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Extraits choisis - « Cher Amour »

 

Bernard Giraudeau
Cher amour
Éditions Métailié, mai 2009
267 pages, 17 €

Un trou dans l’Aide-mémoire (p. 13)

Je suis dans une loge de théâtre, l’antichambre de la scène sur laquelle tout à l’heure je rejoindrai ma partenaire. Pour l’instant elle se maquille, rêve, raconte une histoire que j’écoute avec attention, vous délaissant pour sa voix. N’ayez crainte, je reviens vite vers vous et me penche avec bonheur sur votre absence. C’est un bonheur illusoire, éphémère, un manque, vous le comprendrez. Je dois être patient, mais c’est un mot qui n’appartient pas à mon vocabulaire, il est un peu le cousin de la sagesse et c’est une qualité qui m’évite. Parmi les voyages que je compte bien partager avec vous, il y a ceux, immobiles, du théâtre.
Je joue un séducteur un peu sot qui comptabilise ses conquêtes dans un carnet, un aide-mémoire qui le ravit et le conforte, quand un jour déboule dans le quotidien de ce collectionneur une femme qui va bouleverser ses certitudes, sa vie et un avenir qu’il croyait tracé. Je trouvais cet homme plutôt ennuyeux, sans profondeur, mais j’aimais beaucoup le personnage de la femme que le metteur en scène ne souhaitait pas me confier, puisqu’il avait choisi Fanny Ardant. J’ai donc accepté de tomber amoureux.
(...)
L’Aide-mémoire est une comédie mais c’est un drame que je joue depuis quelques jours, alors que nous abordons les dernières de la saison.
La Comédie des Champs-Elysées est comble tous les soirs, c’est une chance inouïe, un miracle renouvelé. Il y a trois jours, alors que je tentais le vertige en explorant les bords de l’abîme, il m’est arrivé une drôle d’histoire qui fut pour moi une catastrophe et une cuisante leçon. Certains jeux sont des vols à haut risque et il y a une fin du monde pour l’acteur. C’est une illusion de croire qu’un comédien peut être en totale liberté. Il y a une ivresse dans l’extrême, il était tentant de se perdre, je l’ai fait, orgueil et vanité. On croit être l’unique manipulateur des situations et des mots et l’on ne voit pas la vague qui va nous engloutir.

Esquisses philippines (p.118)

Chère Madame T.,
Je vous emmène en mer de Chine pour quelques esquisses philippines. Je vais voir des visages comme toujours, des têtes ifugaos, bontocs ou ilongos. Il y a plus de sept mille îles sur deux mille kilomètres de long. Je ne vous parlerai que de la plus grande, Luzon. Pour le reste il faudra beaucoup de vies.
J’étais là-bas en 1965, j’avais dix-sept ans, j’étais mécano dans la Royale, un pompon sur la tête comme une pomme. Je lisais Conrad, Melville, et j’étais leur ami. Mon bateau sortait des nuages, dans la machine je surveillais le turboalternateur dont le thermomètre allait bouillir. Il fallait deux litres d’eau à l’heure pour le bonhomme. Dès la fin du quart à quatre plombes du matin, j’avais ouvert les portes étanches pour respirer la mer et regarder les vagues de phosphore. J’étais seul sur le passavant, c’était bon d’attendre le jour. (...)

Cinq heures du matin, je file sans vous sur le railway track. C’est le plus grand manège du monde, mais ce n’est pas un train fantôme. Au milieu de Manille, il est une vie entre les rails avec des hommes et des femmes, des enfants, des commerces collés entre le grillage de la rue et le souffle du train. Tout cela est filmable avec beaucoup de prudence suivant les quartiers, mais comment vous l’écrire, madame, comment être suffisamment éloquent, suffisamment juste.
Ici il n’est point besoin d’inventer une histoire, de repeindre la réalité.
(...)
Sur de l’herbe brûlée, à même le sol, un père dort avec ses deux jeunes enfants. Ils sont paisibles comme le Dormeur du val mais sans trou rouge au côté droit. Le jour se lève comme un voile tendre et la lumière irise les trois visages. Ce que je filme est beau et cette beauté rend la scène terrible. Un peu plus loin, une femme lave du linge en tentant de réveiller du pied une masse inerte.

L’Honneur de Dieu (p. 154)

Je vais faire un autre voyage. Oh ! Pas tout de suite, il faut du temps pour préparer un voyage, du soin, de la réflexion, même si l’impromptu a son charme. Le voyage qui vient de m’être proposé demande beaucoup de travail. Où donc allez-vous ? quémande votre regard. Dans le Moyen Âge anglais, chez Henri II Plantagenêt. Une sorte d’abus de pouvoir en personne, de cruauté, un homme avec la solitude pour armure depuis l’enfance, qu’il traîne comme la poupée de chiffon du dernier acte. Il a si peur de la mort, cet homme-enfant. Il n’est heureux qu’avec Becket. C’est une amitié étroite, un amour égoïste, forcené, et enfin une colère effroyable devant la rédemption de l’autre en cette place où il l’a lui-même nommé et qu’il subit comme une trahison.

Arrêt de jeu (p. 252)

Je ne vous raconte rien de ces jours à l’hôpital, rien de cette longue convalescence. Je ne vous raconte rien de cette nouvelle vie qui n’aura de sens que le jour où je vous apercevrai. C’est un long travail que de renaître, d’échapper peu à peu à la cécité et à la surdité, de poser un autre regard qui me permettra de vous reconnaître. Il y a tout ce temps où je me remets en ordre, où je recentre ce qui m’a semblé s’être dispersé. De nouvelles pages s’écrivent. Le destin avait d’autres projets, il s’est amusé à me berner avec les apparences et, maintenant parfaitement insaisissable, il demande l’acceptation sans résignation.
(...)

© Éditions Métailié, 2009

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