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Marie Dormoy et Auguste Perret, Correspondance Par Olivier Plat

 

Marie Dormoy Marie Dormoy dans les années 1930.

Éditions du Linteau 2009.
Fonds Perret, SAIF/CNAM/DAF/ Cité de l’architecture et du patrimoine /Archives d’architecture du XXe siècle.

Mystérieux destin que celui de Marie Dormoy, d’avoir vécu dans l’ombre d’hommes célèbres... Surtout connue par Léautaud dont elle fut la maîtresse, un peu moins pour avoir été celle d’André Suarès ou d’Auguste Perret, ce maître de l’architecture française qui inaugura l’ère du béton armé, le seul architecte du vingtième siècle aimait-il à dire, avec Le Corbusier, qu’il contestait et admirait tout à la fois. Née le 3 novembre 1886, Marie Dormoy échappe à la vie toute tracée que lui promettait son éducation catholique et bourgeoise. Femme libre et curieuse de tout, elle s’entiche d’hommes mûrs et cultivés qui lui servent de guide et de soutien dans le domaine artistique : Lucien Michelot - qu’elle surnomme le dieu Pan dans ses lettres - l’initiera à la musique, le mécène Jacques Doucet à l’instigation d’André Suarès lui confiera la gestion de sa célèbre bibliothèque littéraire, Romain Rolland l’incitera à traduire des textes de Michel-Ange, Ambroise Vollard, le marchand de tableaux, lui fera connaître Maillol, Despiau et Matisse avec lequel elle se liera d’amitié.
En 1921, elle a trente-cinq ans, Auguste Perret quarante-sept, l’architecte n’a pas encore acquis la notoriété internationale qui sera bientôt la sienne, malgré la construction du théâtre des Champs-Elysées en 1913. C’est dans l’atelier de Bourdelle - qui a collaboré avec Perret pour le théâtre des Champs-Elysées - qu’ils se rencontrent au cours d’une séance où Auguste Perret pose pour un buste. De cette première rencontre va naître une correspondance professionnelle - la critique d’art est encouragée par Bourdelle à étudier l’oeuvre de Perret - puis amoureuse, qui va s’échelonner de 1922 à 1953, jusqu’à la mort de l’architecte. Fascinée à la fois par l’homme et par l’architecte-constructeur, elle ne cessera de défendre son oeuvre et fera de Perret le héros d’une régénération de l’architecture associant traditionalisme et modernisme. Leur liaison débute en 1925 dans le « pensoir » du neuvième étage de l’immeuble du 25 bis rue Franklin où est située l’agence des frères Perret, une garçonnière commode pour Auguste qui lui en interdira l’accès dès 1928. Trop dangereux, dira-t-il. Jeanne Cordeau, son épouse depuis 1902, celle qui n’est jamais nommée dans les lettres que par « on » ou « elle » est un obstacle majeur à la passion des deux amants qui se voient peu, surveillés, épiés, traqués qu’ils sont par Jeanne. Elle ira même jusqu’à s’en prendre physiquement à Marie ou à intriguer afin de l’évincer des revues d’architecture. La correspondance est traversée des plaintes réitérées de Marie quant au strapontin qu’elle occupe dans le coeur de son « détestable amant » -, titre dont il s’est affublé lui-même par manière de dérision : « Pourquoi crains-tu d’être inférieur à l’amour ? Pourquoi ne veux-tu pas l’affirmer ? Pourquoi crains-tu de l’effaroucher ? Vois-tu, l’amour c’est une flamme qui jaillit ou ne jaillit pas, mais ce n’est pas quelque chose qui se raisonne. » « Et dire qu’il y a juste un an, tu m’avouais que tu serais un détestable amant. Ce n’est pas détestable qu’il fallait dire, mais torturant. » Il semble qu’une relation épisodique suffise à Auguste Perret, ce qui est loin d’être le cas de Marie : « Gusto, il y un an, nous étions bien proches l’un de l’autre. Je t’aimais vraiment, sincèrement, mais je crois que si j’avais su ce que je devais souffrir je me serais jetée la tête contre les murs. Cette nuit ne dormant pas, je faisais le point comme disent les marins : un an d’amour, quatre nuits d’amour, et trois cent soixante-et-une inutiles. Ne crois-tu pas que c’est à pleurer ? » Perret est de par ses activités professionnelles, un homme affairé. Trop, aux yeux de Marie, qui se retrouve la plupart du temps seule. Les lettres sont donc le moyen de pallier cet éloignement tant physique que géographique, car Auguste Perret voyage beaucoup. Dans les années 30, il est amené à faire des conférences un peu partout dans le monde, mais de même qu’il ne renoncera jamais à son statut marital, de même il ne proposera jamais à sa maîtresse de le rejoindre dans ses voyages. Peur des représailles de l’épouse qui le soumettait à une surveillance constante ? Ou tiédeur de ses sentiments à l’égard de Marie Dormoy ? « Si je n’écris pas de lettre d’amour, c’est que je n’ai pas l’étoffe d’un amoureux. » lui écrira-t-il en 1935. Et pourtant, malgré les vicissitudes de leur vie amoureuse (à partir de 1933 Marie Dormoy deviendra aussi la maîtresse de Léautaud), malgré les déceptions et les désenchantements, ils continueront de correspondre jusqu’au bout, échangeant à propos de leurs lectures abondantes (Gide, Proust, Valéry entre autres), de leurs soucis de santé, de leurs rencontres, de leurs amis communs (Matisse, souvent évoqué), de leurs goûts culinaires ou de leur amour pour l’art. Comme le dit Auguste Perret à propos des lettres de Diderot à Sophie Volland « J’ai l’impression après la lecture de toutes ces lettres d’avoir un peu vécu avec tous ces gens ».

Sans apprêt, cette correspondance doit se lire comme elle a été écrite, à voix nue, comme au théâtre deux voix se superposent, se répondent, nous racontant le quotidien de leur vie, nous en révélant les béances ou les failles, mais aussi les joies et les plaisirs, celles d’Auguste Perret dont l’activité de bâtisseur traverse le siècle, celles de Marie Dormoy plus intimes, plus déchirées, elle dont le dévouement amoureux lui aura sans doute permis, comme elle le fera plus tard pour Paul Léautaud, de placer l’art au centre de sa vie.

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