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Entretien avec Ana bela de Araujo
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Anabela de Araujo Ana bela de Araujo
Photographe Yu-Seong Lee

Historienne et architecte, vous avez établi, présenté et annoté la correspondance entre Auguste Perret et Marie Dormoy - l’architecte et la critique d’art -, écrite entre 1922 et 1953 et conservée à la Bibliothèque Jacques Doucet. Qu’est-ce qui vous a décidé à travailler à l’édition de cette correspondance ?

Ana bela de Araujo : L’oeuvre architecturale d’Auguste Perret était l’objet de mon travail de thèse de doctorat en histoire de l’architecture. C’est en lisant d’autres recherches universitaires sur le sujet que j’ai découvert l’existence de lettres de l’architecte à Marie Dormoy. Christophe Laurent, un des historiens spécialistes de l’oeuvre des frères Perret, avait répertorié, dans le cadre de son DEA, tous les écrits et entrevues d’Auguste et Gustave Perret. Il évoquait alors 700 lettres d’Auguste Perret à Marie Dormoy conservées à la Bibliothèque Jacques Doucet. L’envie d’en savoir davantage sur cet architecte qui cultivait sa posture grave et énigmatique m’y a précipitée !
Ce qui m’a interpellée n’étaient pas tant les secrets d’alcôve ou la pêche aux révélations - la liaison amoureuse entre Marie Dormoy et Auguste Perret était susurrée depuis longtemps - que la nouvelle lecture que ces lettres donneraient de l’œuvre et de la vie de l’architecte. Depuis les années 80, les historiens tels que Joseph Abram ou Roberto Gargiani oeuvrent pour la reconnaissance de l’œuvre construit des frères Perret. Aujourd’hui cette correspondance dresse un nouveau portrait de l’architecte et renouvelle les connaissances de son oeuvre.

En 2006, vous aviez réalisé avec le Conseil Général de l’Essonne une exposition intitulée « Auguste Perret, l’orfèvre du béton au service de l’atome : le CEA de Saclay » où il était question du dernier grand projet urbain de l’architecte...

A. b. de A. : Le Centre d’études nucléaires du Commissariat à l’énergie atomique à Saclay est la dernière grande oeuvre d’urbanisme et d’architecture d’envergure d’Auguste Perret. Cet équipement majeur de la France de la Reconstruction est resté un grand projet méconnu, qui fait aujourd’hui l’objet de ma thèse de doctorat. Perret crée pourtant une véritable cité scientifique selon un plan urbain classique « à la versaillaise ». Il conçoit un « palais de la science » au style monumental qui mérite de sortir de l’ombre dans laquelle l’a plongée le caractère confidentiel de la recherche nucléaire. Il élève sur un plateau désert une ville qui fonctionne sur une trame orthogonale majestueuse. Tous les édifices de Perret se caractérisent par une distinction entre les éléments de structure en béton gris coulé sur place et les parois de remplissage en béton rose préfabriquées. Son architecture industrielle et son urbanisme au parti clair et harmonieux en font un ensemble remarquable du patrimoine du XXe siècle à valoriser et à préserver.
C’est à Saclay qu’Auguste Perret met en application les théories et les convictions acquises tout au long de son illustre carrière. Sa pensée urbaine s’était construite progressivement. En 1922, il formule son projet de « Ville-tours », dans les années 30 il met en oeuvre des outils urbanistiques à travers ses réponses aux différents concours (pour le siège de la SDN à Genève, pour la porte Maillot à Paris, pour le palais des Soviets à Moscou, ou encore l’élaboration du plan de l’Exposition internationale des Arts et techniques de 1937). C’est dans les années d’après-guerre qu’il vérifie ses théories par de grands projets urbains, dont le plus connu est évidemment la Reconstruction du Havre (1945-54). Nommé en 1945, architecte en chef de la reconstruction du Havre, Perret et son équipe, reconstruit une ville neuve, moderne et rationnelle basée sur une trame constructive de 6,24 m X 6,24 m et sur le développement de techniques de préfabrication en béton armé. Le 15 juillet 2005, le centre-ville reconstruit du Havre est inscrit sur la Liste du patrimoine mondial. L’apport de Perret à l’architecture de nos villes est consacré, Le Havre étant reconnu universellement pour son ensemble architectural et urbain unique fondé sur l’utilisation novatrice du béton armé.

Parlez-nous du style Auguste Perret qui « travaillait le béton comme on travaille la pierre ». Il alliait un matériau moderne, « révolutionnaire » à une conception classique de l’architecture...

A. b. de A. : La place d’Auguste Perret dans l’histoire de l’architecture du XXème siècle est singulière de par son statut particulier d’architecte-entrepreneur (il n’a pas le temps de finir son diplôme aux Beaux-Arts). Dans la lignée du rationalisme de Viollet-le-Duc, Auguste Perret cherche tout au long de sa vie un équilibre entre architecture et construction. Il s’inscrit dans la tradition de l’architecture classique française en appliquant des principes tels que symétrie, proportions, respect du vocabulaire, rythmes tout en se spécialisant dans la technique novatrice qu’est le béton armé. Perret a régénéré le classicisme grâce à une réflexion poussée sur les possibilités techniques et formelles de ce matériau ultra-moderne, il a élaboré une théorie architecturale résolument originale, distinguant deux entités fondamentales : d’une part, la structure portante (colonnes, pilastres...) et de l’autre, le remplissage (parements, claustras, ouvertures...). Le Corbusier dira que « sa personnalité entière est dans cette continuation des grandes, nobles et élégantes vérités de l’architecture française ».
Chez Perret, l’ornementation consiste à rendre expressif ces éléments en béton armé. Fils d’un tailleur de pierre, il hérite de procédés manuels et artisanaux du travail de la pierre. Pour lui, le béton est une matière à retravailler. Perret disait que « le béton se suffit à lui-même. Le béton, c’est de la pierre que nous fabriquons, bien plus belle et plus noble que la pierre naturelle. Il lui faut faire l’honneur de l’éveiller. On peut la travailler au marteau, on la boucharde, on la cisaille, on la laye avec tous les instruments qui servent à aviver la pierre ». Il développe des possibilités expressives du béton armé à travers d’abord le choix minutieux de couleurs des matériaux inertes, de la granulométrie et du dessin des bois de coffrage puis dans un second temps à travers les différents procédés de travail du béton après le décoffrage comme le bouchardage, le lavage, le burinage, le brettelage, qui confèrent aux surfaces des valeurs différentes de surface, de couleur, de relief, de grain.

Quelques mots sur Marie Dormoy dont l’intérêt pour l’art et la littérature l’a poussée à écrire, à s’engager dans la critique, à rencontrer des hommes célèbres et à soutenir leur oeuvre...

A. b. de A. : Marie Dormoy est une femme surprenante ! _ Je dirais même insaisissable ! C’est une femme de l’ombre. Elle s’est laissée guider et former par de grands hommes qui l’ont initiée aux divers domaines artistiques. Auguste Perret s’est chargé de l’architecture, Lucien Michelot, l’organiste de Notre-Dame-des-Champs, l’initie à la musique, André Suarès et Maurice Pottecher lui ouvrent le champ de la littérature. La liste est longue et compte encore Jacques Doucet, Ambroise Vollard et évidemment Paul Léautaud. Systématiquement, mais surtout auprès de ses amants, elle mettait son travail au service de leur art. Dans le cas d’Auguste Perret, elle est devenue sa principale apologiste, dans celui de Paul Léautaud, elle a travaillé 18 années à la retranscription de son Journal.
J’ai parlé d’un processus d’effacement de la part de Marie Dormoy au service de l’art de ses amants. Je crois que c’est ce rôle effacé qui est le plus surprenant. En 1963, elle a consigné ses témoignages d’admiration dans un livre intitulé Souvenirs et portraits d’amis. Dans cet ouvrage, qui s’apparente à ses mémoires, elle se fait la voix, le témoin de choses qu’elle n’a pas vécu, et se plait à nous livrer les moments de défaite et de faiblesse de ses « tuteurs ». Je le vois comme une tentative d’être célèbre à son tour. En vain.
En tout cas, l’art et l’architecture ont toujours été au centre de sa vie. On la connait bibliothécaire auxiliaire à la bibliothèque Sainte-Geneviève chargée du fonds littéraire de Jacques Doucet. Elle fut aussi la secrétaire du célèbre marchand de tableaux Ambroise Vollard. Dans une émission d’Apostrophe, Edith Silve l’a réduite à une « catin lettrée ». C’est ignorer toutes ses contributions à la critique musicale, artistique et architecturale.

La correspondance entre Auguste Perret et Marie Dormoy débute par un échange professionnel puis le ton change à partir de juillet 1925...

A. b. de A. : Leur relation est d’abord professionnelle. Marie Dormoy s’engage dans la critique de l’oeuvre architecturale de Perret. Chacun des deux protagonistes avait un intérêt à développer cette collaboration. Marie Dormoy, novice en architecture, saisit l’opportunité d’en apprendre sur le sujet. Auguste Perret, lui, conscient de l’importance de la presse, convertit l’apprentie critique à ses idées. Au fur et à mesure de leur échange épistolaire, Marie Dormoy devient son porte-plume et signe des articles laudatifs sur le maître du béton armé. On peut parler d’un système de propagande bien abouti. Mais le 28 juillet 1925, l’admiration est supplantée par un dévouement amoureux.

« [...] De tous ces espoirs, il ne me reste rien que la nostalgie d’un bonheur inaccessible » écrit Marie Dormoy dès octobre 1925...

A. b. de A. : Cette correspondance entre les deux amants est dure. Elle révèle d’un point de vue sociologique la position des femmes dans l’organisation sociale en ce début de siècle. La désillusion est très rapide pour Marie Dormoy. Auguste Perret ne quittera jamais son épouse pour elle. L’échange épistolaire témoigne de la détresse de Marie Dormoy et de l’indifférence d’Auguste Perret. Finalement aucune de ses relations amoureuses ne se concrétisera par une vie de couple. Elle en était profondément affectée.

Le Journal intime de Marie Dormoy complète la correspondance et témoigne aussi de sa déception, de sa détresse... Vous en donnez des extraits en préambule à l’édition des lettres...

A. b. de A. : Dans ce fonds de lettres découvert à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, j’ai eu deux belles surprises. La première est d’avoir trouvé dans ce fonds les réponses de Marie Dormoy, ce qui donnait un éclairage nouveau aux lettres de l’architecte. J’ai donc pu croiser les lettres d’Auguste et de Marie. La seconde est d’avoir découvert une année du Journal intime de Marie Dormoy. Le témoignage de sa profonde tristesse est poignant. Cette unique année de journal révèle d’autre part les moments que l’architecte octroyait à sa maîtresse dans son emploi du temps surchargé. Il s’agissait souvent d’un appel téléphonique en matinée... et d’une dizaine de minutes en fin de journée...

Les lettres révèlent trente années d’une relation intime, en partie entravée par la place prépondérante qu’occupe la carrière d’Auguste Perret...

A. b. de A. : Auguste Perret est un des grands Maîtres de l’architecture du 20e siècle... Il avait un agenda en conséquence. Entre ses engagements officiels, l’agence et l’entreprise (la conception architecturale et les nombreux chantiers) et son engagement pédagogique (il dirigeait trois ateliers à Paris, deux à l’École des beaux-arts et un à l’École spéciale d’architecture), son temps était chronométré.
La solitude physique dont souffrait Marie Dormoy s’est probablement résorbée dès 1933, lorsqu’elle est devenue la maîtresse de Paul Léautaud, dont le Journal particulier 1933, publié par Edith Silve en 1985, dévoile une relation à l’opposé de celle qu’elle entretenait avec Auguste Perret.


Perret au Havre, de la renaissance à la reconnaissance d’une ville
http://www.archicool.com/expos/perr...

Le temps des batisseurs : Auguste Perret Mémoires FR3 - 02/01/1996 - vidéo Ina http://www.ina.fr/archivespourtous/...

Banque des savoirs, CEA de Saclay : le palais de la science d’Auguste Perret http://www.savoirs.essonne.fr/dossi...

ArchINFORM - Base de données d’architecture internationale
http://fra.archinform.net/arch/719.htm

Marie Dormoy à propos du « Journal Littéraire » de Paul Léautaud - vidéo Ina, 1966. http://chansons.ina.fr/index.php?vu...

Éditions du Linteau
http://www.editions-linteau.com/f/i...

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