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Émile Meyerson : portrait. Par Corinne Amar

 

Emile Meyerson, portrait Émile Meyerson (1859-1933)
Photographie provenant du fonds de son « neveu » Ignace Meyerson
(site université Paris 12) http://sigma.univ-paris12.fr/

Les biographies sur Émile Meyerson (1859-1933) ne courent pas ; on connaît sur lui relativement peu de choses. On connaît de lui des ouvrages tardifs, peu nombreux, aux titres érudits, aux contenus ardus ; Identité et réalité (1908), De l’explication dans les sciences (1921), La Déduction relativiste (1924), Du cheminement de la pensée (1931). Philosophe des sciences, fin connaisseur de la science classique, proche en cela de penseurs comme Bergson, Brunschvicg ou De Broglie, et contre le courant de pensée positiviste de la fin du XIXe siècle, il s’inscrit dans la tradition épistémologique française. « Épistémologie » ? Je revisite la définition du mot, tirée du petit Robert : « du grec epistêmê, « science », étude critique des sciences, destinée à déterminer leur origine logique, leur valeur et leur portée. Philosophie (des sciences). L’épistémologie entre dans la théorie de la connaissance ».
Émile Meyerson naît à Lublin en 1859, dans « l’ancien Royaume russe de Pologne ». Son père, marchand de draps, est responsable de la communauté juive de la ville. Meyerson quitte sa ville natale pour faire une partie de ses études secondaires et supérieures en Allemagne. Il s’oriente vers la chimie, étudie auprès de maîtres en la matière, se montre brillant, convaincu, innovant. Dès la fin de ses études, il s’installe en France. Aussitôt, en 1882, il obtient, par suite d’une recommandation heureuse de son professeur, un poste de stagiaire au Collège de France. En 1884, il travaille comme chimiste en chef d’une usine. Deux ans plus tard, alors qu’il a un poste fiable et sécurisant financièrement, il donne sa démission. Grandement déçu par le caractère appliqué de la chimie, il se tourne vers la philosophie et l’histoire des sciences. Dans une biographie publiée dans la revue Europe (n°33, tome IX, 15 septembre 1925, pp. 97-101), il fait part de son évolution intellectuelle, laquelle a pris, pour lui, un tournant décisif : « C’est pendant l’année au Collège de France qu’ayant les bibliothèques sous la main, j’ai accompli cette évolution. J’étais tombé, un peu par hasard, sur les Leçons de philosophie chimique de J. B. Dumas. C’était, je m’en rendais compte à ce moment-là, (et cette impression s’est confirmée depuis), plutôt superficiel et très souvent inexact dans les détails ; mais l’histoire racontée - je dirais plutôt l’anecdote - était au plus haut point intéressante. Je me suis rappelé alors la Geschichte de Kopp et l’ai redécouverte en quelque sorte ; à ma vive surprise, j’ai vu peu à peu apparaître, sous le désordre apparent des faits accumulés, un tableau, admirable d’ordonnance et de profondeur, de l’évolution complète d’une science. Mon ambition fut dès lors de composer une histoire de la chimie avec toute la précision et la minutie de Kopp, mais avec la clarté de J. B. Dumas  ». Alors qu’il a quitté son poste dans l’industrie chimique, il s’engage dans un projet d’invention et de « production d’une matière colorante bleue  » qu’il tente vainement de breveter ; n’ayant «  aucune fortune », il lui faut une carrière afin de suffire à ses besoins matériels. Il cherche alors un poste qui lui permette de poursuivre les études théoriques qu’il a commencées dans le domaine de l’histoire de la chimie. Il devient rédacteur de l’agence Havas pour la politique étrangère puis, neuf ans plus tard, directeur de la Jewish Colonization Association pour l’Europe et l’Asie Mineure ; « dégoûté de la vanité du métier que je faisais et qui m’avait pourtant amusé tout d’abord [...] j’acceptais d’entrer dans une grande administration semi-philanthropique ».
Son premier ouvrage de philosophie des sciences, Identité et réalité, essai d’épistémologie réaliste est publié en 1908. Il y explore l’élucidation de la notion d’explication scientifique grâce au principe métaphysique d’identité, comme moteur de compréhension humaine. L’ouvrage est salué par des penseurs tels que Léon Brunschvicg ou Henri Bergson, en France, Ernst Cassirer, en Allemagne.
Nourrie de métaphysique allemande, curieuse des avancées théoriques de son temps, comme en témoignent ses correspondances avec des philosophes et scientifiques de renommée internationale, l’oeuvre de Meyerson est aussi dense que complexe.
« Antipositiviste », l’épistémologie d’Émile Meyerson s’oppose au positivisme développé au XIXe siècle par Auguste Comte : en devenant « positif  », l’esprit renoncerait à la question «  pourquoi  ? », c’est-à-dire à chercher les causes premières des choses ; il se limiterait au « comment  », c’est-à-dire à la formulation des lois de la nature, exprimées en langage mathématique en dégageant, par le moyen d’observations et d’expériences répétées, les relations constantes qui unissent les phénomènes, et permettent d’expliquer la réalité des faits ? Si Meyerson reproche à Auguste Comte de promouvoir une science essentiellement descriptive, qui se limite à l’énoncé de lois scientifiques et renonce à comprendre la nature même des choses, il donne une théorie différente de la science et du scientifique dans son Principe d’identité : le scientifique cherche, en premier lieu, une explication aux phénomènes par le truchement de la notion de causalité. Pour replacer cette notion dans sa dimension et à sa place dans la science de son époque, Meyerson procède à une analyse des principes d’inertie et de conservation, qui tendent tous à établir dans la nature une forme d’identité de la cause et de l’effet. Il précise sa pensée en 1921, avec De l’explication dans les sciences, et en 1925, avec un ouvrage consacré à la théorie einsteinienne de la relativité, La déduction relativiste. Il correspond avec de nombreux grands savants de son époque, tels Einstein, Lévy-Brühl, Brunschvicg, Lalande, Langevin... Il entretient de nombreux échanges aussi avec des psychologues. Il ne se contente pas de les fréquenter, il participe activement à leurs débats. Dans Du cheminement de la pensée, dernier ouvrage publié en 1931, deux ans avant sa mort, il se montre intéressé par les conditions philosophiques de la marche de l’intellect commun. Si les ouvrages précédents prenaient pour point de départ la pensée scientifique, dans ce dernier, il s’efforce de ressaisir le sens et la portée du raisonnement non scientifique - démarche essentielle pour lui qui souligne le lien entre logique et psychologie et relève pleinement de la philosophie. En 1933, il s’entretient avec Louis de Broglie, récent prix Nobel de physique pour ses travaux en mécanique ondulatoire, et il rédige, à la demande de ce dernier, un opuscule intitulé Réel et déterminisme dans la physique quantique. Après la guerre, un 18 novembre 1926, il obtient enfin la nationalité française. Il meurt le 2 décembre 1933 à Paris, dans son lit, d’une crise cardiaque, à l’âge de soixante-quatorze ans, loué pour ses connaissances scientifiques et chimiques, désormais philosophe et reconnu comme tel.

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