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Lettres choisies
Auguste Perret - Marie Dormoy

 

Auguste Perret - Marie Dormoy
Correspondance 1922-1953
Édition établie par Ana bela de Araujo
Éditions du Linteau, février 2009,
548 pages, 23 €

1923

Auguste Perret, Paris à Marie Dormoy, Paris

Jeudi 15 février 1923

Chère Mademoiselle,
J’ai vu L’Amour de l’art. L’ensemble est très bien c’est mon avis et aussi celui de ceux de mes amis que j’ai rencontrés - Bourdelle, Fontainas...
Les notes pour le Slovaque [Karel Teige (1900-1951) critique d’art tchèque] ne sont pas écrites, je suis cependant bien décidé à les faire.
J’ai lu L’Amour d’une gloire - navrant !
Je vous le porterai peut-être demain vendredi.
Je vous prie d’agréer chère mademoiselle, mes hommages et mes remerciements.

Marie Dormoy à Auguste Perret

Jeudi

Je ne vous ai pas assez dit, cher Monsieur et ami, l’admiration, l’émotion profonde que j’ai ressentie en voyant votre oeuvre. J’ai reçu ce petit choc qui ne se produit jamais que devant une oeuvre parfaitement belle. Je vous serre affectueusement les mains. Marie Dormoy.

1926

Auguste Perret, Paris à Marie Dormoy, « La Pergola », à Hossegor

Jeudi 29 juillet 1926

Ta lettre d’aujourd’hui m’a fait beaucoup de peine mon cher petit, je ne te dis pas ça pour t’empêcher de me faire part de ton chagrin quand tu en as, mais parce qu’à mon tour je te dis ce que je ressens.
C’est aujourd’hui l’anniversaire du jour où dans ce neuvième tu t’es donnée si généreusement à moi. Je ne l’oublie pas je n’oublie pas l’émotion qui me rendit si ridicule à mes yeux sur le moment mais plus du tout aujourd’hui - je veux dire plus du tout ridicule - ne me suis-je pas réhabilité depuis ?
(...)
Madame Bénard m’a écrit qu’elle serait précisément ce mardi 3 et me demande s’il serait intéressant pour elle d’aller à Amboise mais y partira-t-elle le même jour ? (le rendez-vous des entrepreneurs est, tu le sais, le mercredi !). Le mieux serait donc que tu t’arrêtes à Amboise et si je repars avec la petite mère Bénard on ne me suivra pas ( ?). Je suis bien perplexe.
(...)
Tu me dis que sans questions il est difficile d’alimenter une lettre, j’éprouve à l’instant la même difficulté. C’est comme une conversation où un seul devrait parler.
(...)
Je te quitte mon petit, bientôt nous nous reverrons, je t’embrasserai mieux encore qu’il y a un an, en attendant je te fais sur ce papier.

[Il entoure le terme] : là

Go

1927

Marie Dormoy à Auguste Perret

[Papier à en-tête de la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet, 2 rue de Noisiel, Paris 16e]

Mardi 25 janvier 1927
6h

Je viens de raccrocher le récepteur. Tu dors déjà sans doute, et moi je ne peux même pas veiller ton sommeil. N’est-ce pas l’image même de la séparation que tu ne puisses réparer la fatigue dans mes bras ?
Depuis des semaines et des semaines j’attendais ce jour comme une délivrance et comme une réunion. Depuis cinq jours, je ne t’ai pas vu, c’est la première fois que cela nous arrive étant tous deux à Paris.
Je m’imaginais qu’aussitôt la caisse confiée à l’emballeur ou au chemin de fer tu accourais vers moi, car je savais bien que tes nerfs seraient trop tendus pour s’apaiser tout de suite. Alors j’avais rêvé de t’emmener au boulevard Montparnasse où j’avais mis quelques fleurs et des oranges parfumées dont je ne t’aurais fait boire que le jus.
Surtout je m’imaginais que tu aurais besoin de moi, que le désir de te détendre auprès de moi aurait reculé les limites de ta fatigue.
Ce qui fait le malheur de ma vie, c’est que j’attends trop d’elle, toujours trop.
Maintenant tu dors, et tu dors loin de moi, et déjà les heures de demain et des autres jours sont promises à d’autres qui ne sont pas moi.
Je vais allée seule au boulevard Montparnasse, je donnerai les fleurs et les fruits et je m’étendrai seule puisque je suis accablée par une atroce fatalité. Je souffre bien plus de ce que je ne donne pas que de ce que je ne reçois pas.
Ne détruis pas notre amour, soit vigilant à le garder. Songe que je lui ai donné ma vie et deux vies dont je porte un deuil que rien ne pourra alléger.
J’embrasse tes mains.
M

1936

Auguste Perret, Buenos Aires - à Marie Dormoy, Hôtel du Casino, Jullouville

Dernière lettre de : Buenos Aires, le 12 septembre 1936

Pour ne pas t’inquiéter inutilement, je ne t’ai pas dit dans ma dernière lettre que je partais le lendemain samedi 5 par avion pour franchir la Cordillère et aller à Santiago du Chili et ensuite à Valparaiso. Donc j’ai fait cela. Par 6 000 m de haut et à 350 km à l’heure sur un puissant avion américain, j’ai franchi c’te vieille Cordillère des Andes. Je ne crois pas que la nature puisse m’offrir un spectacle plus splendide que ce passage par temps magnifique des sommets de ces fameuses montagnes dont le plus haut que j’avais sur ma droite en allant et sur ma gauche en revenant à plus de 7 000 m de haut. Il s’appelle l’Aconcagua, c’est le troisième sommet du monde après deux pics de l’Himalaya. Santiago est bien plus sympathique que l’Argentine. Cela ressemble à notre Dauphiné et à notre Provence. Il y a du bon vin. Valparaiso où j’ai été conduit en automobile est sur ce Pacifique qu’enfin j’ai vu et où j’ai plongé mes deux pieds et mains. J’y ai vu des pélicans à perte de vue sur les rochers et la mer couverte d’oiseaux de toutes sortes. A Santiago, j’ai été reçu comme un prince sur un coup de téléphone donné par un Architecte d’ici. Les élèves de l’Ecole d’Architecture quand ils ont [su] que j’étais là m’ont offert une fête avec chants, danses locales etc, etc. Les Architectes m’ont offert dans un Club Palais un dîner de cinquante couverts (tu verras ma photographie).
(...)
Je t’écrirai encore de Montevideo et de Rio. Je t’embrasse et je termine parce qu’on vient me chercher pour dîner. Depuis mercredi je ne suis qu’en banquets et dîners d’adieu. Vu J. Romain, vu Duhamel.

Je t’embrasse et... oui...oh là là.
Go

1946

Auguste Perret, Paris à Marie Dormoy, « La Terrasse », Lyons-la-Forêt

[Papier à en-tête du sigle de Perret : compas et hibou]

24 août 1946

« Style est un mot qui n’a pas de pluriel » dis-moi par retour si tu préfères cette rédaction à celle que je t’ai envoyée.
J’ai bien reçu ta grande lettre merci mon coco. Je comprends que tu trouves que je ne t’écris pas assez et que tu sois fâchée et triste, mais saches que loin d’avoir moins à faire parce que c’est le temps des vacances , c’est plus que j’ai à faire parce que je remplace les absents dans les commissions, comités, conseils, qui sont permanents et où dernièrement je me suis trouvé seul sur six.
Hier je suis ou plutôt nous sommes allés à Orléans, voyage très intéressant. Nous y avons vu un outillage nouveau considérable pour construire des immeubles dont la conception n’est pas du tout faite pour cela. Cet outillage transporté au Havre ferait merveille. Les pièces moulées fabriquées à Orléans sont absolument parfaites.
(...)
Le projet du Havre est terminé il y a douze dossiers comprenant chacun cinquante-deux dessins en tout 50000F de tirage. Heureusement le pactole coule dans mon atelier, quatorze de ces Messieurs ont reçu ont reçu chacun 120000, il était temps. L’Architecte en chef attend encore.
Je commence à mordre au Bilan de l’Histoire de René Grousset. Quand j’aurai fini je te l’envoie. Il y a une mouche qui me persécute. J’ai bien essayé de la tuer mais elle est insaisissable.
Alors c’est entendu je vais en Angleterre, je pars en avion le dimanche 22 septembre et je reviens à la fin du mois. Le voyage va jusqu’au 6 octobre aux frais du County Council, mais je ne puis pas m’absenter quinze jours. Je t’embrasse mon petit, et à la prochaine. Réponds vite pour la phrase, c’est très pressé. Hier, Guilbert était accompagné de son chien un Sealyham de 12 ans c’est à peine s’il peut encore mettre une patte devant l’autre.

© Éditions du Linteau

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