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Bernard Giraudeau : portrait. Par Corinne Amar

 

Bernard Giraudeau, La Transamazonnienne Les Carnets de voyage de Bernard Giraudeau
La Transamazonienne
DVD, Éditions Montparnasse

« L’hôtel est désuet, sans confort. Il y a un large sourire au-dessus du comptoir. Les deux yeux noirs nous suivent jusque dans la rue. Le restaurant est vide. Soupe de coquillages et poissons. Il y a un bar dans une petite rue près du port. C’est à deux pas. La salle est minuscule avec des guirlandes de lumières blafardes. Une ampoule sur deux. Assises sur des chaises, de grosses femmes nous dévorent déjà. Ce sont deux putes pas chères en chair et très laides. Laides à faire frissonner. J’ai froid, je rentre. J’attends l’aube. Le matin est clair, avec des restes de brume sur les collines. Il faut reprendre la mer. » ( Le Marin à l’ancre, Métailié, 2001, p.92)

Les romans de Bernard Giraudeau se ressemblent ; des voyages au loin, « là-bas », des îles, des désirades, des longs départs, des retours pour mieux repartir-mieux revenir-mieux aimer, des histoires simples, des histoires de marins avec de la poésie et des fantasmes dans la tête, des « cargos arrêtés dans des rades », des vies quotidiennes, des tournées théâtrales, des amis, de l’exaltation, des rêves de femmes, des lettres, journaux, carnets de voyages mêlés, qui font la continuité de soi, qui font le prolongement, la présence de l’Autre. L’écriture indispensable - substance vive - , le Je t’aime qui se prononce sans se prononcer. Phrase relativement courte, qui laisse à l’adjectif de quoi se multiplier, de quoi l’emplir, de quoi l’habiter, musique du verbe qui entretient le mythe de l’ailleurs, cultive le charme, la fascination : l’Amazonie, l’Indonésie, le Cambodge, le Chili, l’Afrique, l’Amérique du Sud, l’Asie... : un monde, un autre, une navigation enivrante et pudique, des lieux qui n’en finissent pas d’être exotiques, des couleurs, des lits de fortune, un décor, un lyrisme juvénile, parfois « une pute », « deux »... ; le ton, dans son romantisme de voyageur, garde sa crudité de marin.
« Je vous écris pour prolonger l’instant, en garder une trace, tordre le cou à la fugacité, à l’oubli, à l’" impermanence ", ceci sans succès bien sûr puisque j’aime l’éphémère, nul n’est parfait. Le prendrez-vous ce temps de me lire, pour me prolonger un peu en vous ? » Dans Cher amour (Métailié, 2009, p. 9 ) à une mystérieuse destinataire, Madame T, il écrit, confie son envie, son aveu : tout dire. Il la vouvoie, il la tutoie parfois, lui raconte ses voyages, sa vie de théâtre, de cinéma, ses jours d’hôpital aussi, ce « long travail que de renaître », quand on a cru mourir, il la cherche, il voit très bien ses mains, elle n’a pas de nom, une initiale juste, marque simple de celle, fictive ou réelle, commise à la garde du secret, qui saura se reconnaître. Il reprend la mer. La mer encore, celle de Chine. Esquisses philippines... En 1965, il était mécano dans la Royale, un pompon sur la tête comme une pomme. Il lisait Conrad et Melville... Il est passé des salles de machines aux planches d’un théâtre. Il confie les longues répétitions, les levers de rideau, le doute, et le trac, la souffrance aussi, le vide. Viendra-t-elle le voir  ? Il l’espère, il la veut, il l’attend. Tout ça, il le lui dit, et d’autres choses encore, de son histoire et de son présent. Il va jouer Richard III, de Shakespeare, à La Rochelle, avec Didier Long, on est en 2005, il s’y prépare, comme il se prépare à la difficulté, au doute, à la « résurrection ». Il est nommé « écrivain de marine ». Consécration ! Il est devenu capitaine de frégate, il peut ainsi naviguer « selon disponibilité, sur un navire de la marine nationale ». Fierté. Il remet son uniforme, embarque sur La Jeanne, la fameuse, navire avec lequel il a déjà fait deux fois le tour du monde, un noël, entre Tunis et Djibouti, les souvenirs affluent, mais il n’est plus à la même place. « J’ai mis mon uniforme avec épaulettes et insigne des écrivains de marine, une plume posée sur une ancre, très élégant. C’est petit, une chambre de veille amiral, mais j’y suis seul. Il y a quarante ans, dans le poste 8, on était soixante. (...) Délectation. Je vais pouvoir errer à ma guise sur l’acier gris. Je n’ai pas de programme si ce n’est l’exploration du territoire matriciel dans lequel j’ai vécu quand j’avais dix-sept ans. Je vais filmer les visages bien entendu (pp. 170-171) ». Il filme, il écrit, il adore raconter.
Dans Le Marin à l’ancre, il envoie une lettre à l’ami qui rêvait de voyages mais vivait « dans un fauteuil électrique qui était sa deuxième peau, son char, sa formule 1 ». Il écrit cette longue lettre, journal des quatre coins de la terre qu’il parcoure, à Roland, qui voulait aller aux îles Marquises. « Je t’emmènerai partout où j’irai », il lui promet. Il l’appelle R. et tous les deux se comprennent.
Entre les deux romans, il y eut Les dames de nage (2007) et cet impérieux désir explicité dans les premières pages, d’écrire au monde, « pas aux gens, non, au monde », de lui confier, en même temps que sa quête de l’ailleurs, de l’inconnu(e) - sa fascination pour ces figures de l’amour qui l’accompagnent -, toute son expérience intérieure. Il ressuscite les premières années impatientes, la jeunesse démunie, l’appel du large pour ne pas finir chez Simca, en usine, les espoirs, l’aventure et la mer, les insatiables amours « Il n’y a que les débuts qui m’intéressent, je me lasse et on se lasse de moi. Je ne sais faire que des ébauches... », ces amours-là qu’il n’a pas oubliées... Il dit Proust impossible à lire - il a vingt ans -, il préfère Conrad, Melville, La Pierre et le Sabre de Yoshikawa, le « puzzle en images d’Amélie »...
Le dimanche, il déjeunait chez sa mère.
- Qu’est-ce que tu vas faire ?
- Ne t’inquiète pas.
- Je m’inquiète un peu quand même
( p.94)
« "Cher monde". J’ai plusieurs fois écrit avec application, sur mon cahier d’écolier, ce début prometteur d’une lettre dont je n’arrivais pas à synthétiser le contenu d’un sens qui m’échappait encore et ne me serait peut-être jamais révélé ». (Métailié, 2007, p. 14). Il écrit comme on écrit pour se donner de la force, pour se façonner, apprendre à mieux se connaître.
Il y eut aussi Les hommes à terre (Métailié, 2004) « Tu as dit un jour qu’un marin à terre est un marin perdu. Celui qui pose son sac sur un quai n’aura que des souvenirs. (p.78) » ; ces histoires de marins « immobiles », déboussolés de n’être pas en mer, il raconte ces cinq vies, dans des villes traversées (Hô Chi Minh-Ville, Saïgon, Brest, Lisbonne, La Rochelle), avec des bateaux, des ports, des attaches précaires, leurs abandons sûrs et leurs rêves d’éternité... « Un port regarde la mer, forcément »...
On connaît ou on découvre l’écrivain, on connaît surtout l’acteur, pour le cinéma et la télévision, depuis 1973 (date de ses débuts avec La poursuite implacable, de Sergio Sollima, et le fameux Deux hommes dans la ville, de José Giovanni, aux côtés de Jean Gabin et Alain Delon) ; aussi comédien de théâtre, scénariste, réalisateur de films et de documentaires (d’après ses Carnets de voyages ; La Transamazonienne, Un ami chilien, Chili Norte, Chili Sure, Esquisses philippines), conteur d’histoires pour les enfants (livres sonores)...
Il est né à La Rochelle. Petit-fils de cap-hornier, fils de militaire souvent absent, école pas aimée, il veut prendre le large, et très vite. En 1963, à l’âge de 16 ans, il entre dans la Marine nationale, à l’École des apprentis mécaniciens de la flotte. Il participe aux deux premières campagnes du porte-hélicoptère Jeanne D’Arc, expérimentera d’autres bateaux de légende, mille et une escales, fait le tour du monde deux fois, avant de décider de quitter la marine pour tenter le Conservatoire. Il y entre en 1970. Premier prix de comédie classique et moderne. Très vite, il alterne rôles au cinéma et au théâtre, jusqu’en 1987, où il passe de l’autre côté de la caméra comme réalisateur. Il met en scène L’Autre en 1990, Les Caprices d’un fleuve en 1996, tourne, comme acteur, dans des films plus marquants de sa carrière ; Le Fils préféré de Nicole Garcia en 1994, Ridicule de Patrice Leconte en 1996, Une affaire de goût de Bernard Rapp en 2000. Les « Molière » le récompensent (Molière du comédien) pour L’Aide-mémoire (1993) de Jean-Claude Carrière, Le Libertin (1997) d’Eric- Emmanuel Schmitt, Beckett ou l’honneur de Dieu (2001) de Jean Anouilh ; les «  César » ne l’oublient pas : meilleur acteur dans un second rôle pour Le Toubib (1980), Le Fils préféré (1995) Ridicule (1997) ; meilleure première oeuvre pour L’Autre (1992) ; meilleur acteur pour Une affaire de goût (2001).
Le voyageur de toujours est revenu de loin. Il lui a fallu mettre une certaine douleur au repos. Il n’a pas cessé de voyager. Ce qu’il écrit nous le dit. L’histoire et le présent se confondent, le Chili, dans la tête, ce qu’il va en écrire, Paris, toujours là...
« Dans l’avion, j’essaie de noter tout ce que je n’ai pas eu le temps d’écrire pendant ce voyage. J’ai quelques fragments, parfois illisibles, mais tout est là, avec les bandes soigneusement étiquetées. L’arrivée à l’aéroport est un peu chagrine. Á la livraison des bagages, je somnole avec un bout de Chili dans la tête. Le tapis démarre, pas moi... Paris est sublime dans les lumières du matin. Paris n’est pas ingrate elle me pardonne mes infidélités. » (Cher amour, p.109.)

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