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Archives de la vie littéraire sous l’occupation Par Olivier Plat

 

Archives littéraires sous l’occupation Quelle fut dans le contexte de la France des années 1939-1945, l’attitude des acteurs de la vie intellectuelle, écrivains, journalistes, éditeurs, imprimeurs, vis-à-vis de l’occupant ? Plus de 650 pièces d’archives, photographies, lettres, manuscrits, coupures de presse, documents bureaucratiques, tirés essentiellement des collections de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), de la New-York Public Library, de la Bibliothèque nationale du Québec, nous détaillent les différents visages de la France durant les six longues années qui ont précédés la chute du IIIème Reich.
Dans sa lumineuse introduction, Robert Paxton nous remet en mémoire les caractéristiques de l’été 1940, ce « continent perdu ». Face au choc et au désarroi de la défaite, la figure paternelle du vainqueur de Verdun fut un temps perçue comme un recours et l’occasion de prendre « un nouveau départ ». Á ce titre, le témoignage du philosophe Paul Ricoeur (il se joignit provisoirement au « cercle Pétain » du camp de prisonniers de guerre où il était détenu) cité par l’historien américain, est éclairant : « Je dois à la vérité de dire que, jusqu’en 1941, j’avais été séduit, avec d’autres - la propagande était massive - par certains aspects du pétainisme. Probablement ai-je retourné contre la République le sentiment d’avoir participé à sa faiblesse, le sentiment qu’il fallait refaire une France forte. Cela a été le cas tant que nous n’avons pas reçu d’informations, tant que n’avons pas été touchés par la BBC que, grâce aux gaullistes du camp, nous avons pu écouter à partir de l’hiver 1941-1942 » L’évolution du régime aidant, les brusques changements d’attitude furent fréquents à cette époque : ainsi de François Miterrand qui après avoir été un modeste fonctionnaire sous Vichy s’engage activement dans la Résistance, ou de Paul Claudel, qui crut voir assez de vertu dans la « Révolution nationale » pour en 1940 écrire les respectueuses « Paroles au Maréchal », ce qui ne l’empêchera pas, un an plus tard, d’exprimer au grand rabbin de Paris « le dégoût, l’horreur et l’indignation » pour la façon dont Vichy traitait les juifs. Peu d’écrivains durant cette période optèrent pour le silence, à l’exemple de René Char, d’André Malraux ou de Michel Leiris qui dans son journal évoque « cette vraie maladie des " gens de lettres " qui ne conçoivent pas la possibilité de se taire et pour qui ne pas publier équivaut à une espèce d’anéantissement. » Jean Guéhenno quant à lui s’attriste de ce que «  l’homme de lettres n’est pas une des plus grandes espèces humaines. Incapable de rester longtemps caché, il vendrait son âme pour que son nom paraisse. » Rares furent aussi parmi eux, les résistants de la première heure, tel Jean Paulhan arrêté en février 1942 comme membre du réseau du musée de l’homme, et qui ne dût la vie sauve que grâce à l’intervention de Drieu la Rochelle (sept des camarades de Paulhan furent fusillés au mont Valérien).
Elles semblent déjà loin, les Décades de Pontigny, où l’on voyait des intellectuels de tous pays, de toutes opinions, conversant sous les charmilles. Elles servirent également de refuge pour les exilés d’Allemagne. En témoigne cette photo de Walter Benjamin par Gisèle Freund, tenant à la main un bouton d’or devant l’étang et le verger de l’abbaye de Pontigny. Peu de temps encore avant le désastre... Une lettre de Jean-Paul Sartre narre à Jean Paulhan ses exploits de météorologiste : « Je lâche des ballons comme des colombes... » Il s’est décidé à écrire un journal de sa « drôle de guerre », malgré le dégoût que lui inspire cet exercice : « C’est une mesure d’hygiène : j’y déverse tout ce que m’inspirent la guerre et ma condition de soldat et, de la sorte, ayant payé ma dette à l’actualité, j’ai l’esprit libre pour écrire un roman très pacifique qui se passe en 1938. » En six brèves semaines, l’armée française est balayée par l’ennemi. Plus de huit millions de Français, Belges, Hollandais, sont jetés sur les routes. Voici le récit de l’exode tel que nous le décrit une lettre de Marguerite Bloch, signée de la simple mention anonyme « Une française  »  : «  Dire que nous avons vu tant de films de réfugiés sur les routes... mais rien, non rien n’approchait de cela. Non seulement la route, mais les bas-côtés sont occupés et le trottoir. Gros camions commerciaux ; camions mi-militaires, attelages paysans, voitures de tourismes de tous modèles, de tous âges, et motocyclistes, et bicyclistes, et une collection de poussettes les plus invraisemblables ; charrettes à bras traînées par l’homme et supportant le mobilier, les enfants, la grand’mère les jambes ballantes, petites voitures d’enfants contenant jusqu’à trois enfants et les paquets les plus biscornus, ou pas d’enfants du tout et toutes les richesses de la famille, - mais surtout des piétons chargés, écrasés sous les valises, les ballots, les sacs et se frayant un passage à travers les véhicules, foule tendue, qui ne pense qu’à avancer, qu’à fuir, la tête basse, et, chose impressionnante, complètement silencieuse. » Étrange Paris de l’an 1940, sorte d’année zéro. Photos surréalistes des Parisiens sous l’Occupation pour nos yeux d’aujourd’hui : un glâneur au jardin des tuileries (que ramasse-t-il ? on aimerait le savoir...), une femme assise sur un banc de pierre, absorbée dans la lecture de son journal, un coq se tient lui aussi sur ce banc, et si l’on y regarde de plus près on lui voit un fil à la patte. Robert Doisneau suggère l’essentiel de ce qui préoccupe les Français en ces temps de restrictions  : la nourriture. L’essence ayant été réquisitionnée par les Allemands, le « pays France » écologiste avant l’heure, roule à vélo comme nous le montre un article illustré dans « l’Almanach Hachette »  ; on y voit aussi des réclames pour le cours Pigier « Hâtez-vous d’apprendre l’Allemand ». Mais l’ennemi pour l’occupant et le gouvernement de Vichy, ce sont les juifs, les francs-maçons, les communistes. « Par qui voulez-vous être assassiné  ? » clame une affiche invitant à un débat sur le bolchevisme organisé par des « patriotes clairvoyants ». Dans la Gerbe du 17 avril 1941, « Les traits du type judaïque », un article de « Montandon l’anthropologiste », personnage que l’on retrouve dans Féerie pour une autre fois de Céline... Il ne s’agit pas seulement de mots en l’air... L’État Français achève de sombrer dans l’abjection en coopérant activement avec les nazis, allant même parfois jusqu’à outrepasser leurs demandes, en édictant différentes lois portant sur le statut des juifs, dont la première dès le 3 octobre 1940. Deux feuillets jaunis, aux bords déchirés, un extrait du Journal officiel conservé par Irène Némirovsky, l’auteur du roman Suite française, auquel sera attribué un prix Goncourt posthume. Il s’agit de l’article du 4 octobre qui vient en complément de la loi du 3 octobre, donnant aux préfets le pouvoir d’interner les juifs étrangers et qui ne la concerne que trop : arrêtée par la police française le 13 juillet 1942, elle sera dirigée sur Pithiviers et déportée à Auschwitz par le convoi n°6, comptant 809 hommes et 119 femmes. « Pour ma part, depuis plusieurs années déjà je voyais venir ce qui est arrivé ; mais la réalité s’est chargée de dépasser ce que la fantaisie la plus sombre aurait pu imaginer. Nous avons touché le fond de l’abîme. Du moins saurons-nous maintenant où était le mal.  » écrit Henri Bergson à Léon Brunschvicg le 31 juillet 1940.

En regard d’un Sacha Guitry qui dans un ouvrage publié en 1944 célèbre la France éternelle de «  Jeanne d’Arc à Philippe Pétain », des appels au meurtre d’un Brasillach ou des diatribes antisémites d’un Céline, des listes de livres interdits « Otto  » et « Bernhard » de la Propaganda-Staffel, de la NRF « aryanisée » de Drieu, du voyage à Weimar de certains intellectuels et artistes français ou du vibrant discours prononcé par Cocteau en hommage à Arno Breker, le sculpteur de Hitler, dont la presse officielle se fait complaisamment l’écho, il y a ces petits bouts de papiers anonymes qui subvertissent l’espace public, abandonnés sur un banc, une table de café, à un guichet de poste, « fine clarté entre l’étoffe et la peau » pour paraphraser Jean Paulhan, une efflorescence de journaux qui circulent sous le manteau (plus de 1 015 titres répertoriés par la Bibliothèque nationale de France), de revues littéraires clandestines, dont l’une des principales Les Lettres françaises fut fondée par un communiste Jacques Decour et un non-communiste Jean Paulhan, il y a la librairie de Jeanne Wagner « Au voeu de Louis XIII » qui sert de boîte aux lettres, de dépôt d’armes et de faux papiers pour les armées de l’ombre (elle le paiera de sa vie), il y a cet hymne à la Résistance intellectuelle que fut le poème « Liberté » de Paul Eluard, parachuté à des milliers d’exemplaires par les avions de la RAF sur le territoire français, il y a cet exploit stupéfiant des Éditions de Minuit qui impriment clandestinement plus de vingt-cinq titres dont le célèbre Silence de la mer de Vercors et le recueil intitulé L’Honneur des poètes auquel contribue Robert Desnos avec son poème résistant « Le Veilleur du Pont-au-Change ». Puis il y a le retour des survivants des camps et cette lettre déchirante de Marguerite Duras à Robert Antelme, datée de « mardi midi » [8 mai 45] : « Tu es vivant. Tu es vivant. Je ne sais pas d’où je reviens moi aussi. Combien de temps suis-je restée dans cet enfer ? [...] Sois prudent. Il ne faut pas trop manger. Et pas d’alcool, pas une goutte. Il fait beau. C’est la Paix. Tu vis. Qu’il est beau ce jour Robert. »


Robert O. Paxton, Olivier Corpet, Claire Paulhan.
Archives de la vie littéraire sous l’occupation
À travers le désastre

Tallandier / IMEC éditeur, 2009

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