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Extraits choisis - Rainer Maria Rilke

 

Lettre à Auguste Rodin

Paris, le 27 octobre 1902. 3 rue de L’Abbé-de-l’Epée.

Mon cher Maître,

Avant votre départ, j’ai le besoin de vous dire mes reconnaissances pour toutes les heures de bonheur que vous m’avez données pendant les deux mois que je suis à Paris. Dès que je suis arrivé ici, il n’y avait pas autre chose pour moi que votre oeuvre : c’est la ville dans laquelle je vis, c’est la voix que j’entends et le silence qui m’entoure, c’est l’aurore et le crépuscule de tous mes jours et le ciel de mes nuits de travail. Je ne sais pas vous le dire, et mon livre, lui aussi, peut-être ne sera-t-il qu’un faible souvenir de mes impressions et de mes sentiments ? Mais ce que je reçois, tous les miracles de vos mains et de votre vie, tout ça n’est pas perdu : je sens que la lourde richesse que vous avez mise sur mon coeur me restera, et que, dans la résurrection de mes vers, se lèvera, beauté par beauté, tout ce temps énigmatique.
J’ai déjà une fois essayé de vous dire, que votre oeuvre et votre exemple héroïque pour ma femme et pour moi-même sera toujours l’événement le plus important de notre jeunesse et le souvenir que nous garderons comme un héritage sacré pour notre enfant, et pour des jeunes gens, qui ne savent pas leur chemin et qui nous le demanderont.
Vous êtes en voyage : sachez, mon Maître, que nous pensons avec ce sentiment ardent à vous, en travaillant. Moi, je connais un peu l’Italie. J’ai vécu quelque temps à Florence, puis à Pise, et près de Pise à la campagne au bord d’une mer rêveuse et forte. Voilà un passé, qui reste debout pendant des siècles, un passé plus voisin de l’avenir que du présent. Ce doit être aussi comme une partie de vous : parce que chez Michel-Ange et Léonard vous êtes entre vos pairs.
Quand vous reviendrez, mon Maître, mon travail sera fini, je l’espère. Mais j’ai pris ces jours-ci la résolution de rester cet hiver à Paris, de fréquenter les conférences du « Collège de France « , de revenir au Louvre, de travailler et d’étudier beaucoup, par exemple de m’occuper ardemment de l’oeuvre de M. Eugène Carrière.

Et j’espère que vous me donnerez la permission précieuse d’entrer quelquefois les samedis dans votre atelier et de garder ce contact avec votre oeuvre, qui m’est devenue une communion de laquelle je reviens jeune et juste, éclairé de l’intérieur par l’hostie de votre beauté... Ma femme est tout le jour dans son atelier et nous ne nous voyons presque que le dimanche où nous allons au Louvre ou au Luxembourg.
Rainer Maria Rilke

Cher Maître, Lettres à Auguste Rodin 1902-1913
© Éditions Alternatives, 2002


Le Livre de la Pauvreté et de la Mort

(Paris, 1902)

Je suis peut-être enfoui au sein des montagnes
solitaire comme une veine de métal pur ;
je suis perdu dans un abîme illimité,
dans une nuit profonde et sans horizon.
Tout vient à moi, m’enserre et se fait pierre.

Je ne sais pas encore souffrir comme il faudrait,
et cette grande nuit me fait peur ;
mais si c’est là ta nuit, qu’elle me soit pesante,
qu’elle m’écrase,
que toute ta main soit sur moi,
et que je me perde en toi dans un cri.

Toi, mont, seul immuable dans le chaos des montagnes,
pente sans refuge, sommet sans nom,
neige éternelle qui fait pâlir les étoiles,
toi qui portes à tes flancs de grandes vallées
où l’âme de la terre s’exhale en odeurs de fleurs.

Me suis-je enfin perdu en toi,
uni au basalte comme un métal inconnu ?
Plein de vénération, je me confonds à ta roche,
et partout je me heurte à ta dureté.

Ou bien est-ce l’angoisse qui m’étreint,
l’angoisse profonde des trop grandes villes,
où tu m’as enfoncé jusqu’au cou ?

Ah, si seulement un homme pouvait dire
toute leur insanité et toute leur horreur,
aussitôt tu te lèverais, première tempête de monde,
et les chasserais devant toi comme de la poussière

Mais si tu veux que ce soit moi qui parle,
je ne le pourrai pas, car je ne comprends rien ;
et ma bouche, comme une blessure,
ne demande qu’à se fermer,
et mes mains sont collées à mes côtés comme des chiens
qui restent sourds à tout appel.

Et pourtant, une fois, tu me feras parler.

Que je sois le veilleur de tous tes horizons
Permets à mon regard plus hardi et plus vaste
d’embrasser soudain l’étendue des mers.
Fais que je suive la marche des fleuves
afin qu’au delà des rumeurs de leurs rives
j’entende monter la voix silencieuse de la nuit.
(...)

Rainer Maria Rilke
Le Livre de la Pauvreté et de la Mort
Texte original traduit par Arthur Adalmov
© Éditions Actes Sud, 1992


Lettre « à un jeune poète »

Paris, le 17 février 1903

Cher Monsieur,

Votre lettre vient à peine de me parvenir. Je tiens à vous en remercier pour sa précieuse et large confiance. Je ne peux guère plus. Je n’entrerai pas dans la manière de vos vers, toute préoccupation critique m’étant étrangère. D’ailleurs, pour saisir une œuvre d’art, rien n’est pire que les mots de la critique. Ils n’aboutissent qu’à des malentendus plus ou moins heureux. Les choses ne sont pas toutes à prendre ou à dire, comme on voudrait nous le faire croire. Presque tout ce qui arrive est inexprimable et s’accomplit dans une région que jamais parole n’a foulée. Et plus inexprimables que tout sont les œuvres d’art, ces êtres secrets dont la vie ne finit pas et que côtoie la nôtre qui passe.

Ceci dit, je ne puis qu’ajouter que vos vers ne témoignent pas d’une manière à vous. Ils n’en contiennent pas moins des germes de personnalité, mais timides et encore recouverts. Je l’ai senti surtout dans votre dernier poème : « Mon âme ». Là quelque chose de propre veut trouver issue et forme. Et tout au long du beau poème « À Léopardi » monte une sorte de parenté avec ce prince, ce solitaire. Néanmoins, vos poèmes n’ont pas d’existence propre, d’indépendance, pas même le dernier, pas même celui à Léopardi. Votre bonne lettre qui les accompagnait n’a pas manqué de m’expliquer mainte insuffisance, que j’avais sentie en vous lisant, sans toutefois qu’il me fût possible de lui donner un nom.

Vous demandez si vos vers sont bons. Vous me le demandez à moi. Vous l’avez déjà demandé à d’autres. Vous les envoyez aux revues. Vous les comparez à d’autres poèmes et vous vous alarmez quand certaines rédactions écartent vos essais poétiques. Désormais (puisque vous m’avez permis de vous conseiller), je vous prie de renoncer à tout cela. Votre regard est tourné vers le dehors ; c’est cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire. Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse ses racines au plus profond de votre cœur. Confessez-vous à vous-même : mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? Ceci surtout : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit : « Suis-je vraiment contraint d’écrire  ? » Creusez en vous-même vers la plus profonde réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort et simple : « Je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité. Votre vie, jusque dans son heure la plus indifférente, la plus vide, doit devenir signe et témoin d’une telle poussée. Alors, approchez de la nature. Essayez de dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous vivez, aimez, perdez. N’écrivez pas de poèmes d’amour. Evitez d’abord ces thèmes trop courants : ce sont les plus difficiles.
(...)
Il se pourrait qu’après cette descente en vous-même, dans le « solitaire » de vous-même, vous dussiez renoncer à devenir poète. (Il suffit, selon moi, de sentir que l’on pourrait vivre sans écrire pour qu’il soit interdit d’écrire.) Alors même, cette plongée que je vous demande n’aura pas été vaine. Votre vie lui devra en tout cas des chemins à elle. Que ces chemins vous soient bons, heureux et larges, je vous le souhaite plus que je ne saurais le dire.
(...)
Dévouement et sympathie.

Rainer Maria Rilke
Lettres à un jeune poète
Traduction de l’allemand (Autriche) par Bernard Grasset _ et Rainer Biemel.
© Éditions Grasset, 2002.


Lettre à Balthus

1921 Mon cher ami B...,

Il y a nombre d’années, j’ai connu au Caire un écrivain anglais, Mr. Blackwood, qui dans un de ses romans, émit une assez gentille hypothèse ; il prétend là que, toujours à minuit, il se fait une fente minuscule entre le jour qui finit et celui qui commence, et qu’une personne très adroite qui parviendrait à s’y glisser sortirait du temps et se trouverait dans un royaume indépendant de tous les changements que nous subissons ; à cet endroit sont amassées toutes les choses que nous avons perdues (Mitsou, par exemple) , les poupées cassées des enfants, etc., etc.
C’est là, mon cher B..., que vous devriez vous faufiler la nuit du 28 février, pour prendre possession de votre fête qui s’y cache, en ne rentrant à la lumière que tous les quatre ans ! (J’imagine comme, dans une exposition d’anniversaires, ceux des autres seraient usés à côté de celui qui se soigne, et qu’on retire, à de longs intervalles, tout resplendissant de son dépôt.) Mr. Blackwood, si je ne me trompe pas, appelle le « crac » cette fente secrète et nocturne : or, je vous conseille, pour l’agrément de votre chère mère et de Pierre, de ne pas y disparaître mais d’y regarder seulement dans votre sommeil. Votre fête, je suis sûr, s’y trouve toute rapprochée, vous la verrez du premier coup, et peut-être aurez-vous la chance d’y entrevoir d’autres splendeurs encore. En vous réveillant le 1er mars, vous vous trouverez tout rempli de ces admirables et mystérieux souvenirs et, au lieu de votre fête à vous, vous en ferez une aux autres, généreusement, en leur racontant vos impressions émouvantes et en décrivant l’état magnifique de votre rare anniversaire, absent, mais intact et de première qualité !
(...)

Rainer Maria Rilke
Lettres à un jeune peintre suivi de Mitsou
Éditions Bibliothèque Rivages


Lettre à Marina Tsvétaïeva

Actuellement : Val-Mont par Glion s/Territet (Vaud) Suisse.
Le 3 mai 1926

Chère poétesse,

À l’heure qu’il est, je reçois une lettre qui me touche infiniment, une lettre débordante de joie et de la plus impétueuse émotion, de Boris Pasternak. Tout ce que ses feuillets suscitent en moi d’émotion et de gratitude doit d’abord, si je le lis bien aller vers vous, puis au-delà de vous, par votre entremise, jusqu’à lui. Les deux livres (mes derniers parus), qui suivent cette lettre, sont pour vous, sont votre propriété. Deux autres exemplaires suivront dès que je les aurai : ceux-là devraient être transmis à Boris Pasternak si la censure l’autorise. Je suissi bouleversé par la plénitude et l’intensité de son intérêt que je ne puis en dire plus aujourd’hui : mais envoyez le feuillet ci-joint de ma part à l’ami, à Moscou ! En guise de salut. (...).

Rainer Maria Rilke, Boris Pasternak, Marina Tsvétaïeva
Correspondance à trois.

© Éditions Gallimard, collection l’Imaginaire, 2003

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