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Rainer Maria Rilke : portrait. Par Corinne Amar

 

Rilke, portrait 1904 « Je ne suis aimant sous aucun rapport, ne suis saisi que de façon extérieure, peut-être parce que personne ne m’a jamais absolument bouleversé, peut-être parce que je n’aime pas ma mère », écrivait Rilke à la princesse Marie de la Tour et Taxis, de Paris, un 21 mars 1913. Il avait trente-huit ans et l’aveu est si terrible, qui signait sans doute là, la problématique d’une vie entière. Autrichien, né à Prague, huit ans avant Kafka (1883-1924), contemporain aussi de Robert Musil (1880-1942) qu’il n’a pas connu mais avec qui il partageait une enfance singulièrement semblable (il n’est qu’à lire Les Désarrois de l’élève Törless), poète de langue allemande ayant vécu presque toujours hors d’Allemagne, mort enfin en Suisse, à l’âge de cinquante et un ans, d’une leucémie ; exilé volontaire, sans adresse, sans attache, sans biens, éternel vagabond qui n’avait aimé ni son enfance, ni sa maison natale, avait cultivé le fantasme de racines aristocratiques, avait erré d’hôtels en châteaux, Rainer Maria Rilke (1875-1926) n’avait su, pu trouver de « résidence intérieure », de seule terre et d’amour que dans la langue de l’écriture et l’absolu de la poésie - équilibre délicat entre le « théâtre de la perte » et la connaissance de lui-même. « Je suis effrayé de penser à quel point j’ai vécu hors de moi-même » [Paris, à Lou 21 oct. 1913 ]... S’inventant des doubles absolus, rêvés, « décalés », otages de leur propre solitude, captifs de leur propre emprisonnement, Ewald Tragy II, Malte (avec Les Cahiers de Malte Laurids Brigge) - et ainsi, une ascendance aristocratique rassurante, une mère, figure compensatrice, enveloppante de tendresse, une enfance redessinée -, maître de ses exigences, de ses peurs, Rilke cultive une thébaïde de protection - sécurité, abri, retrait, recul -, un besoin de solitude, la si chère solitude, le goût de la conquête (les voyages, les langues, le monde) ; est aimé, protégé, par une égérie immortelle, Lou Andréas-Salomé, par des mécènes, telle Marie de la Tour et Taxis ; atteint le meilleur dans le don de lui-même à son art, implore, en même temps, ferveur, encouragement et reconnaissance. « Car vois-tu je suis un étranger et un pauvre. Et je ne fais que passer ; mais il faut que tes mains recueillent tout ce qui aurait pu devenir ma patrie, si j’avais été plus fort » (21 juin 1911, à Lou).
Rilke était poète, était personnalité, même quand il ne faisait que se laver les mains, disait de lui l’un de ses rares amis Rudolf Kassner. Son portrait ? Il le dessine lui-même, à l’âge de vingt ans, un 29 janvier 1896, pour l’éditeur du Dictionnaire des poètes et prosateurs allemands du XIXe, qui le lui a demandé :
Quelques mots sur moi :
Je descends, si j’en crois de vieilles traditions, d’une famille de très ancienne noblesse carinthienne. On ne compte ni universitaires ni écrivains parmi mes ancêtres. Le goût d’écrire ne m’est venu ni de mon père ni de ma mère, bien que celle-ci ait des dons poétiques, mais de souffrances précoces et d’une amère expérience. J’ai quitté à dix ans le domicile familial en proie aux dissensions. J’ai peiné plus de cinq ans sous le régime haï de l’éducation militaire, pour rattraper enfin en trois ans, au prix d’efforts inouïs, les huit années de collège - avec de bons résultats ; sinon pour ma santé, qui en reste ébranlée.
Rilke, René Maria Caesar, né à Prague le 4 décembre 1875, actuellement rédacteur de Jung-Deutschland und Jung-Oesterreich. Ma devise : Patior ut potiar. Pour le présent, je nourris une aspiration ardente à la lumière, pour l’avenir un espoir et une crainte. Espoir : paix intérieure et bonheur de créer. Crainte (hérédité nerveuse chargée) : folie ! (...)
Naïf et attendrissant. C’est que très vite, très tôt, la nécessité d’écrire s’est confondue avec le besoin de vivre. L’enfance ? Lugubre, dans un appartement pragois « mesquin et triste » ; sa mère l’habille en fille jusqu’à l’âge de sept ans pour compenser la perte précoce d’une sœur aînée ; triple blessure inguérissable et ses trois maux : la raideur, la bigoterie, la brutalité : dans l’ordre ; le père, la mère, l’Ecole militaire à onze ans. Détachement par le déchirement ; de ces cinq années militaires, il dira peu sinon que « jamais personne n’est resté aussi longtemps la tête sous l’eau ». Traqué par sa propre mémoire, adolescent attardé, sensible à l’immédiat, à l’intime, à l’obscur, à la perte, nomade par fuite, par peur (il aura constamment besoin d’être rassuré, encouragé), hanté par la mort, obsédé par les « racines », « la terre », toujours il affectionnera les milieux d’aristocrates ou de grands bourgeois fortunés, caressera ce rêve du lien « aux traditions » et des attaches « avec un domaine familial où l’on sente l’action et l’inclination des ancêtres, accueillies et en quelque sorte reconnues par la nature, grandir et durer, et au sein duquel leur tombe même ne signifie pas autre chose qu’un approfondissement d’appropriation et de filiation, un dernier oui à ce calme et familier royaume de la terre... » (Philippe Jaccottet, Rilke, écrivains de toujours/Seuil, p. 10). À vingt et un ans, il quitte définitivement Prague. De là, vingt-cinq années d’errance et d’instabilité. Munich d’abord, capitale littéraire ; il s’y fait une place dans quelques publications. Il y rencontre surtout Lou Andreas-Salomé : de quatorze ans son aînée, celle qui faillit, quinze ans plus tôt, arracher Nietzsche à sa solitude, suscite des passions partout où elle passe et fascine les plus grands penseurs de son temps par sa beauté, sa liberté, la vigueur de son esprit, a trente-sept ans. Elle représente immédiatement pour lui « la réalité » : « Je comprends aujourd’hui, que pour moi, l’événement le plus profond de cette période indiciblement grande et généreuse, ce fut précisément l’infinie réalité qui t’entourait ; la force qui s’emparait alors de moi en mille points de mon être pour le refondre, tenait à ce que tu avais d’indiciblement réel. Jamais en mes tâtonnements timorés, je n’avais eu un tel sentiment de l’être, une telle foi en la présence, une telle conscience de la vie ; tu étais l’antidote de tous mes doutes  » - écrit-il, en 1903, deux ans après leur rupture et évoquant cette période extraordinaire de leur amour (Correspondance avec Lou-Andréas-Salomé, Rome, 13 nov. 1903, éd. Gallimard).
1897 : année bénie du bonheur des commencements de l’amour pour Rilke ; vitalité joyeuse, énergie créatrice féconde. L’amour agit sur lui comme un double de l’état créateur ; fortifiées, nourries, libérées, sa vie et sa poésie prennent corps. Lou, elle, a trouvé l’amant qu’elle attendait, celui qui « pût satisfaire son triple désir féminin : être une maîtresse, une mère, une madone ». En 1899, Rilke fait un voyage en Russie, en 1900, à nouveau et en compagnie de Lou. Il observe les paysans, envie leur vie, leur foi, parle de la Russie comme d’un pays à la fois vaste et saint. Il raconte ces deux voyages dans les deux premières parties de ce qui allait devenir son premier grand livre, le Livre d’heures ; « La Vie monastique » et le « Pèlerinage ». Il voyage en Italie, puis en Russie, avec Lou et son mari, rencontre Tolstoï.
Personnalités trop fortes, trop différentes ; leur amour prend fin à leur retour de Russie (« Lou s’effrayait des abîmes qu’elle entrevoyait chez Rilke « Je ne suis pas de ceux que l’amour console  », et ne pouvait ni ne voulait l’y suivre ») mais l’amitié qui les lie, jusqu’à la fin, est le lien le plus solide et le plus précieux que Rilke ait trouvé ; sur l’essentiel (on lui attribue plus de dix-huit mille lettres à Lou), c’est à elle, ensemble mère, sœur, amante, à elle, l’Amie secourable, qu’il se confie plus qu’à personne. Elle est « la femme-soeur » (libératrice du lien/lieu de la sœur défunte ?) - schéma relationnel qu’il cherchera, à des degrés près, à reproduire avec les autres femmes aimées ? aimer une femme comme une sœur, c’est d’une certaine manière aussi, peut-être, « retourner à la maison »...
En 1901, il épouse Clara Westhoff, élève de Rodin avec qui il aura une fille, Ruth. C’est par elle qu’il entre pour la première fois en contact avec le sculpteur, sur lequel il doit écrire une monographie. Le couple se sépare un an plus tard et Rilke arrive à Paris - Paris lui révèlera Cézanne - où il devient, en 1905, secrétaire de Rodin. Mais le maître n’a pas de regard pour le « poète  ». Rilke rompt avec ce dernier, voyage dans le monde, se consacre à la poésie. En 1910, il rencontre la princesse Marie de la Tour et Taxis, dans son château de Duino, sur les bords de l’Adriatique, alors en territoire autrichien. Elle l’hébergera fréquemment et sera son mécène jusqu’en 1920. Pour elle, il compose son chef d’oeuvre, les Elégies de Duino, suite de lumière et de mélancolie qui questionne l’espace des anges - cet espace où les anges sont chez eux - et le sentiment de l’irréalité, hymne au travail de deuil qui convertit le vide, le manque en plénitude, l’absence et la perte en présence d’autant plus intense. En 1921, un an avant l’achèvement des Elégies de Duino, il reformule ce lien intime entre la perte et l’image dans sa préface à Mitsou, une série de quarante dessins à l’encre de Chine de Balthus (Baltusz, qui avait onze ans à l’époque et qui - sujet de la série - avait perdu son chat). « Trouver. Perdre. Est-ce que vous avez bien réfléchi à ce que c’est que la perte ? (...) La perte toute cruelle qu’elle soit ne peut rien contre la possession, elle la termine si vous voulez ; elle l’affirme ; au fond, ce n’est qu’une seconde acquisition, toute intérieure cette fois et autrement plus intense// Vous l’avez senti d’ailleurs, Baltusz ; ne voyant plus Mitsou, vous vous êtes mis à le voir davantage.(...) » (Lettres à un jeune peintre, suivi de Mitsou, quarante images par Balthus, éd. Somogy/Archimbaud, 1998. Silence...
Entre silence et parole, les mots (en poésie) sont comme le contour d’un silence intensifié « par tous les côtés ».

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