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Jacques Serena : portrait. Par Corinne Amar

 

Jacques Serena, juin 2009 Jacques Serena
© Photographie Nathalie Jungerman, juin 2009

Dans La confession d’un enfant du siècle, Musset raconte comment il fut pris de la maladie du siècle, alors qu’il était à table, invité à un souper fastueux, le cœur débordant d’amour pour sa magnifique maîtresse qu’il regardait non sans ivresse - de celles qu’apporte l’amour quand on aime et qu’on est aimé, tout autant que le vin. Alors que sa fourchette tombe et qu’il se baisse pour la ramasser, il surprend, soulevant la nappe pour voir où elle avait roulé, le pied de sa maîtresse entrelacé à celui de son voisin (ami intime du narrateur). C’est à partir de là, que le sentiment de l’existence bascule et lui devient autre.

Lorsqu’on lit le tout premier roman de Jacques Serena, Isabelle de dos (1989), on ne peut s’empêcher de sentir une fraternité, délectation morose face au malheur, à la trahison, émeutes en soi et hors de soi, confession d’une sensibilité elle aussi bien de son siècle, dès le premier roman, mais aussi plus tard, plus loin, dans les suivants.

Dans Isabelle de dos, le narrateur, Chris, fait la chronique quotidienne et lucide, fouille intime d’une relation amoureuse abîmée par une infidélité.

« J’ai mis un moment à me décider à entrer dans le couloir, avec mon gros sac noir. Mais j’aurais aimé faire la surprise ou qu’on m’attende, l’un ou l’autre. Mais j’ai dû taper six fois sur la lourde porte en bois avant qu’elle ouvre. Elle a ouvert, elle a dit Ah c’est toi. Comme on dit Tiens un os de seiche, qu’on trouve sur la plage. (...) Et puis, elle s’est retournée en laissant la lourde porte ouverte, entrouverte plutôt qu’ouverte, et je l’ai vue s’éloigner, de dos, dans le couloir... » (p.3) « Lorsque Chris est revenu, après tout ce temps, Isabelle était assise dans la cuisine, à manger un yaourt. Elle lui a juste ouvert la porte et s’est réinstallée, sans plus guère s’occuper de lui. Elle a dit très peu de choses. Elle est ensuite montée se coucher et Chris a aperçu par terre, dans la chambre, une boite d’allumettes ; pourtant, Isabelle ne fumait jamais. Chris n’a rien dit... »

Les phrases se font courtes, factuelles, comme pour entraîner la circulation des pensées, ne pas les laisser stagner, bloquer, obséder. Economie de ponctuation. Distance instinctive, comme pour reconnaître, ordonner son monde, effort malgré l’enfermement en soi, la difficulté à dire, à communiquer, l’inaptitude à être soi, à vouloir être heureux. Son ressort intérieur ? une volonté de conscience, une volonté de réel.

Dans Isabelle de dos, le narrateur, Chris (comme l’auteur) vit de peu et gagne sa vie en gravant des bracelets de cuir sur les marchés. Surtout, il se demande pourquoi Isabelle lui tourne le dos.
« À l’origine, confiait l’auteur, Isabelle de dos était un journal qui n’était même pas destiné à être publié. Je n’avais rien compris à cette histoire qui m’était arrivée, et j’adore ce que je ne comprends pas. J’ai commencé à écrire : « Lundi, elle a dit ça, et puis elle a fait ça », c’était vraiment pour y voir clair. Et puis je me suis pris au jeu, à fouiller les comportements, sans rien ajouter. Ce qui ne m’a pas marqué n’y figure pas, ce que je n’ai pas compris y est, tel quel. Je sais que des lecteurs ont des explications à propos de l’attitude d’Isabelle, je les écoute avec attention puisque moi je n’ai pas de solutions pour mes personnages. Mais de toute façon, ce ne sont pas les explications qui m’intéressent, c’est le sens, le sentiment. Toute explication massacre le sens. Et il n’y a pas de sentiment faux. »
De la vie de Jacques Serena, on sait des choses, de celles qu’il fait dire ou vivre à ses narrateurs, parce que ses narrateurs lui ressemblent.

Il naît en 1950, à Vichy. Famille, milieu modeste. En 1953, sa famille s’installe à La Seyne-sur-mer. Les études l’intéressent peu. À seize ans, il réclame sa liberté. À dix-huit, il est élève à l’école des Beaux-Arts de Toulon. Il envisage, un temps, d’être peintre. Il se lie à des comédiens de café-théâtre pour lesquels il se met à écrire « des trucs décalqués à partir d’Arrabal ou Beckett. Heureusement qu’on était à Toulon où les gens n’avaient jamais entendu parler de Beckett ». Des métiers ? Il se souvient avoir été ajusteur, dessinateur, charpentier, ferronnier d’art... La famille ? « Je me sentais un peu à part. »
Il vit de petits boulots dans les marchés, les foires, ventes préférables encore au travail en usine, connaît le monde dur, sauvage, des petites gens, de la précarité, du dénuement, abîme sa santé, déménage au gré des aubaines - pas de palais, des chambres de bonne plutôt - n’a pas de logement fixe, découvre l’écriture (écrit court, vite, sans fioriture, sentiment minimum, par nécessité, par urgence, parce qu’il écrit là où il peut), sans savoir que l’écriture serait son moyen d’expression, qu’il écrirait plusieurs romans, une pièce de théâtre, serait publié chez Minuit, rattraperait le temps, attraperait l’écriture comme on vit une résurrection et même, animerait des ateliers d’écriture en université, en milieux défavorisés ou carcéraux.
Il commence par un tout premier roman, L’Idiot en armure, jamais publié, mais d’autant plus présent, que ses thèmes à venir, revenir dans les romans qui seront écrits et publiés, habités par ces personnages et leur déréliction, ce rapport difficile au monde, cette absolue solitude ressentie, ces trahisons d’amis, d’amours, leur violence, ces figures de femmes qui ne restent pas, ces effusions fragiles comme la santé ; tout ça est déjà là, en substance vive, dans ce lourd manuscrit « remarquablement raté ».
Mais la voie est tracée, trouvée ; écrire, pour nommer ce qui est, faire tomber l’armure...
Le devenir dessiné sous l’être.

Après Isabelle de dos, Serena écrit Basse ville (1992), ou la rencontre imprévisible de deux êtres, à travers leurs monologues alternés. Vies douloureuses et violentes. L’un est emmuré dans la loge d’un vieux théâtre de la basse ville. L’autre, isolé sur la terrasse ensoleillée des beaux quartiers, n’en mène pas moins une vie qui n’a rien de zen. Existences réduites à elle-mêmes. Rencontre entre ces deux-là, solitudes frottées l’une à l’autre, hannetons qu’un fil retient à la patte et dont l’esprit ne parvient pas à prendre son essor. Un an plus tard, paraît Lendemain de fête. Personnages encore sur le fil du rasoir, errances entre bars sombres et filles faciles, petits trafics, histoires de dérive et de fatigue et de survie, histoire aussi de deux hommes que le souvenir d’une même femme rassemble...

D’où vient l’écriture ? De quelle partie du corps ? « On écrit pour se rendre, lambeau par lambeau, pour se supprimer à crédit, pour se purifier, pour se perdre, on n’est pas là pour gagner mais pour essayer de perdre. Je voudrais atteindre ce moment où, que l’on fasse une chose ou une autre, ou son contraire, ou rien, c’est la même chose. »

Ensuite, viendront Rimmel (1998), Plus rien dire sans toi (2002), L’Acrobate (2004), Sous le néflier (2007). Rimmel deviendra une pièce de théâtre ; « Le théâtre me passionne depuis qu’il me semble être un des derniers lieux où des gens viennent se réunir pour que des choses graves, fortes, violentes, intimes, aient lieu. Retrouver un matelas, et celui qui s’y était couché en compagnie de celle que l’on avait cru sienne, vouloir voir une fois pour toutes ce que sinon de toute façon l’on n’arrête pas de voir avec tout ce pire que charrie le doute, voilà ce que peut permettre, par exemple, le théâtre ».
Serena n’a jamais peur du pire, et même il l’embrasse, l’étreint, le prend à bras-le corps. Ses personnages sont fatigués et pourtant continuent d’exister. Rimmel, c’est comme la ronde infinie du cœur souffrant à l’infini, la misère dans sa forme épurée, plate, là encore, pas d’effet de style ; Il y en a un qui en a aimé une, qui peut-être l’aime encore, ou le croit. Il y en a un autre... ; confession d’une enfant du siècle...
« Un jour une fille est venue me voir. Elle m’a parlé d’elle, comme ça, et j’ai su que si je prenais ce moment de confession et que je le transportais sur une scène, c’était quelque chose de plus fort que n’importe quel théâtre », confie Serena, dans un entretien au Matricule des Anges, à propos de sa pièce.

Et sur le dos d’une feuille que Jacques Serena poussait vers une poubelle, on pouvait lire : « Je ne supporte pas d’être heureux. » Alors, là on comprend mieux, pourquoi la détresse prend tant de place : réel versus imaginaire ; c’est à partir du réel seul qu’il écrit. Car il s’agit de tenir en équilibre, tel un acrobate sur un fil, dans un monde déséquilibré où tout l’art est celui de danser au-dessus de l’abîme, sinon tomber ou mourir ; où tout l’art encore est celui de révéler l’invisible dedans. « On vit ce qu’on écrit et n’invente donc rien, jamais. » Tel l’Acrobate (qui risque sa vie sur un fil, « qui marche sur ses extrémités ») qui ne recherche ni les succès, ni la sécurité, ni même l’idée de richesse ou de douceur, le narrateur des romans de Serena n’existe qu’avec ses chutes. Ce désir vital de vivre, ce désir-là passe par l’écriture, seul langage pour que quelque chose prenne forme, ait « une chance de naître », sorte de son ombre. C’est là que l’auteur puise son énergie, sa source, son inspiration. Jacques Serena, malgré son nom, ne cherche pas la sérénité.


Bibliographie

-  Isabelle de dos, roman (Minuit, 1989).
-  Basse ville, roman (Minuit, 1992).
-  Lendemain de fête, roman (Minuit, 1993).
-  Paresse, avec Raoul Vaneigem, nouvelle (Centre Georges Pompidou, 1996).
-  Esprit de corps, avec Blasons d’un corps féminin de Régine Detambel (Via Voltaire, 1996).
-  Rimmel, théâtre (Minuit, 1998).
-  Et pendant qu’il la regarde, photographies de Raymond Macherel (Le Point du jour, 1998).
-  Fleurs cueillies pour rien. Gustav Klimt (Flohic, « Musées secrets », 1999).
-  Gouaches, théâtre (Théâtre ouvert, 2000).
-  Voleur de guirlandes, nouvelle (Le Verger, 2000).
-  Quart d’heures. Clients, théâtre (Les Solitaires intempestifs, 2001).
-  Velvette. Jetée, théâtre (Les Solitaires intempestifs, 2001).
-  Plus rien dire sans toi, roman (Minuit, 2002).
-  L’Acrobate, roman (Minuit, 2004).
-  Les Fiévreuses (Argol, 2005).
-  Sous le néflier, roman (Minuit, 2007).

Site des Éditions de Minuit :
http://www.leseditionsdeminuit.eu/f...

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