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Auguste Perret : portrait. Par Corinne Amar

 

Auguste Perret Auguste Perret vers 1925

(cliché Soulat Boussus).
Éditions du Linteau 2009.
Fonds Perret, SAIF/CNAM/DAF/ Cité de l’architecture et du patrimoine/Archives d’architecture du XXe siècle.

Pour évoquer les beautés de la langue, l’abbé Fénelon (1651-1715) avait usé, dans son discours de réception à l’Académie française, d’une métaphore architecturale annonçant les commandements de l’architecture rationaliste : « Il ne faut admettre dans un édifice aucune partie destinée au seul ornement mais visant toujours aux belles proportions, on doit tourner en ornement toutes les parties nécessaires à soutenir un édifice » ; Auguste Perret qui affectionnait cette formule la plaçait en exergue du premier numéro de la militante revue Architecture vivante (publiée de 1923 à 1933).
Si on dit de lui qu’il fut une figure prépondérante de l’architecture moderne du XXe siècle et l’Orfèvre du béton armé, c’est parce qu’il fut le premier à saisir l’intérêt constructif de ce matériau à la fois économique et robuste, au début des années 1900, à en faire son matériau de prédilection, à créer cette relation intime, improbable et réussie entre « un matériau révolutionnaire et une architecture inscrite dans la grande tradition classique ». Il réalisa nombre d’édifices marquants ; le Casino de Saint-Malo (1899), l’église du Raincy, surnommée la « Sainte-Chapelle du béton armé » (1923) ; à Paris, le théâtre des Champs-Élysées (1913), la salle Cortot de l’Ecole normale de musique (1929), le Mobilier national (1936) ou encore, le musée des Travaux publics (1948), devenu le Palais d’Iéna, tout en renouvelant la pensée urbaine à travers de vastes compositions comme la place de la gare à Amiens (1951) ou le centre-ville reconstruit du Havre - dernière consécration de son œuvre et inscrite par l’Unesco au Patrimoine mondial de l’humanité, en 2005. Il est un « style Perret » et il est à reconnaître dans la qualité de traitement du béton : Auguste Perret travaillait le béton comme on travaille la pierre, transformant le « vulgaire » en raffiné, solidifiant « en palais modernes et camaïeux de couleurs, ce mélange aqueux de sable, de graviers et d’eau »...

Il naît en 1874 à Ixelles, près de Bruxelles, où son père avait trouvé refuge après son implication dans la Commune de Paris (c’est également là que naissent Gustave, en 1876 et Claude, en 1880, ses frères). Inscrit dans la lignée d’un grand-père carrier et d’un père tailleur de pierre, il est élevé dans le respect du travail ouvrier et dans le goût du matériau simple, traité noblement. Solides études à l’École alsacienne, après que la famille s’est s’installée à nouveau à Paris. Parmi ses condisciples, aînés de peu ; André Gide, Pierre Louÿs. Tôt baigné dans l’atmosphère des chantiers, il s’initie aux procédés de constructions modernes, au sein de l’entreprise de maçonnerie familiale. À cette même époque, il lit les volumes du Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle de Viollet-le-Duc, dont son père possède un exemplaire, découvre une conception de l’architecture, expression de la logique constructive. En 1892, il entre à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris (ENSBA), dans l’atelier de Julien Guadet, grand théoricien de l’architecture contemporaine. Au contact de ce maître, il assimile les principes rationalistes qui orienteront toute sa carrière. Happé par l’entreprise familiale, il quitte l’école sans obtenir le fameux diplôme. En 1899, lors de la réalisation du Casino de Saint-Malo, Perret découvre toutes les possibilités du béton armé. À partir de 1905, il est à la tête, avec ses frères Gustave et Claude, de l’entreprise de construction Perret Frères, qui prend la suite de celle créée par leur père et qu’ils couplent à une agence d’architecture. C’est l’époque de la fameuse exclamation : « Je fais du béton armé ! » que Perret répète aux visiteurs et aux clients.
L’entreprise est aussi active à l’étranger. « 1908 ! - écrit Le Corbusier (son cadet de 13 ans), en 1932 - Les frères Perret construisaient en tant qu’entrepreneurs la cathédrale d’Oran en béton armé, œuvre de M. Ballu. Et là déjà, s’exprimait la pleine maîtrise de ces deux hommes. Entrepreneurs responsables du prix, de la solidité et des délais, autorisés par je ne sais quel miracle à employer le béton armé, ils étaient devenus l’âme de l’affaire. Et à vrai dire, par la reprise totale des plans de l’architecte, par leur traduction, leur interprétation, par leurs calculs et leurs dessins, ils instauraient dès ce moment cette fonction nouvelle qu’attend l’époque : le Constructeur ; ni l’ingénieur seul, ni l’architecte seul mais tous les deux dans un tout responsable. » (Le Corbusier, Perret, L’Architecture d’aujourd’hui, III, 1932, n° 7, p.7)
Les fréquents voyages d’Auguste Perret, à Alger, Oran, Istanbul, à cette même époque, pour y contrôler des chantiers, deviennent une occasion de visiter avec passion les vestiges des civilisations méditerranéennes antiques. Ses recherches architecturales se conjuguent avec une intense activité d’entrepreneur, dans un rapport qu’il résume d’une phrase : « Chez nous, c’est l’entreprise qui paie l’architecture », faisant allusion à certaines réalisations en partie financées par l’entreprise Perret Frères. En 1912, l’entreprise est impliquée dans le projet et la construction du théâtre des Champs-Élysées commencés deux ans plus tôt. En 1913, le théâtre est inauguré ; Perret a 39 ans. Il noue des relations de qualité avec les cercles culturels et artistiques parisiens, se lie avec les artistes engagés dans la décoration du théâtre, dont Émile Antoine Bourdelle, fréquente la maison du peintre Maurice Denis à Saint-Germain-en-Laye, où il introduira Le Corbusier, celle aussi de Gabriel Thomas, administrateur de la Société du théâtre des Champs-Élysées, qui reçoit chaque dimanche la grande bourgeoisie de l’époque. Il prend l’habitude de s’y rendre, avec sa femme et sa chienne. « Il découvrait dans cette accueillante maison une façon de vivre, une simplicité raffinée, une courtoisie discrète qui l’enchantaient. Gabriel Thomas et ses hôtes le tenaient pour un maître et le lui exprimaient souvent. » (cité par Roberto Gargiani, Auguste Perret, Gallimard / Electa, 1994, p.11). Par la suite, à son tour, dans son atelier au dernier étage de la rue Franklin, il aimera recevoir, et l’un de ses visiteurs, Marcel Zahar, en décrira l’atmosphère chaleureuse ; « un séjour intime, propice aux substantielles causeries. On y parle plus aisément de Valéry, de Claudel, on y évoque sans détours les ombres d’Eupalinos et de ce Pierre de Craon, bâtisseur idéal de cathédrales dans L’Annonce faite à Marie (op. cité, p.20). » Dans la pièce, un seul objet attirait les regards : un œuf d’autruche !- « Voilà la perfection », murmurait Perret.
Au cours des années vingt, l’entreprise assure la construction du pavillon du Muséum national d’Histoire naturelle, au Jardin des Plantes, bâtit de nombreux immeubles industriels ; l’agence devient un point de référence pour les étudiants et les jeunes architectes de différentes nationalités. L’activité de Perret se poursuit dans le domaine de l’enseignement et à l’Ecole spéciale d’Architecture (en 1929-1930), où il a été appelé pour diriger un atelier. Il développe, un système didactique qui bouleverse les traditions académiques. « Chaque mardi après-midi et chaque vendredi après-midi - évoque Goldfinger à propos de l’enseignement de Perret - arrivait le « petit homme » avec sa barbe blanche, ses souliers à talons hauts, ses cheveux de paille bleue et blanche (...). Il discutait et corrigeait, mois après mois, année après année, parlant du Parthénon, des mosquées de Constantinople, des cathédrales, et toujours de la « vérité architecturale ». La majeure partie d’entre nous travaillait dans des ateliers d’architecture mais, chaque mardi et chaque vendredi, nous venions religieusement écouter les paroles du maître. » (op. cité, p.18).
Ses engagements culturels se multiplient ; projets, conférences, écrits, participation à l’activité de plusieurs importantes institutions gouvernementales, membre du Comité national de la reconstruction des villes détruites lors de la Seconde Guerre mondiale... Il achèvera sa carrière à l’âge de sa mort, en 1954, dans une double posture originale, celle d’un entrepreneur reconnu et celle d’un architecte officiel. Poète de surcroît et amoureux d’épigrammes.
« La construction est la langue maternelle de l’architecte. L’architecte est un poète qui pense et parle en construction. » Auguste Perret
(Curiosité : chercher dans le dictionnaire la définition du mot « architecture ». Vient du grec archè, le commencement, le commandement, ou le principe, et de tektonikos, le charpentier ou le bâtisseur ; et, comme il advient souvent, la rencontre des deux mots infléchit le sens de chacun pour susciter une acception d’ensemble inattendue : l’archè fait de la tecture plus qu’une simple bâtisse (...) (Encyclopaedia Universalis).)

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