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Chistiane Rancé - Simone Weil, le Courage de l’impossible Par Olivier Plat

 

Simone Weil, Le courage de l’impossible Dès l’abord de cette magnifique biographie, nous sommes happés, jusqu’à en avoir le souffle coupé, par l’absolue singularité de cette vie et de cette oeuvre indissociablement mêlées, toutes deux traversées par une exigence inouïe qui donne le vertige. Christiane Rancé nous donne à voir Simone Weil dans son « entièreté », sa témérité d’éternelle adolescente, sa liberté souveraine, son horreur des compromissions, son identification à la souffrance du monde, sa volonté inexpugnable, son désir d’absolu. La biographe ne cache pas son empathie : elle parle de sainteté à propos de celle que le philosophe Alain, qui l’avait eu pour élève, surnommait affectueusement la Martienne, même si elle reprend à son compte le qualificatif de « sainte laïque » employé par Michel Serres « pour souligner qu’elle le fut dans tous les domaines : spirituel, social et politique ». Mais, « Comment écrire la vie d’une « sainte » sans céder à la tentation de l’extraire de son monde supérieur ? » Tel est le pari et la gageure de l’auteur, au risque - mineur en regard de sa réussite - de tomber dans l’hagiographie.

Sa différence irréductible Simone Weil la cultive depuis l’enfance, sans ostentation. Les jeux des autres enfants ne l’intéressent pas, « elle n’a été préparée qu’aux grands livres, aux grands textes, à la philosophie et aux mathématiques. » Elle est née le 3 février 1909, dans une famille d’origine juive mais agnostique. Sa mère Selma appartient à un milieu aisé et cultivé, son père est médecin et son frère André, mathématicien génial, sera l’un des fondateurs du groupe Bourbaki. Mais selon Christiane Rancé, sa véritable naissance a eu lieu quatorze ans plus tard, lors d’une crise terrible qu’elle traverse à l’adolescence et qui décidera de sa vocation. Elle a eu, pour reprendre les mots de Georges Steiner, « l’hallucination de la vérité, comme un coup de soleil, ou plutôt de nuit, sur le cerveau humain. » « J’aimais mieux mourir que vivre sans elle » écrira-t-elle plus tard dans l’une de ses lettres au père Perrin. Dès lors elle se dépouille de tout ce qui pourrait aller à l’encontre de son idéal de pureté : « La seule force en ce monde est la pureté ; tout ce qui est sans mélange est un morceau de vérité. Jamais des étoffes chatoyantes n’ont valu un beau diamant.  » C’est alors qu’elle revêt cette pèlerine qui ne la quittera plus, comme l’austère robe de bure des moines. De même qu’elle ignorera sa judaïté, elle fera fi de sa féminité : « Son propos elle désire l’exprimer non pas à partir de l’une ou l’autre de ces contingences, mais au-dessus d’elles (...) » Mais pour Simone Weil, la vérité n’est nullement une abstraction : « Désirer la vérité, c’est désirer un contact avec la réalité. » « Simone Weil veut comprendre ce qui, de son temps, la préoccupe - la condition des ouvriers, le colonialisme, la faim dans le monde, la montée des nationalismes. » C’est le temps de khâgne et de l’Ecole Normale supérieure, d’Emile Chartier, plus connu sous le nom de Alain, « aussi à l’aise avec Platon qu’avec Dickens (et peut-être plus encore avec Dickens) » qui sera le professeur de Simone Weil et dont le pacifisme influencera durablement la philosophe, de Simone de Beauvoir sa condisciple d’un an son aînée qui l’ayant côtoyé écrira ces quelques lignes dans les Mémoires d’une jeune fille rangée : «  Elle m’intriguait, à cause de sa réputation d’intelligence et de son accoutrement bizarre... Une grande famine venait de dévaster la Chine, et l’on m’avait raconté qu’en apprenant cette nouvelle, elle avait sangloté : ces larmes forcèrent mon respect plus encore que ses dons philosophiques.  » Christiane Rancé nous plonge au coeur de ces années troubles, propices à l’éclosion de toutes les croyances, elle souligne la sagacité de la philosophe : « Dans tous les extrêmes qu’a frôlés sa pensée, toutes les apparentes contradictions qu’elle a conciliées, Simone Weil reste l’une des rares à ne s’être pas égarées, à avoir rejeté le pire. » Mais ce qui la caractérise peut-être le plus est son goût du sacrifice qu’elle pousse parfois jusqu’à ses plus extrêmes limites. Nommée enseignante au Puy en 1931, elle s’engage dans la lutte syndicale, aux côtés du couple Thévenon, avec qui Simone partage « le même idéal d’une justice sociale à l’oeuvre. » Elle donne des cours du soir gratuitement aux ouvriers, fait don d’une partie de son salaire aux caisses d’entraide pour les travailleurs. En 1932, elle fait la connaissance de Boris Souvarine, fondateur du Cercle communiste démocratique, qui deviendra son ami et lui ouvrira les yeux sur la nature du régime en vogue à Moscou. En 1934, en précurseur des étudiants-ouvriers de mai 68, elle veut « toucher du doigt » la réalité et décide d’entrer à l’usine, où elle fait l’expérience de l’inhumanité. Pensée qui s’élabore au contact du réel, pensée qui s’éprouve jusque dans les mortifications de la chair : « J’ai reçu là pour toujours la marque de l’esclavage, comme la marque au fer rouge que les Romains mettaient au front de leurs esclaves les plus méprisés. Depuis je me suis toujours regardée comme esclave.  » Elle y reste dix-huit mois. « Cette expérience a changé pour moi non pas telle ou telle de mes idées (beaucoup au contraire ont été confirmées), mais infiniment plus, toute ma perspective sur les choses, le sentiment même que j’ai de la vie. »

La même nécessité intérieure qui l’avait amené à voyager en Allemagne un an avant le putsch d’Hitler pour tenter de comprendre les raisons de la montée en puissance du fascisme, la poussera à partir dans l’Espagne franquiste où elle passera quelques semaines au front en qualité de journaliste : « En Espagne, Simone Weil voit la violence à l’oeuvre, son pouvoir hypnotique et l’effondrement, face à elle, de la raison la plus solide, dès que l’humanité reprend la plus vieille de ses habitudes : la guerre (...) Et de cela aussi, il faut qu’elle rende compte. » Elle décrira plus tard dans les écrits spirituels réunis dans L’Attente de Dieu, sa foi comme une lente croissance dans la découverte du christianisme comme religion universelle adressée aux plus démunis. Comme l’écrira Albertine Thévenon dans l’avant-propos qu’elle rédigera de La Condition ouvrière : « Pourtant, à ceux qui l’ont connue et aimée alors qu’elle était incroyante, puis l’ont retrouvée si profondément religieuse, sa vie apparaît avec une unité parfaite, malgré son changement apparent... » En août 1935, lors d’un séjour au Portugal, au sortir de son expérience traumatisante du travail en usine où « le malheur des autres est entré dans [s]a chair et dans [s]on âme », elle acquiert la certitude en entendant le fado « d’une tristesse déchirante » que chantent des femmes de pêcheurs, que « le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que des esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer. » Dès lors elle ne cessera de jeter des ponts entre la pensée grecque et la foi chrétienne : « Mon interprétation : Platon est un mystique authentique, et même le père de la mystique occidentale. » Christiane Rancé écrit des pages admirables sur le voyage en Italie que fait Simone Weil en 1937, « l’un des souvenirs les plus lumineux de sa vie, si ce n’est le plus lumineux » Chaque étape de son voyage est comme une révélation de la beauté et de la joie d’être au monde. L’art et la musique en particulier, lui ouvrent les portes du surnaturel. À Assise, dans une petite église du XIIème siècle, elle a pour la seconde fois, la révélation du Christ : « Quelque chose de plus fort que moi, m’a obligée, pour la première fois de ma vie, à me mettre à genoux.  »

Puis ce sera l’exode en juin 40, à Marseille puis à New-York où elle n’aura de cesse de vouloir rejoindre Londres et la France Libre. Simone Weil se reprochera plus tard, d’avoir acquiescé aux accords de Munich, en jusqu’au-boutiste de la paix. Christiane Rancé n’élude rien des questions que pose son attitude à cette époque. Ses écrits, en particulier une lettre à Gaston Bergery, daté d’avril 1938, particulièrement indéfendable, et que Simone Weil regrettera, la qualifiant « d’erreur criminelle », les deux lettres qu’elle envoie à Vichy après la promulgation du « Statut des Juifs », le rapport qu’elle rédige pour les services de la France combattante à Londres en 1943, qui vise prioritairement les juifs, les propos regroupés par Gustave Thibon dans La Pesanteur et la Grâce sous le chapitre « Israël ». Si la biographe convient qu’on peut parler en toute rigueur d’anti-judaïsme dans la pensée de Simone Weil, elle réfute avec véhémence les accusations d’antisémitisme qui lui ont été faites (notamment par Raymond Aron), mais elle ne parvient pas toujours à nous convaincre tout à fait (malgré la rigueur de ses analyses, resituant chaque fois les écrits dans leur contexte historique), et demeure un malaise, qui jette un voile d’ombre sur cette figure exceptionnelle. Atteinte de tuberculose et d’anémie, Simone Weil meurt le 27 août 1943, au sanatorium d’Ashford, à l’âge de 34 ans. La même année, Etty Hillesum mourait à Auschwitz.

Christiane Rancé
Simone Weil, Le courage de l’impossible
Éditions du Seuil, Collection Biographie,
2009, 254 pages

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