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Roland Barthes : portrait.
Par Corinne Amar

 

Roland Barthes par Roland Barthes Roland Barthes par Roland Barthes.
Éditions du Seuil [Nouv. éd.]
(1995) 159 pages, 9 €.

« Enfant, je m’ennuyais souvent et beaucoup. Cela a commencé visiblement très tôt, cela s’est continué toute ma vie, par bouffées (de plus en plus rares, il est vrai, grâce au travail et aux amis) et cela s’est toujours vu. C’est un ennui panique, allant jusqu’à la détresse : tel celui que j’éprouve dans les colloques, les conférences, les soirées étrangères, les amusements de groupe : partout où l’ennui peut se voir. » Roland Barthes

A quoi tient une citation mise en exergue d’un portrait ? Pourquoi choisit-on celle-ci plutôt qu’une autre ? Parce qu’entrée en matière dans l’empire des signes ? choix de l’instant ? majuscule entrouverte ? ou fraternité secrète... L’aveu se lit dans les premières pages de Roland Barthes par Roland Barthes (1975), cerné de photographies. Je regarde ce visage si sensible à la Photographie et tant de fois photographié -« dès que je me sens regardé par l’objectif, tout change : je me constitue en train de poser, je me métamorphose à l’avance en image... une image - mon image - va naître : va-t-on m’accoucher d’un individu antipathique ou d’un « type bien » ? » écrivait-il dans La chambre claire, Note sur la photographie (1980) ; je parcours l’album familial - ils sont deux, voire trois ; « Nous, toujours nous »... la mère, Roland, le petit frère Michel - ; ce bonheur éclatant qui saute aux yeux, cette ivresse éblouie de l’enfance blottie dans les bras de la mère, noyée dans la douceur froissée du crêpe de Chine et du parfum de la poudre de riz, matière et odeur mémorables à jamais... J’ouvre le Journal de deuil (Seuil/Imec, 2009) ; année 1977, la mère disparue, le fond du chagrin, elle n’est plus, elle n’est plus : page soixante-treize ; 21 novembre soir, « Je m’ennuie partout », laconique et poignant. L’Ennui, tel un cri, celui de toujours et partout, celui éternel des Fragments d’un discours amoureux (1977, cf. « Comprendre »), le cri d’amour : « Je veux me comprendre, me faire comprendre, me faire connaître, me faire embrasser, je veux que quelqu’un me prenne avec lui. » ; la protestation d’amour, son entêtement (cf. « L’Intraitable) : « Je sais bien, mais quand même... » ...De toute façon, il y a tant de lectures d’un même visage.

Roland Barthes est né à Cherbourg, un 12 novembre 1915. Son père, Louis, officier de marine meurt un an plus tard, dans un combat naval. Sa mère, Henriette Barthes, née Binger, est tout, celle pour qui il existe, celle aux côtés de qui il vivra et dont il partagera l’existence soixante-deux années durant, jusqu’à sa fin à elle, un 25 octobre 1977, celle qui ne lui fera jamais, de toute leur vie commune, « une seule observation », l’Unique présence à qui il aimera dire « je rentrerai à telle heure », ou encore « voilà, je suis rentré » » » ». Enfance à Bayonne chez les grands-parents Barthes - ville parfaite, écrit-il, parce que fluviale, aérée quoique enfermée, romanesque : « Imaginaire primordial de l’enfance : la province comme spectacle, l’Histoire comme odeur, la bourgeoisie comme discours ». Séjours réguliers à Paris avec sa mère, puis ils s’y installent, en 1924. Elle travaille dans un atelier de reliure d’art, il fait ses études au lycée Montaigne. Son frère Michel Salzedo, naît un 11 avril 1927 de la liaison de sa mère avec André Salzedo. Roland est souvent malade. La tuberculose l’envoie plusieurs années en sanatorium, le privant du cursus universitaire auquel il aurait pu prétendre. De cette maladie qui l’habite - « indolore, inconsistante, maladie propre, sans odeurs, sans « ça » ; elle n’avait d’autre marque que son temps, interminable, et le tabou social de la contagion... » -, il observe les rites, retient les contraintes, souligne les protections, relève l’obsession du corps, son souci de maigreur - Quel corps ? Nous en avons plusieurs -, ce corps pour lui qui n’existera à lui-même que sous deux formes courantes, la migraine et la sensualité, ce corps « émotif » - ému, bougé, ou tassé ou exalté, ou apeuré, sans qu’il n’y paraisse rien -, ce corps pluriel et ses mutations brusques, de la maigreur à l’embonpoint auquel il passe (ou croit passer) ; « Depuis, débat perpétuel avec ce corps pour lui rendre sa maigreur essentielle (imaginaire d’intellectuel : maigrir est l’acte naïf du vouloir-être-intelligent) ». Lettres classiques à la Sorbonne, en 1935, professeur de collège un temps à Biarritz, puis voyages de travail à l’étranger ; Bucarest, Alexandrie, le Maroc aussi où, à Rabat, il enseignera. Publications de textes dans Combat, puis dans Esprit, Les Lettres nouvelles, collaboration à Tel Quel... Il est nommé directeur d’études à l’École pratique des hautes études, dès 1962. Ses séminaires débouchent sur ses Eléments de sémiologie (1965) et Le système de la mode (1967). En 1975, il commence son séminaire sur « le discours amoureux » d’où sortira en 1977 Fragments d’un discours amoureux. C’est qu’il est un charme infini du « fragment » barthésien, cerné et mémorable comme autant de signes, d’instantanés ou de contes, « pulvérisation de phrases, d’images et de pensées dont aucune ne prend définitivement », et pourtant... un je ne sais quoi d’intemporel.
En 1976, il est élu professeur au Collège de France où il occupe la chaire de sémiologie littéraire qui a été créée pour lui. Le 7 janvier 1977, leçon inaugurale au Collège de France. Son cours porte sur « Comment vivre ensemble ». Le 19 octobre 1978, il prononce sa conférence « Longtemps je me suis couché de bonne heure » au Collège de France, et écrit le texte du catalogue de l’exposition « Ma- Espace-Temps au Japon » au Musée des arts décoratifs. Son cours au Collège de France porte sur « Le Neutre ».
Entre-temps, il aura passé, séduit, fasciné, trois séjours au Japon ; du dernier, en 1970, il a rapporté, L’empire des signes ; carnet de notes, d’impressions, d’observations, de dessins, de photographies, de rêveries... Pourquoi le Japon ? parce que c’est le pays du signe et de l’écriture par excellence, la possibilité réussie d’une différence, le pays selon lui le plus proche de ses convictions et de ses fantasmes, et parce que la grâce érotique y est partout ; dans la nourriture - manger n’est pas respecter un menu (un itinéraire de plats), mais prélever, d’une touche légère de la baguette, tantôt une couleur, tantôt une autre, au gré d’une sorte d’inspiration qui apparaît dans sa lenteur comme l’accompagnement détaché, indirect, de la conversation (...) - , dans l’enlacement de la ville telle un idéogramme, dans l’intérieur des maisons, des bouquets, des visages, dans les gestes, dans un trait de pinceau, dans la brièveté d’un haïku offert au sens, dans un jardin zen - nulle fleur, nul pas ; où est l’homme ? Dans le transport des rochers, dans la trace du râteau, dans le travail de l’écriture. Rêve comblé de « la langue inconnue » : connaître une langue étrangère (étrange) et ne pas la comprendre : percevoir en elle la différence, sans que cette différence soit jamais récupérée par la socialité superficielle du langage, communication ou vulgarité... »
Avril 1974 : il est invité en Chine, pour une dizaine de jours, en compagnie de Philippe Sollers, Julia Kristeva, Marcelin Pleynet et François Wahl. Notes consciencieuses, détaillées, prises au jour le jour ; il pense à rapporter un texte de Chine. Publication aujourd’hui de ces Carnets inédits (édition Christian Bourgois, 2009). Premières lignes des Carnets du voyage en Chine :
11 avril (1974). Départ, lavé de pied en cap. Oublié de me laver les oreilles.
Avion : ça veut dire : poireauter, être immobile, ne pas voyager.

Le voyage le déçoit, tout lui semble fade ; les grottes bouddhistes de Longmen, les temples, l’Opéra, le thé vert insipide (« à peine une tisane, c’est de l’eau chaude »), une exposition unique de Pivoines... Les discours militants, formatés, qu’il appelle des « briques », l’irritent, asphyxient en lui la voix du désir et le désir d’écriture. Tout ce qui pouvait le fasciner au Japon, exciter son Imaginaire, ici est un drame : rien ne se passe. « On ne sait rien, je ne saurai jamais rien : qui est le garçon à côté de moi ? Que fait-il dans la journée ? Comment est sa chambre ? Que pense -t-il ? Quelle est sa vie sexuelle ? etc. Petit col blanc et propre, mains fines, ongles longs ». Lieux communs, monologues pour rien, nulle « jouissance », tout le fatigue, tout l’ennuie. Faillite de l’écriture. On appelle la « jouissance », l’émerveillement à nouveau ; L’empire des signes, les Fragments d’un discours amoureux, La chambre claire, Roland Barthes par Roland Barthes... On tombe sur une ultime photographie de Roland Barthes, enfant ; au-dessus de son portrait, une légende : « Je commençais à marcher, Proust vivait encore, et terminait la Recherche. »...
Le 25 février 1980, il est renversé par une camionnette en sortant du Collège de France, il meurt le 26 mars.

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