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Lettres choisies - Émile Meyerson

 

Emile Meyerson, Lettres françaises CNRS Émile Meyerson
Lettres françaises
Éditées par Bernadette Bensaude-Vincent et Eva Telkes-Klein.
CNRS Éditions, Paris.
Collection « Hommes et sociétés »,
mars 2009, 988 pages. 49 €

© Éditions du CNRS

1909

Émile Meyerson à Henri Bergson

78, bd Malesherbes, VIIIe, 18 juin 09

Monsieur,
Je viens de lire dans le Bulletin de l’Académie des Sciences morales et politiques votre rapport sur mon livre. Il me serait difficile de vous dire le plaisir que j’ai éprouvé à voir mes idées exposées d’une manière si lumineuse et accompagnées d’éloges venant d’un maître tel que vous.
Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de ma gratitude et de mon sincère dévouement.
É. Meyerson

1910

Henri Bergson à Émile Meyerson

Villa Montmorency,
18 avenue des Tilleuls, Paris,
17 janvier 1910

Cher Monsieur,
Puis-je, sans indiscrétion, vous demander un service que personne ne me rendrait mieux que vous, car vous avez la connaissance approfondie de l’allemand et du français, et surtout vous êtes philosophe, et vous sympathisez avec les idées de L’Évolution créatrice ? Vous savez peut-être que M. Benrubi est en train de traduire ce livre en allemand, et que le Prof. Lasson de Berlin, revoit cette traduction (en ce qui concerne le détail surtout) sur la demande de l’éditeur Diederichs. Je n’ai de l’allemand qu’une connaissance toute extérieure, suffisante sans doute pour me faire apercevoir les gros contresens, mais insuffisante à me montrer si le traducteur est arrivé à rendre les nuances et surtout le mouvement de la phrase, qui est le principal. Je tiendrais beaucoup à être fixé définitivement sur la valeur de cette traduction, et à avoir là-dessus l’avis d’un juge absolument compétent. Pourriez-vous y jeter un coup d’oeil et me dire ce que vous en pensez ?
(...)
Si donc vous ne pouvez pas disposer de quelques heures ces jours-ci, ne vous gênez pas pour me le dire ; et croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments très dévoués.
H. Bergson


1925

Émile Meyerson à Ignace Meyerson

Grand Hôtel, Uriage (Isère), le 22 août 1925

Mon cher Ignace,
J’ai enfin un peu de loisir, suffisant pour commencer à t’écrire. Je ne sais quand je finirai, je ne puis travailler que fort peu, je souffre d’insomnies cruelles. Je suppose que c’est à cause du lac - du moins ai-je éprouvé quelque chose d’analogue, il y a douze ans, aux bords du Lac Majeur. C’est pourquoi je pense partir d’ici après-demain pour Uriage, petite ville d’eau dauphinoise qu’on m’a vantée. Peut-être finirai-je ma lettre là-bas.
(...)
J’en arrive à l’épistémologie.
Tu me dis, dans ta lettre du 2 août, que tu as « essayé d’appliquer ma doctrine » et de « combattre le positivisme ». Je suis tout à fait certain que tu as cru le faire. Mais le positivisme, comme toute conception philosophique importante, présente des aspects multiples. Pour ma part je n’entends nullement affirmer que telle ou telle manière de le représenter soit plus légitime que telle autre. Mais ici, évidemment, il s’agit des conceptions de Comte par rapport aux miennes. Ainsi, tu es obligé de t’en tenir à ma nomenclature et à mes définitions et de considérer, dans le positivisme, ce que j’y ai vu moi-même. Or, cela, je crois l’avoir nettement indiqué dès le début d’I. (je désignerai, pour plus de brièveté, mes trois bouquins par les initiales I, E et D)*. Il est vrai que, dans le texte du 1er chapitre, le nom d’Auguste Comte n’apparaît qu’à la page 4 et que, pour exposer le schéma d’une science positive (ou plutôt positiviste), je me suis servi en premier lieu de citations empruntées à Berkeley, à Helmholtz, etc. Mais il est clair, par ce qui suit et par la marche entière du raisonnement qu’il s ‘agit bien, dans tout cela, du positivisme. Et d’ailleurs, dans sa préface, en résumant le livre, j’ai dit (p. XVIII) : « Nous commençons par rechercher s’il est exact, comme l’affirment Comte, et après lui, Mach, que la science entière ne soit édifiée que dans un dessein d’action et de précision. Nous établissons que le principe qu’on met ainsi en jeu, le principe de légalité, ne suffit pas, que la science cherche également à expliquer les phénomènes et que cette explication consiste dans l’identification de l’antécédent et du conséquent (chap. 1er) ». Il te suffira, je crois, de feuilleter rapidement ce 1er chap. pour reconnaître qu’il n’y a là nulle supercherie, ni une systématisation artificielle surimposée après coup, mais que son contenu est réellement conforme à cette phrase de la préface. Et en relisant la page entière de la préface qui suit, tu te rendras compte, que c’est là le point de départ et le véritable fondement du travail entier. Dans E, j’ai, au contraire, mis en avant, en premier lieu, la négation comtiste de toute ontologie (chap. 1er : La science exige le concept de chose.) et n’ai passé qu’ensuite à l’insuffisance de la conception purement légale (chap. II : La science recherche l’explication). Mais c’est que j’entendais suivre, cette fois, une marche plus déductive, et qu’il m’avait paru un peu plus naturel de déduire le second aspect du premier qu’inversement. Mais l’importance attribuée, dans E, à ce concept de légalité reste la même, c’est toujours en opposition consciente et constante contre cet aspect (le plus essentiel selon moi) du schéma positiviste que se développent mes conceptions.
Or, c’est sur cette question primordiale que tu te sépares, à ce qu’il me semble, complètement de moi.
(...)
Vale et me ama, E. M. 

*I. pour Identité et réalité (1908), E pour De l’explication dans les sciences (1921), D, pour La Déduction relativiste (1925)

Marie-Hélène Lathrille* à Émile Meyerson

Mon cher Oncle,
Je vous envoie la copie de la lettre de Talloires. J’ai été heureuse de passer, en la recopiant, quelques jours avec vous. Sans doute n’ai-je pas compris, car tout cela m’a paru limpide ; mais Ignace, à qui j’ai demandé ses objections, n’en avait pas : sa position a changé depuis la lettre du 25 juillet, lettre écrite trop vite et en partie sous l’influence de Herr. Les quelques points qui le préoccupent sont encore de nature psychologique et non point épistémologique.
Je voudrais être sûre que ces quelques jours de temps calme vous ont rendu un peu de sommeil et que vous avez pu sortir sans trop de fatigue, en dépit de votre ascenseur. En recopiant votre lettre, j’ai pensé souvent aux jours d’il y a un an, à votre accueil si bon et si encourageant et aux explications que vous vouliez me donner. Voulez-vous me permettre de vous remercier encore ?
En très respectueuse affection
Marie-Hélène

*(Marie-Hélène Lathrille, femme d’Ignace Meyerson)


1927

Émile Meyerson à Albert Einstein

28 mai 1927

Monsieur le Professeur,
Des deux côtés à la fois, par M. A. Metz, dans une lettre qu’il a reçue de vous, et par M. Klatzin, qui a parlé récemment, j’apprends que vous êtes en train de rédiger un article sur mes œuvres philosophiques, et je peux à peine vous dire à quel point cette nouvelle me touche et me rend heureux. Rien, dans ma carrière de philosophe, ne m’a rendu plus fier que le jugement si favorable dont vous m’avez gratifié. Et le fait qu’un tel jugement, émanant de vous-même, sera, comme on peut l’espérer, porté à la connaissance du public par des voies autorisées, contribuera de façon décisive, et beaucoup plus que tout autre marque d’honneur concevable, à attirer l’attention sur les conceptions que je défends. Lors de votre visite, qui m’a laissé le plus merveilleux des souvenirs, vous vous êtes déjà largement ouvert à moi de votre opinion à ce sujet (qui fut pour moi extraordinairement intéressante et instructive) ; mais je ne crois pas me tromper en pensant que le travail que vous faites sur mon oeuvre devrait m’en apprendre bien davantage encore. Lorsqu’il y a quelques mois M. Metz me montra la lettre par laquelle vous avez eu la bonté d’autoriser la publication des lignes qui résumaient vos propos, j’ai eu très vite envie de vous écrire à propos de votre opinion sur la différence qu’il y a entre le point de départ de votre propre démarche déductive et la déduction hégélienne. En effet, si nous avons, pour l’essentiel, des vues semblables sur la question, j’aurais bien quand même un commentaire à ajouter. (...)
En vous priant d’avoir la bonté d’excuser la longueur de cette lettre (il n’est nullement nécessaire que vous y répondiez, votre article sera une réponse suffisante) et en formant le souhait de pouvoir bientôt vous recevoir ici de nouveau, je vous prie d’agréer, monsieur le Professeur, l’expression de ma considération distinguée.
É. Meyerson.

Albert Einstein à Émile Meyerson

15 juin 1927

Cher Monsieur,
Après lecture attentive de votre livre, j’en ai rédigé, autant que possible, un compte rendu. J’ai beaucoup admiré vos développements ; il est rare que diversité des connaissances et instincts sain et sûr se trouvent réunis sous un même crâne comme c’est le cas chez vous. Peut-être ai-je dans mon compte rendu accordé trop de place à la dimension critique, bien qu’il ne s’agisse en aucun cas de points essentiels. Mais je pense que la confrontation des opinions est toujours ce qu’il y a de plus fécond.
(...)

Bien cordialement,
A. Einstein

PS : Si quelque chose ne vous plaît pas dans ma présentation, je le modifierai volontiers, dans les limites de ce qui est compatible avec mes convictions. Je vous prie de me renvoyer le manuscrit une fois que la traduction aura été faite.


1929

Paul Valéry à Émile Meyerson

Mardi 16 juillet 1929
40, rue Villejust

Mon cher confrère et mon cher Maître,
Je trouve en rentrant à Paris cette lettre de vous qui me touche et qui m’honore infiniment. Elle m’est d’autant plus agréable que je me reprochais de n’avoir que faiblement dit dans mon article ce qu’il fallait dire de vous. Mais j’ai écrit ces quelques lignes dans une tristesse, un désordre mental, une fatigue physique et une conscience des difficultés de ma tâche qui, joints à la hâte et à la pression d’un départ, m’ont fait une besogne de ce que j’aurais voulu composer comme une tâche toute sacrée.
Je ne manquerai pas de venir vous voir pour que nous parlions de notre cher ami disparu*. Je le ferai dans quelques jours car je dois m’absenter encore un peu cette semaine.
Veuillez trouver ici l’expression de mes sentiments d’admiration et de toute ma gratitude. Paul Valéry

*(Il s’agit de Paul Souday (né en 1869, critique littéraire et essayiste), mort le 7 juillet 1929. Peu de temps après, Paul Valéry publie « Souvenir de Paul Souday », Paris, Edouard Champion, 1929)

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