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Thomas Mann - Theodor Adorno : portrait. Par Corinne Amar

 

Adorno et Thomas Mann, Briefweschsel Theodor W. Adorno - Thomas Mann
Briefwechsel 1943-1953,
Suhrkamp, 2002

Thomas Mann (1875-1955), né au coeur de la société bourgeoise allemande, dans la ville de Lübeck est le frère cadet de Heinrich Mann, poète et romancier, et la famille de Thomas Mann incarne, à elle-seule, enfants compris ; Klaus, Erika, Golo, un chapitre important de l’histoire allemande du 20e siècle. « La grande oeuvre de Thomas Mann est d’abord le produit de sa personnalité douée d’un fond vigoureux de vitalité physique et psychique [...] mais l’ampleur et le niveau de sa spiritualité, il les doit incontestablement au milieu spirituel où il s’est installé d’emblée et qu’il n’a cessé d’élargir toute sa vie. Goethe et Nietzsche, Novalis et Wagner, Schiller et Freud, Maupassant et Tchekhov (il faudrait en nommer beaucoup d’autres encore), il ne les a pas seulement mis à contribution et annexés à ses desseins, mais il a vécu de leur substance et a continué leur recherche » souligne Louis Leibrich, dans les Cahiers de l’Herne, Thomas Mann  ; Un monde multidimensionnel, p.32). En 1891, son père meurt, l’affaire familiale est liquidée. En 1894, il est employé dans une compagnie d’assurances, à Munich, mais abandonne cette profession bourgeoise, un an plus tard, pour devenir écrivain et être libre.
« Que vais-je faire de ce qui en moi, dans ma vie, n’est pas bourgeois ? » Ce sera la question fondamentale de l’homme, au coeur d’une problématique familiale qui ne pouvait se résoudre que par deux solutions extrêmes ; l’art ou la mort ; le mal de vivre ou sa sublimation dans l’art ; au cœur même du rêve d’une vie sociale, démocratique et humaine, malheureusement peu en accord avec les réalités de son temps.
Il débute sa vie d’auteur en publiant ses textes dans une revue. Sa première nouvelle à succès Les Buddenbrook paraît en 1901. Quand il commence à écrire ce premier roman, Thomas Mann a vingt-deux ans. Il écrit à son ami Otto Grautoff qu’il a « soudainement découvert un sujet », l’histoire de sa propre ascendance. Il s’est inspiré de l’évolution du commerce en céréales que l’un de ses ancêtres avait fondé à Lübeck en 1790, pour décrire la grandeur et la décadence d’une famille, dans l’Allemagne, au tournant du 19e siècle. Sa gloire littéraire atteint son premier point culminant avec Les Buddenbrook. Toujours, on retrouvera les thèmes de l’art et de la beauté, majeurs, dans ses écrits ; avec Tonio Kröger (1903), qui évoque l’histoire d’amour entre un jeune homme tourmenté et son camarade de classe Hans Hansen, pour une large part autobiographique (aveu qu’il exprimera dans ses correspondances), ou encore dans la Mort à Venise (1912), histoire inspirée par un voyage dans cette ville et la mort du compositeur Gustav Mahler, l’année précédente. Il est reconnu. Et pourtant, il est inquiet. En 1913 - il a trente-huit ans - il écrit à son frère : « Ce que je ressens en moi, cependant, c’est la menace permanente de l’épuisement de mes forces, ce sont des scrupules et des doutes, c’est de la fatigue et une vulnérabilité et une faiblesse qui font que toute attaque m’ébranle au plus profond de mon être, c’est l’incapacité à prendre, comme toi tu as su le faire, des orientations politiques et intellectuelles, et une sympathie pour la mort qui m’est innée et qui va toujours croissant. [...] Quand on sent sur soi tout le poids de la déplorable situation où se trouvent l’époque et la patrie, sans avoir les forces nécessaires pour lui donner une forme, on est bien malheureux [...] Je suis au bout du rouleau et je crois que je n’aurais pas dû être écrivain. » (cf. Correspondance à Heinrich Mann).
L’univers romanesque de Thomas Mann est complexe, ses personnages pour la plupart, sont des êtres atteints dans leur élan vital et sujets, soit à la maladie, soit à la mort. Le thème de la décadence de la bourgeoisie, autre fil conducteur de son œuvre, est empreint de ses lectures nietzschéennes. Il est sorti des formes littéraires traditionnelles, s’imprègne profondément, savamment, d’histoire, de philosophie, de sociologie, de psychologie, de médecine, de musique... « C’est la totalité du savoir humain que veulent acquérir les personnages les plus représentatifs de sa soif de connaître » (Louis Leibrich). Un séjour dans un sanatorium et la catastrophe de la Grande guerre lui inspirent le sujet de son roman le plus célèbre, La Montagne magique, publié en 1924, et dont les lignes du début évoquent d’emblée le mystère : « Un simple jeune homme se rendait au plein de l’été de Hambourg, sa ville natale, à Davos-Platz, dans les Grisons. Il allait en visite pour trois semaines. » Hans Castorp y restera sept ans (s’étant rendu au sanatorium de Davos pour une simple visite à son cousin malade, il sera convaincu de sa propre maladie).
En 1929, quelques années après avoir publié la Montagne magique, Thomas Mann remporte le prix Nobel de littérature. Fondamentalement opposé au régime nazi, et suivant les traces de son frère, Heinrich, il abandonne son pays pour la Suisse, en 1933, et s’installe aux États-Unis, dès 1938. À partir de là, il devient la voix dominante de la littérature allemande en exil.
Il a, en Californie, pour compagnon d’exil, le théoricien, musicologue et compositeur allemand, Theodor Adorno, qui lui aussi a quitté l’Allemagne pour fuir le régime nazi. Adorno, né en 1903, est de vingt-huit ans plus jeune que Thomas Mann. Il a fait ses études musicales avec des maîtres ; Bernhard Sekles, à Francfort ; Alban Berg, à Vienne ; il a enseigné à l’Université de Francfort. Il s’intéresse de près à la production musicale de l’après-guerre ; conjuguant sensibilité esthétique et violence de la critique, il est l’auteur de plusieurs monographies, dont celle sur Wagner, il s’est consacré principalement à la critique musicale, comme rédacteur en chef de la revue musicale viennoise Anbruch, dans les années 1928-1931.Génie composite, très tôt, Adorno écrit des essais sur la musique où se retrouvent les influences de Hegel ou Marx, sur la philosophie, la théorie de la société, la littérature...
Le panthéon d’Adorno ? Bach et Schönberg, Proust et Valéry, Kafka et Walter Benjamin...
Mann et Adorno se sont rencontrés, en mars 1943, au cours d’une soirée. En juillet, Thomas Mann est dans la rédaction de son dernier grand roman, Le Docteur Faustus, qu’il écrira de 1943 à 1947, avant de le faire publier en 1949. Le Docteur Faustus est l’histoire de la vie imaginaire du compositeur allemand, Adrian Leverkühn racontée par un ami. L’intrigue, sur le mode romanesque, traite de la violente crise spirituelle qui bouleverse l’Europe au sortir de la guerre et mêle personnages, fables, événements, théories, souvenirs, idées, lieux... « Jamais je n’ai autant aimé un personnage imaginaire », écrit-il, parlant de son héros et de ce mélange de tendresse, de pitié, d’admiration pour celui qui a signé son pacte avec le diable dans une maison close en contractant volontairement la syphilis avec une prostituée, en échange d’une Illumination, elle-même porteuse de l’étincelle créatrice. On retrouve là aussi ce thème dominant chez Mann de l’initiation par la maladie. Thomas Mann qui, pour élaborer son roman, a étudié la musicologie et les biographies de grands compositeurs (Mozart, Beethoven, Alban Berg...) et de philosophes, a besoin d’un conseiller, pour comprendre profondément l’essentiel du message contemporain musical, et Adorno va lui fournir toute la théorie qui lui manque. Dans Le Journal du Docteur Faustus (éd. Bourgois), qui rassemble des notes chronologiques prises sur cette période et évoque la grande aventure intellectuelle et politique d’un écrivain au sommet de son art, il évoque les relations qu’il noua avec des hommes politiques de premier plan, des savants, des musiciens ou des philosophes, comme Einstein, Schönberg ou, notamment Adorno :
« J’y trouvai une critique de la situation artistique et sociologique, très évoluée, subtile et profonde, offrant les plus singulières affinités avec l’idée directrice de mon ouvrage, avec la composition dans laquelle je vivais, à laquelle j’oeuvrais. À part moi, je décidai Voilà mon homme. » Il indique ainsi que certaines observations d’Adorno l’ont conduit à récrire des parties entières du livre, et que c’est à lui qu’il doit une connaissance approfondie de la musique - musique dite atonale, sérielle, dodécaphonique, et inventoriée si consciencieusement qu’un spécialiste n’y trouverait rien à redire. Leurs relations vont s’intensifier, donner lieu à une correspondance d’échanges nourris autour de la musique, entre 1943 et 1955 ; Theodor W. Adorno - Thomas Mann ; Correspondance 1943-1955, édition Christoph Gödde et Thomas Sprecher, traduit de l’allemand par Pierre Rusch, Klincksieck, Paris, 2009.
« J’ai besoin d’intimité musicale et de détail caractéristique, ce que je ne puis obtenir que d’un connaisseur aussi étonnant que vous, Votre Thomas Mann », écrit-il, de Californie, le 5 octobre 1943. Échanges réguliers, amicaux, chaleureux, où l’un et l’autre sont en communion et soucieux l’un de l’autre.
Très honoré et cher Monsieur Mann,
J’obéis à un profond besoin profond en vous souhaitant les meilleures choses et les plus heureuses pour votre soixante-dixième anniversaire, répond Adorno à son fervent épistolier, le 3 juin 1945, de Los Angeles.

L’année 1949 voit Le Docteur Faustus publié, et marque un tournant dans la vie de Thomas Mann, puisqu’il revient en Allemagne pour la première fois, après un exil de seize ans. « J’éprouvais comme une horreur irrationnelle à l’idée de reposer un jour dans cette terre allemande qui ne m’a rien donné et rien demandé. L’Allemagne m’est devenue totalement étrangère. » Incompatibilité absolue de l’écrivain avec l’idéologie nationale socialiste. Il préfèrera retourner en Suisse, en 1952, y mourra en 1955.
Adorno meurt aussi en Suisse, à Viège, le 6 août 1969. Si son oeuvre musicale, pour la plupart inédite, demeure méconnue, le philosophe aura exercé une profonde influence sur la philosophie musicale et l’analyse esthétique.

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