Totalitarisme politique absolu. Radicalisme politique. Personnellement, je ne pourrai vivre dans ce radicalisme, dans ce monologisme forcené, dans ce discours obsessionnel, monomaniaque. » La fin du voyage est aussi l’apogée du dégoût et du rejet qui n’ont cessé de tarauder Barthes tout au long de ce séjour, les Chinois sont apparentés à des Quakers, les femmes à des nonnes, la Vulgate marxiste à celle du catéchisme. Au samedi 4 mai, il note : « 9h10. Nous décollons. OUF ! »

Journal de deuil

Roland Barthes
Journal de deuil
Texte établi par Nathalie Léger
Éditions Seuil / Imec, février 2009
269 pages, 18,90 €

Empêchement du Plaisir du Texte auquel s’efforce de pallier le Journal de Deuil, bien qu’ici aux briques de la Doxa, succède la pierre du chagrin : « Désespoir : le mot est trop théâtral, il fait partie du langage. Une pierre. » Ces 330 fiches écrites durant près de deux ans et commencées dès le lendemain de la mort de Henriette Barthes peuvent donc se lire comme une sorte de monument actif dédié à la mère : « Liquider d’arrache-pied ce qui m’empêche d’écrire le texte sur mam. : le départ actif du chagrin : l’accession du Chagrin à l’Actif. », sorte d’auto-thérapie qui permettra d’enclencher l’écriture pour d’autres livres, articles ou projets, dont le principe fondateur s’articule autour de ces notes, comme l’indique Nathalie Léger dans sa préface. Pour cela, Barthes doit en passer par une réappropriation de son deuil ou de son chagrin, mot qu’invoquant Proust il lui préfère, comme si le vocabulaire psychanalytique était trop impersonnel pour traduire la valeur toute individuelle de son chagrin : « Je ne puis supporter qu’on réduise - qu’on généralise - mon chagrin : c’est comme si on me le volait. » Le chagrin loin d’être une maladie, une aliénation, est un bien intime, essentiel : « Tout m’est insupportable qui m’empêche d’habiter mon chagrin. » Barthes oppose à la trivialité du monde, la Noblesse de l’écriture qui rejoint celle de la mère, Figure de la bonté : « Depuis la mort de mam. plus rien envie de « construire » sauf en écriture. Pourquoi ? Littérature = seule région de la Noblesse (comme l’était mam.) » « Photo de mam. petite fille, au loin - devant moi sur ma table. Il me suffisait de la regarder, de saisir le tel de son être (que je me débats à décrire) pour être réinvesti par, immergé dans, envahi, inondé par sa bonté. » Ici, le deuil est pur, il n’est pas peur de la solitude, mais « béance de la relation d’amour ». La proximité avec le fantôme de la mère est condition de la faisabilité du deuil, et l’éloignement vécu comme une distraction qui en altère la qualité : « ...paradoxalement, [...] je souffre beaucoup plus lorsque je suis « à l’extérieur » ; loin d’« elle », dans le plaisir ( ?), la « distraction. » « Dans tout voyage, finalement, ce cri - chaque fois que je pense à elle : je veux revenir ! je veux rentrer ! - bien que je sache qu’elle n’est pas là pour m’attendre. » Il est certain qu’il peut paraître paradoxal et désarmant de voir ici l’auteur des Mythologies comparer sa mère au personnage de Mavra dans Le Père Serge de Tolstoï : « Chez elle, jamais un méta-langage, une pose, une image voulue. C’est cela la Sainteté. », « Elle me dit souverainement le non-langage. » Le non-langage ne serait donc plus non-sens ou mort psychique (ni brique, ni pierre), mais cette forme d’innocence qui évoque un retour à l’enfance, le fantôme de la mère planant à travers les signifiants du souvenir qui refait surface (et l’on pense à Proust) : le voilà de la petite serveuse qui évoque en écho le « Voilà je suis là » de la mère, la boîte à poudre de riz, ou la lampe à abat-jour plissé en batik. En fin de compte, la pierre du chagrin pourrait ne pas s’avérer trop lourde à porter, et le modèle de l’être aimé disparu, permettre d’accéder, au-delà de « la pleine mer du chagrin », aux rivages de l’écriture retrouvée.


Prétexte : Roland Barthes -
Colloque de Cerisy-la-Salle.
Éditions Christian Bourgois,
2003. 490 pages, 25 €.

Du 22 au 29 juin 1977, s’est tenu au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle un colloque intitulé « Prétexte : Roland Barthes », sous la direction d’Antoine Compagnon et avec la participation de Roland Barthes. C’est l’ensemble des communications et l’essentiel des débats que propose le présent ouvrage, paru en 1978 aux éditions 10/18.
Communications : Evelyne Bachellier, Roland Barthes, Frédéric Berthet, Abdallah Bounfour, Jean-Louis Bouttes, Contardo Calligaris, Antoine Compagnon, jean-François Chevrier, Hubert Damisch, François Flahault, Françoise Gaillard, Raphaël Lellouche, Patrick Mauries, Jacques-Alain Miller, Jean-Pierre Richard, Jean-Loup Rivière, Alain Robbe-Grillet, François Wahl.

Roland Barthes, le texte et l’image, catalogue de l’exposition du Pavillon des Arts, 1986

Vincent Jouve, La littérature selon Barthes, éditions. de Minuit, 1986

Philippe Roger, Roland Barthes roman, Figures, Grasset, 1986

Barthes après Barthes, Actes du colloque international de Pau, 1993

Roland Barthes, catalogue de l’exposition, Centre Pompidou, 2002, coédition Centre Pompidou/IMEC/Le Seuil.

Eric Marty, Roland Barthes, le métier d’écrire. Éditions du Seuil, 2006, 335 pages

Médium N° 18.
« Bonjour Roland Barthes »

Revue dirigée par Régis Debray. Éditions Babylone, 2009

Roland Barthes
Œvres complètes. Nouvelle édition revue, corrigée et pésentée par Eric Marty, Paris, Éditions du Seuil, 2002 (tomes I-V)

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