Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Jean Paulhan & Georges Perros, Correspondance 1953-1967 Par Olivier Plat

 

Jean Paulhan, Georges Perros En 1953, Jean Paulhan se voit confier le redémarrage de la NRF, dont l’interdiction vient d’être levée, suite aux années troubles de l’Occupation. Faut-il rappeler le rôle qui a été le sien durant cette période ? Dès novembre 40, il assiste à la première réunion clandestine du Comité national des écrivains, chez son ami Jean Blanzat, où Mauriac viendra se cacher en 1944. Arrêté en 1941 puis relâché grâce à l’intervention de Drieu la Rochelle (il abritait chez lui la ronéo qui servait à imprimer « Résistance »), cela ne l’empêchera pas de participer à la fondation des Lettres françaises, et de former le noyau dur de la Résistance intellectuelle, avec Jacques Decour. Á la Libération de Paris, le Comité national des écrivains devient un organe officiel dans lequel siège Paulhan, membre fondateur. Soucieux de se démarquer de la «  première » NRF et ouvert aux jeunes écrivains, aussi inconnus soient-ils, il n’hésite pas à la lecture des « notes » du jeune Georges Poulot, ancien sociétaire de la Comédie-Française et lecteur pour le TNP de Jean Vilar, que lui a transmises Jean Grenier, à les faire publier en tête du n°8 de la NRF et lui propose de rédiger des notes de lecture pour la « Revue des livres ». Entre 1953 et 1959, pour l’essentiel, et jusqu’en 1965, paraîtront cinquante-huit notes de Georges Perros (sur les conseils de Jean Paulhan il a pris le nom de Perros pour se différencier du critique belge Georges Poulet), sur des auteurs tels que Félix Fénéon, René Daumal, Marcel Jouhandeau, Joseph Joubert, Céline, mais aussi Nathalie Sarraute, Michel Butor, Robert Pinget, ou Roland Barthes, qui illustrent à la fois l’éclectisme et la modernité des choix de la NRF.

Dès le début de leur échange épistolaire, malgré la différence des générations (38 ans les séparent), une vive complicité s’instaure entre les deux hommes, placée sous le signe de l’amitié : «  Évidemment, nous nous ressemblons, mais il ne faut pas s’en inquiéter, on change si vite », écrit Jean Paulhan à Georges Perros le 8 juin 1953. « Je suis bien heureux de vous connaître. C’est gênant, le bonheur » lui rétorque Perros quelques jours plus tard. Paulhan s’est toujours reconnu dans les écrivains quelque peu en marge - lui-même en est un -, il admire le côté Bartleby de Perros, son refus des compromissions, son goût d’une littérature absolue, sa probité intellectuelle. Avec humour, il voit en lui une sorte d’adepte du non-agir taoïste : « Le Tao-Te King, je songe à la réflexion que ce n’était pas une lecture pour vous, qui en savez là-dessus un peu plus qu’eux. » Perros ira jusqu’à lui retourner le chèque et le contrat que Paulhan lui avait envoyés en vue de la publication de ses notes dans la collection « Métamorphoses ». Il s’en explique ainsi : « Ce que ces notes m’ont apportées m’a comblé. Vous savez ce que je veux dire. L’important, c’est de continuer, quoique comblé. Le renvoi, je ne pense pas que ce soit par goût de l’échec, ou délectation très morose, ou humeur automnale. [...] Il y a tout de même, en fouillant vers l’absurde, une explication. C’est le besoin d’être aimé pour tout sauf pour ce qui peut se voir, s’entendre, se manifester hors de la plus stricte, close, cruelle intimité. » Bien qu’ayant fort peu publié de son vivant, Perros finira par la suite, les circonstances aidant, à déroger quelque peu à cette inflexibilité.

« C’est propreté, économie, élimination généreuse » écrit l’auteur des Papiers collés à propos de l’oeuvre de Jean Paulhan. Ce goût de l’ellipse et du raccourci, on le retrouve à la lecture de cette très belle correspondance (remarquablement annotée par Thierry Gillyboeuf, biographe de Georges Perros), dont il semble bien qu’elle soit par moments comme le prolongement d’une poétique de la revue considérée comme l’expérimentation d’une oeuvre en devenir. Les lettres nous font baigner dans un climat poétique particulier. Le futile et le sérieux s’y côtoient dans un savant désordre, mêlé de la « beauté d’une sorte d’envers », et d’une ironie qui se soucie peu d’une quelconque hiérarchie. Paulhan y évoque ses flâneries dans les mégisseries des quais de Seine à la recherche d’animaux rares, les fameuses parties de pétanque sur le terre-plein des Arènes de Lutèce auxquelles il convie ses amis chaque dimanche matin, un mystérieux forgeron bantou, le petit paresseux du vivarium du jardin des plantes, aussi bien que son intérêt pour l’ésotérisme et sa réflexion sur les rapports entre la pensée et le langage développée dans Les Fleurs de Tarbes ou la Terreur dans les lettres, ses travaux sur la peinture et ses amis peintres, Braque, Dubuffet, Fautrier, et bien sûr, et toujours, le « chaudron » de la littérature en pleine ébullition dans les années soixante.

Ce n’est qu’en 1958 que Perros trouvera enfin ce Pen ar roz « bout du chemin » qu’induisait de façon prémonitoire le pseudonyme qu’il s’était choisi, à Douarnenez, où il s’installera avec la belle Tania. À l’image de la fugue qui l’anime, « le petit noteur » comme il se surnomme lui-même est toujours en transit, à la recherche d’un lieu hercynien où reposer sa fragilité, en errance sur sa célèbre moto : « Je ne me sens guère à l’aise que sur cet engin. Le régime atteint, on baigne dans un coma qui libère je ne sais quoi. Le sens de la pesanteur horizontale, peut-être. » « Mais où êtes-vous, on ne s’y reconnait plus entre tant de maisons. », s’étonne Jean Paulhan. Perros ne vient plus à Paris sinon en passant : « Je m’y fais l’effet d’un touriste. Pourtant, j’en connais bien l’âcreté matinale, la torpeur crépusculaire, l’ennui mitoyen. Question d’enfance. » Au fil du temps, les boutades et l’ironie laissent la place à un échange plus intime, plus dense, d’une plus grande franchise aussi. En 1959, survient la mort de Gérard Philipe, l’ami de toujours, le frère de substitution : « Cette fin d’année, assez dure par ailleurs, a tourné en catastrophe, avant ce Noël réconciliant. La mort de Gérard Philipe m’a coupé d’un passé qui n’était toujours qu’avenir. J’ai pensé qu’il serait moins dur de mourir. » Perros n’hésite plus à faire part de ses soucis matériels, d’autant qu’il est devenu père et qu’il a désormais « charge d’âme » : « Je me demande quand, par quel miracle, on ne campera plus. Il est vrai que je suis assez insouciant. Idem pour l’argent. Il serait temps de faire l’homme. Je crois. » Paulhan se démène pour lui obtenir des aides ; grâce à lui Perros obtiendra le prix Max Jacob. Cette même année 1962, Paulhan s’est laissé convaincre d’entrer à l’Académie française, il espère « réformer » l’Académie et rêve d’y attirer Robbe-Grillet, Sartre, Breton, Ionesco... Perros le met en garde : « Evidemment, on peut toujours se laisser rêver une Académie idéale, où vous seriez en compagnie adéquate, avec Michaux, Breton, Blanchot, Jouhandeau, Leiris, etc... Oui. Mais ce n’est pas pour demain. Vous allez y être un peu tout seul. De votre race. » « J’aurais peut-être mieux fait de me tenir tranquille. Il me semble que j’ai perdu un peu de plaisir-à-vivre. [...] Il est sûr que je ne suis pas fait pour les honneurs, ni pour la gloire.  » lui répond en écho Paulhan. Passion - partagée - de l’incognito et de la clandestinité que Georges Perros évoquera à propos de l’œuvre de Jean Paulhan auquel il rendra un vibrant hommage dans la revue Critique de juin-juillet 1968. Ce dialogue - tout d’intelligence et de sensibilité - se clôt sur ces mots de Perros à Paulhan, un an avant la disparition de celui-ci : « En fait, on ne peut ni se taire, ni parler, mais peut-être, émettre des bruits signifiants. Puis on ne pense pas ce qu’on veut, nos mots sortent d’un rêve dont la racine nous échappe. J’ai toujours l’impression que vous brûlez au plus près du lieu caché de cette racine. »


Jean Paulhan & Georges Perros
Correspondance 1953-1967

« Il m’arrive de rêver que nous aurions pu nous connaître avant. Avec le même âge. Je crois que nous serions restés amis. » (Georges Perros à Jean Paulhan)
Édition établie, annotée et introduite par Thierry Gillyboeuf. Éditions Claire Paulhan, mars 2009. 400 pages. 39 €

Biographe de Georges Perros (en 2003), Thierry Gillyboeuf a également établi et annoté pour les éditions La Part commune, à Rennes, ses correspondances avec Carl Gustaf Bjurström (en 1998), avec Jean Grenier (en 2007) et avec Lorand Gaspar (en 2007).


Jean Paulhan Correspondance avec André Lhote et Œuvres complètes II

Par Corinne amar

Paulhan-Lhote, Correspondance 1919-1961. Édition établie, annotée et présentée par Dominique Bermann Martin et Bénédicte Giusti-Savelli. Jean Paulhan à André Lhote [un 29 août 1933]  : « Tu as l’air de te couvrir de Cézanne, et de ne rien devoir qu’à lui. Trop de ruse, trop d’humilité ! Vraiment, j’aimerais mieux autre chose. Aurais-tu envie de lire un bouquin du XVIIIe siècle qui s’appellerait à la lumière de Rembrandt ? Et puis ce que tu dis vaut (il me semble) tout à fait indépendamment de Cézanne. Et puis il y a là un air de vulgarisation qui m’agace. Etc. » Celui qui écrit là, ne craint pas la contradiction et même, souvent, la provoque, ne se satisfait de rien mais ne rejette rien, pousse toujours plus loin ses recherches sur les règles secrètes du langage, est connu pour ses engagements en toutes choses, est au coeur de la vie littéraire de son époque : Jean Paulhan (1884-1968) est directeur de la prestigieuse Nouvelle Revue Française. Celui à qui il écrit et qui a placé Cézanne en tête de son panthéon pictural - « Au commencement était Cézanne... » -, André Lhote (1885-1962), peintre, sculpteur, est critique d’art à la revue, depuis sa parution, en juin 1919 - tempérament curieux, fin, fougueux, il aime volontiers et quand il aime, il sait l’écrire et le dire.
C’est une correspondance de plus de quarante ans et de près de six cent lettres échangées entre deux personnalités du même âge et déjà à celui de la maturité ; à la fois, amis et travaillant ensemble, personnages « en vue » et sollicités, esprits aux multiples occupations et aux passions différentes, ils conversent, s’interrogent, parlent peinture, idées nouvelles, situation politique (Paulhan est clairement engagé, Lhote en retrait), débattent, se comprennent. Affinités électives. Éd. Gallimard, mars 2009. 675 p., 26, 50 €.

Jean Paulhan, Œuvres complètes II, L’art de la contradiction. Édition établie, préfacée et annotée par Bernard Baillaud, illustrations d’André Lhote. « J’ai quatre-vingt ans passés. C’est peut-être plus que je ne mérite. Mais je suis surpris de voir à quel point il est délicieux de vieillir et même intéressant. On finit par éprouver une foule de sentiments qui vous semblaient jusque-là de la pure invention de littérateurs, des mensonges. On en comprend d’autres, qui vous étaient restées obscures. (...) » Celui qui écrit cela, en 1966, brossant un court portrait de lui, de ses goûts, ses attirances, ses cheminements, de sa conscience d’homme engagé, celui qui fut le directeur exigent que l’on connaît de la NRF, dès 1935, et au creuset d’une prodigieuse activité littéraire intellectuelle et humaine, politique, sait ce que parler veut dire et n’en finit pas de poser la question : Qu’est-ce que dire ? Que dire ? Qu’est-ce que l’expression ? Dans le premier volume publié (sept volumes sont prévus) et consacré aux récits, au voyage, à la guerre aussi, il n’était déjà question que de langage. Ici ; ce sont tantôt des conversations ou des découvertes - réalistes, surréalistes, et des dessins d’André Lhote les illustrent -, tantôt des notes et des observations - « Les règles se pensent, tantôt une petite histoire sur les cent paradoxes de l’esprit, tantôt une analyse toujours plus approfondie de l’usage et du choix des mots ou du besoin en nous de représenter et de peindre par des images ce que nous sentons... ; c’est encore une approche du poème et du proverbe malgache ou une digression heureuse sur le haïku ou sur des choses « évidentes » du langage...Car il est dans la nature des évidences de passer inaperçues... Éd. Gallimard, mars 2009. 780 p., 32 €.

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite