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Marie-Odile Beauvais, Le Secret Gretl Par Corinne Amar

 

Le Secret Gretl, Marie-Odile Beauvais C’est d’abord une photographie en noir et blanc sur la couverture (la photographie ou la preuve sûre du souvenir, l’image qui vient attester que ce que je vois a bien été) ; un visage mélancolique, énigmatique, les yeux fixent l’objectif. À qui ils appartiennent, à quelle époque, on pourrait le supposer mais la légende ne nous le confirme pas. Ces yeux gardent leur mystère et le mystère - on le sait - est inséparable du secret, du silence, du dissimulé, de l’opaque. On se penche sur cette photographie à nouveau, qui prête au visage comme une façade : elle donne à voir mais elle ne dit pas.
Le secret que cache ce jeune visage, Marie-Odile Beauvais a eu à cœur de le dé-couvrir, lui donner corps par l’écriture, le sortir de son ombre, reconstruire une histoire personnelle, l’histoire de Gretl, remonter patiemment le fil, renouer avec la source.
« Pour avoir du plaisir, disait Voltaire, il faut avoir un peu de passion, il faut un grand objet qui intéresse ». Celle qui avait su se plonger dans les vingt et un volumes de la correspondance de Marcel Proust pour rédiger un Proust vous écrira (éditions Melville/Léo Scheer, 2005), où elle alternait biographie et autofiction, égrenant librement les citations, les trésors, mêlant extraits de lettres, commentaires, pastiches, récits proprement autobiographiques, savourant avec allégresse d’entrer « dans un parc merveilleux peuplé de correspondants », entreprend ici, avec la même ferveur, le même souci de la concision qu’un orfèvre, de retrouver les traces de la fille naturelle de son grand-père, tante inconnue et née Allemande, en 1915.
Qui est Gretl ? Pourquoi Gretl ? « Pourquoi je l’aime ? Les bâtards ont ma préférence ? Peut-on aimer ce qu’on ne connaît pas ? J’ai été Gretl. Malgré moi. Mon grand-père me regardait pour la voir elle, il jouait avec moi pour jouer avec elle, il m’aimait en l’aimant elle. Elle était l’aimant qui l’attirait vers moi. J’étais plus grande que moi. Avec lui j’étais moi idéal. Avec les autres, je suis moi ordinaire » (p.40).
On est en 1915, dans un petit village bavarois. Paul, Français, alors ingénieur et combattant sur un cuirassé, tombe amoureux d’une jeune femme Allemande. Ils ont à peine plus de vingt ans. Ils prévoient de se marier mais la guerre les sépare. Gusti est enceinte. Lorsqu’il est enfin démobilisé, cinq ans plus tard, il retourne chercher femme et enfant. Mais le temps a passé, Gusti est mariée à un Allemand, attend un autre enfant, s’est cru oubliée, élève ses deux filles comme si elles avaient le même père, et le premier, lui, n’a plus de place, plus de rôle. Elle lui a dit de partir, de ne plus revenir.
Gretl a dix-huit ans quand Hitler prend le pouvoir. Elle porte fièrement l’uniforme allemand. Elle a une sœur, sa fée, elle l’adore. Elle est à Paris, au service de l’armée d’occupation. Elle aime la mode, les passions la troublent. Elle se laisse séduire par des officiers de la Wehrmacht mais rien d’officiel. Elle voyage en Europe, elle préfère la France. Elle écrit sur des cahiers d’écolier son journal, elle y retrace sa vie, elle a soixante-sept ans, ces cahiers (il y en a cinq), inconnus, enterrés, miraculés, l’auteur les a retrouvés, elle les livre, ils constituent la deuxième partie du récit. « J’avais cinq ans. C’était après mon anniversaire, un jour de neige. Un homme est entré. Je ne l’avais jamais vu. J’ai pensé que c’était un homme de la ville. Il portait un gros paquet léger. Il avait l’air épuisé. Il n’avait pas une voix normale. Grand-maman lui parlait comme on parle à un méchant. Elle m’a poussé vers lui pour qu’il m’embrasse. La neige avait fondu autour de ses souliers. Grand-maman a essuyé les traces après son départ. Elle a ouvert le paquet. Il était composé de deux boîtes. [...] On aurait dit un présent pour une grande personne. C’était pour moi. » (cahier 1, p.195).
Il arrive à Gretl d’écrire en français. Elle se raconte, se souvient, évoque son amour idolâtre pour sa sœur, sa première rencontre, brève, avec cet inconnu, son père, avant d’aller plus tard le rechercher à Paris dans les années 1940-1943, où ils feront davantage connaissance, où l’époque est aux « autobus à plate-forme et aux charrettes des quatre saisons », elle a le cœur qui bat quand elle entend jouer l’hymne allemand, admire le Führer, rêve de ce père qu’on lui a caché, porte un nom d’adoption qui ne lui accorde pourtant aucun droit, s’éprend d’un jeune résistant français de seize ans, sait qu’elle aime dessiner, est modéliste un temps dans une maison de couture, à Munich... Elle sait surtout qu’elle est la fille d’un soldat inconnu. Marie Odile Beauvais
Marie-Odile Beauvais retrace progressivement un destin traversé par l’Histoire et derrière ce destin une Allemagne au passé encore brûlant et en lente reconstruction. Construction narrative personnelle, romanesque ; l’auteur plonge dans le roman familial, poursuit ses interrogations capitales, ses tâtonnements - Elle existe quelque part. Dans un dossier, dans un registre, dans une tombe. -, traque les ombres, les hontes et les silences, construit pas à pas le puzzle, comme si, allant au-devant de sa quête sans relâche, de son enquête, au seuil d’une conversation reconstituée, d’une lettre révélée, d’un cahier découvert, dans ces frontières imperceptibles entre soi et l’autre, dans cette exploration minutieuse de ce qu’on lui dérobe et qu‘elle n’a de cesse de vouloir restituer, elle cherchait à s’expliquer à elle-même. Tenter d’arracher les choses à leur obscurité, c’est une certaine manière de les justifier... Comment entrer dans l’histoire des autres ? Elle se demande.
Qui était-elle ? « Je l’ai poursuivie de Nancy à Ratisbonne, de Nuremberg à Munich. D’une guerre l’autre, d’un pays l’autre, d’un siècle l’autre. [...] Pour elle, j’ai suivi des pistes qui ne menaient nulle part et je suis revenue sur mes pas. Pour elle, j’ai écrit des dizaines de lettres sentimentales, à l’allemande, accompagnées de photocopies pathétiques - la mèche de cheveux, la photo de la petite fille triste, la lettre où Gusti demande pardon à Paul » (p.43).

Gretl : figure réelle, figure fictive, exhumée, redessinée, déchiffrée, traduite, interprétée, surgie d’un nom, d’un « dossier » caché, d’un passé fermé, de photographies pâlies, surgie d’une mémoire - ce vacillement avec le langage autour -, d’un besoin de savoir, héroïne élue parce qu’elle vous porte, vous aide à vaincre vos impossibilités, vous délivre de vos limites et même vous aide à les franchir - comme une « évidence », jusque-là passée inaperçue...
Qui est Gretl ? Pourquoi Gretl ?
Pourquoi je l’aime ?
Parce qu’au-delà de la quête patiente, infatigable du biographe, au-delà du romanesque de la romancière, il est une quête plus grande encore et tout aussi inépuisable ; celle des origines, du questionnement, du voeu de vérité(s).

Marie-Odile Beauvais, Le Secret Gretl, éd. Fayard, 386 pages, 26 août 2009.

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