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Extraits choisis - Roland Barthes, Journal et Carnets

 

Roland Barthes, Journal de deuil Roland Barthes
Journal de deuil
Texte établi par Nathalie Léger
Éditions Seuil / Imec, février 2009
269 pages, 18,90 €

Journal de deuil

29 octobre 1977

Idée - stupéfiante, mais non désolante - qu’elle n’a pas été « tout » pour moi. Sinon, je n’aurais pas écrit d’oeuvre. Depuis que je la soignais, depuis six mois, effectivement, elle était « tout » pour moi, et j’ai complètement oublié que j’avais écrit. Je n’étais plus qu’éperdument à elle. Avant, elle se faisait transparente pour que je puisse écrire.

30 octobre

... que cette mort ne me détruise pas complètement, veut dire que décidemment je veux vivre éperdument, à la folie, et que donc la peur de ma propre mort est toujours là, n’a pas été déplacée d’un pouce.

6 novembre

Ouate du dimanche matin. Seul. Premier dimanche matin sans elle. Je sens le cycle des jours de la semaine. J’affronte la longue série des temps sans elle.

6 novembre

J’ai (hier) compris bien des choses : inimportance de ce qui m’agitait (installation, confort de l’appartement, bavardages et même parfois rires avec les amis, projets, etc.).
Mon deuil est celui de la relation aimante et non celui d’une organisation de vie. Il me vient par les mots (d’amour) surgis dans ma tête...

18 février 1978

Deuil : j’ai appris qu’il était immuable et sporadique : il ne s’use pas, parce qu’il n’est pas continu.

Si les interruptions, les sauts étourdis vers autre chose viennent d’une agitation mondaine, d’une importunité, la dépression s’accroît. Mais si ces « changements » (qui font le sporadique) vont vers le silence, l’intériorité, la blessure de deuil passe à une pensée plus haute. Trivialité (de l’affolement)
≠ Noblesse (de la Solitude).

25 octobre 1978

Je repense à la nouvelle de Tolstoï, Le Père Serge (j’ai vu récemment le film, mauvais). Episode final : il trouve la paix (le Sens, ou l’Exemption du Sens) quand il retrouve une petite fille comme dans son enfance, devenue grand-mère, Mavra, qui simplement s’occupe avec amour des siens, sans se poser aucun problème de paraître, de sainteté, d’Eglise, etc. Je me dis : c’est mam. Chez elle, jamais un méta-langage, une pose, une image voulue. C’est cela la « Sainteté ».

[Ô le paradoxe : moi, si « intellectuel », du moins accusé d’être tel, moi tellement tissé d’un méta-langage incessant (que je défends), elle me dit souverainement le non-langage.]

© Éditions Seuil / Imec, février 2008

Carnets du voyage en Chine

Roland Barthes
Carnets du voyage en Chine
Édition établie par
Anne Herschberg Pierrot
Éditions Christian Bourgois / Imec, février 2009
246 pages, 23 €

Soir
Opéra local. Troupe du Henan

« Les magasins vers le soleil ». L’histoire se passe en 1963 : une gentille fille, bonne militante. Son père, gentil mais à éclairer, et un vilain capitaliste. Cela illustre « les contradictions au sein du peuple » (autour du thème du marché libre).
Grande salle, comble de populo. On nous fait filer, au dernier moment, à nos places, à l’avant, toujours bien encadrés par l’Agence. Acteurs : horriblement fardés, plus que grimés : physique mou, gras, tantouze des acteurs ; femmes souriantes et décidées (cela fait très matriarcat américain).
Le fard : rubicond pour les bons, verdâtre pour le traître. Cf. Théâtre antique.
L’orchestre est sur la scène derrière un grillage. Il y a de chaque côté de la scène des tableaux lumineux verticaux où apparaît de temps en temps du texte. (Mais je crois, peu brechtien).
Dialogues et régulièrement ils poussent chacun sa chansonnette. Comédie américaine.

Ils ont des vêtements trop propres, « faits exprès » ; rien n’est usé, vivant, « réel ». Ce n’est pas brechtien. Deuxième décor : intérieur de maison : Thermos ! Plus tard, l’héroïne marchande ambulante apportera à une paysanne, quoi ? Un Thermos !
[...]
Les gens, visiblement, ne demandent qu’à rire ; grande réserve en eux de sensibilité, d’attention, de fraîcheur : ils attendent intensément le talent, la bonne Comédie ; il leur arrive un navet qui, visiblement, les laisse inemployés. Quel gâchis, quelle perte ! Le manque de talent est un crime contre la Révolution.

© Éditions Christian Bourgois / Imec, février 2008

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