Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

> Edition du 7 février 2007
Accueil > Correspondance > Portraits d’auteurs > Le singulier Monsieur Satie : Portrait.
Par Sylvain Jouty

Le singulier Monsieur Satie : Portrait.
Par Sylvain Jouty

édition du 27 décembre 2000

Erik Satie, compositeur français (1866-1925) : cette définition est juste mais ne rend pas justice à un personnage étonnant, insaisissable et au fond assez mystérieux. Ce solitaire misanthrope qui n’accueillit jamais personne dans sa chambre d’Arcueil aimait la compagnie et passait pour un brillant causeur. Cet indépendant fut considéré comme un maître par bien des musiciens plus jeunes, à commencer par Ravel, et comme un compagnon par Picasso, Brancusi ou Tristan Tzara. Cet homme poli se brouilla avec Debussy, Ravel ou Léon-Paul Fargue, se battit avec Willy et fut condamné pour diffamation envers le critique Jean Poueigh qu’il avait insulté. Si la singularité de Satie transparaît dans sa musique, elle éclate aussi dans ses textes. Car Satie est un écrivain, même s’il a peu écrit : il a son style, immédiatement reconnaissable à son mélange d’ironie narquoise et de faux conformisme, le tout saupoudré, par endroits, d’un humour tout à fait personnel, bien différent de celui de son ami Alphonse Allais. Exemple tiré de sa Correspondance :
"Tu auras de la peine à me reconnaître : j’ai laissé pousser mes paupières" (lettre à Florent Schmitt, 31 janvier 1907).
Un humour qu’on pourrait dire surréaliste avant la lettre, et ce n’est pas tout à fait un hasard : c’est en effet pour définir Parade, ballet de Satie (musique), Cocteau (livret), Picasso (décor) et Diaghilev (danse), qu’Apollinaire éprouvera le besoin de créer ce néologisme, en 1917. Même si, par la suite, Satie s’opposa à Breton qui voyait d’un mauvais oeil l’influence de Dada et de Tristan Tzara. Ce genre de "stratégie de pouvoir", Satie l’observa d’ailleurs toute sa vie chez les autres, Cocteau, Ravel ou Debussy, et n’y participa jamais. Il fut capable de susciter de grandes amitiés, notamment avec Valentine Hugo. Sur le lit d’hôpital où il vécut ses derniers jours, Picasso, pourtant réputé égoïste, venait lui changer les draps, et Brancusi lui apportait du bouillon qu’il avait préparé lui-même.

satiecocteau

lettre à Cocteau, 22 octobre 1917

Et puis Satie a aussi inventé une autre sorte de correspondance. Dans un certain nombre de pièces musicales, il a remplacé les habituelles notations techniques (piano, forte, etc.) par des phrases apparemment incongrues, poétiques. Ces poèmes en prose, adressées au seul interprète, inaugurent un autre rapport, fort subtil et nullement fonctionnel, entre le texte et la musique. Mais, dernière preuve d’indépendance exacerbée, il arrêtera de le faire, en 1919, lorsque Diaghilev exhumera le manuscrit alors inconnu des Péchés de vieillesse de Rossini, pourvus d’indications similaires !
Sylvain Jouty.


satiealuimeme

Exemple de l’humour de Satie, qui s’est adressé à lui-même cette enveloppe : "Messire Erik Satie Parcier et Maître de Chapelle de l’Eglise métropolitaine d’Art de Jesus Conducteur".

Visiter Le Musée Erik Satie : 6 rue Cortot, Paris.