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Lettres choisies - Correspondance Théodor W. Adorno & Thomas Mann

 

Thomas Mann à Theodor W. Adorno

1550 San Remo Drive
Pacific Palisades, California
2 juillet 1948

Cher Monsieur Adorno,
j’ai commencé à écrire au petit bonheur le mémoire autobiographique de la naissance du Faustus, le « Roman d’un roman  », et j’aurais bien voulu avoir à cet usage quelques données et points de repère concernant votre personne, vos origine, votre parcours : qu’est-ce que vous m’aviez dit à propos de votre mélange familial - génois-viennois ? -, vos études de musique et de sociologie, votre relation avec Horkheimer, votre activité académique à Francfort ? Quelques notes, si je puis me permettre ?

Votre
Thomas Mann


Theodor W. Adorno à Thomas Mann

T. W. Adorno
316 So. Kenter Ave.
Los Angeles 24, Calif.
5 juillet 1948

Cher et honoré Monsieur Mann,
c’est avec joie que je vous communique ces quelques renseignements. Je suis né en 1903 à Francfort. Mon père était un Juif allemand, ma mère, elle-même cantatrice, est la fille d’un officier français d’origine corse - génoise, au départ - et d’une cantatrice allemande. J’ai grandi dans une atmosphère dominée par les intérêts théoriques (politiques aussi) et artistiques, musicaux au premier chef.
J’ai étudié la philosophie et la musique. Au lieu de me décider pour l’une ou l’autre, j’ai eu toute ma vie le sentiment de poursuivre le même but dans ces domaines divergents. J’ai obtenu mon doctorat en 1924 avec une thèse portant sur la théorie de la connaissance. En 1931, j’ai passé mon habilitation de privatdozent avec mon livre sur Kierkegaard, et j’ai enseigné la philosophie jusqu’à ce que les nazis me chassent de mon poste en 1933.
J’ai quitté l’Allemagne en 1934, pour travailler d’abord à l’Université d’Oxford, avant de suivre en 1938 l’Institute of Social Research à New York. Je vis à Los Angeles depuis 1941.
Ma relation avec cet institut et mon amitié pour Horkheimer remontent à mes premières années d’études. Elles sont indissociables de l’orientation dialectique de ma pensée, de mon penchant pour la sociologie et la philosophie de l’histoire. Ma relation avec Horkheimer s’est principalement cristallisée dans le livre que nous avons écrit ensemble, Dialectique de la raison, ainsi que dans notre publication à la mémoire de Walter Benjamin. Mes études musicales portèrent sur la composition et le piano, d’abord chez Bernhard Sekles et Eduard Jung à Francfort, puis avec Alban Berg et Eduard Steuermann à Vienne. L’amitié avec ces deux derniers, ainsi qu’avec Rudolf Kolisch et Anton von Webern, fut déterminante pour moi sur le plan artistique. De 1928 à 1931, je militai pour la musique moderne radicale comme rédacteur de la revue Der Anbruch à Vienne.
L’interaction entre la musique et la philosophie sociale a trouvé son expression, en dehors d’un livre partiellement inédit sur Richard Wagner, dans de nombreuses études en allemand et en anglais, dont la plupart ont été publiées dans la Zeitschrift für Sozialforschung. Le livre Philosophie de la nouvelle musique, qui doit maintenant paraître en Allemagne, clôt provisoirement ces travaux. La première partie, écrite dès 1941, traite de Schönberg, de son école et de la technique dodécaphonique. Je montre que si Schönberg est sans conteste le plus grand compositeur vivant, l’épuration constructive de la musique, objectivement nécessaire, menace pour des raisons non moins objectives, pour ainsi dire par-dessus la tête du compositeur, de retomber dans l’obscurité mythologique. La seconde partie, que je viens seulement de finir, porte sur Stravinsky : elle expose l’impossibilité d’une restauration musicale et ses liens avec les tendances régressives de notre époque. Depuis plus de dix ans, je prépare un livre sur Beethoven, abordé sous l’angle de la philosophie et de la théorie de la composition. Parmi mes travaux non-musicaux les plus récents, je citerai le livre d’aphorismes Minima moralia. J’espère que vous ne me jugerez pas trop présomptueux si je vous prie de mettre en avant les éléments intellectuels et imaginatifs que j’ai pu apporter à l’oeuvre de Leverkühn et à son esthétique, plutôt que les informations matérielles.
Je contemple avec une brûlante impatience la petite porte sur l’immortalité que m’ouvrira votre « roman d’un roman ». Je n’ai pas besoin de vous dire ce que cela signifie pour moi que vous ayez reconnu, et désormais résolu de dévoiler publiquement la part de vérité que peuvent recéler mes entreprises excentriques. Je souhaite d’ores et déjà vous en remercier.
Avec mes hommages les plus cordiaux.

Votre [Teddie Adorno]


Thomas Mann à Theodor W. Adorno

Dolder Grand Hotel ZUrich le 1er juillet 1950

Cher Monsieur Adorno,
après votre lettre en date du 3 juin, je fais piètre figure avec ma carte de secours pré-imprimée, qui avait inévitablement, en tant que telle, quelque chose d’indigent. De fait, ma correspondance est tout sens dessus dessous, non seulement à cause de la petite fête, que je ne regrette vraiment pas d’avoir transportée ici (tout était cordial et de belle tenue), mais principalement en raison de l’opération subie par ma femme ; l’intervention, dont on m’avait dissimulé la nécessité pendant les festivités, a été entreprise aussitôt après dans la clinique Hirslanden. One of those things, mais rien d’une bagatelle à cet âge-là, avec complications veineuses, danger d’embolie et autres frayeurs de ce genre. On avait laissé traîner les choses, l’état nerveux général était mauvais, et le chirurgien Traugott, réputé excellent, n’était pas parfaitement serein. Mais tout s’est bien passé, et après les premiers jours, pendant lesquels les douleurs de la cicatrisation étaient difficilement supportables, ou carrément insupportables, car les calmants les plus efficaces ne pouvaient être administrés à volonté, la patiente est maintenant en bonne voie de guérison et de rétablissement. Dieu merci ! J’étais très inquiet.
Dans dix jours environ, elle pourra sortir, et nous monterons alors pour trois semaines à Sils Maria ; j’attends beaucoup de cet endroit, dont le bon air devrait finir de fortifier la convalescente. Je suis en pleine confusion, je voudrais bien achever L’Élu, auquel du reste je n’accorde pas grande importance, mais je ne trouve pas le calme intérieur sans lequel l’inspiration se tarit. La politique contribue à cet état de nerveuse distraction. On ne me traînerait pas en Allemagne avec dix chevaux. Je ne supporte pas la mentalité du pays, et rien ne me répugne comme ce mélange de misérabilisme et d’insolence qu’on s’autorise en raison des excellentes perspectives qui s’offrent à vous. On est le chouchou du monde, on a l’Amérique derrière soi, le plan Schumann n’est rien d’autre que le projet déguisé d’une Europe allemande sous protection et tutelle américaine, qui finira cependant par échapper aux Américains. C’est de là que vient la menace de guerre, pas de la Corée 5, qui est une vétille.
La Russie est peu engagée, et comme nous le sommes bien plus qu’elle, savoir si elle devra subir un deuxième revers 6, après celui de Berlin, dépendra d’abord du coût de l’opération. Nous sommes sûrs que les Russes ne veulent pas la guerre, mais eux ne sont pas sûrs que nous ne la voulions pas, ce qui constitue un grand avantage pour nous. Mais il est possible aussi que dans dix jours la Corée du Sud, où personne ne veut combattre, soit occupée, ce qui créerait un fait accompli auquel nous ne pourrions répondre qu’en prenant des garanties ailleurs, à Formose, en Indochine, etc. Je ne crois pas au danger de guerre, les Russes savent exactement jusqu’où ils peuvent aller - qu’ils ne doivent pas toucher, par exemple, à la Perse, à l’Allemagne de l’Ouest, etc.
Vos propos sur le pays où vous exercez actuellement votre activité enfonçaient trop - en apparence - le clou pro-allemand. Je savais comment il fallait les lire - mais Rychner aussi. Tous mes voeux pour votre exercice de corde raide - comme pour le mien !
Votre Thomas Mann


Theodor W. Adorno à Thomas Mann

Hirschegg, le 25 août 1951

Cher et très honoré Monsieur Mann
[...]
La mort de Schönberg m’a profondément touché, non seulement par le caractère irréparable d’une relation fondamentalement malheureuse, mais plus encore parce que, pour des raisons qui ne sont certainement pas seulement d’ordre empirique, il n’a pas pu mener à bon port ses deux grands projets bibliques. Quelques semaines plus tôt, j’avais assisté à la création à Darmstadt du Veau d’or, sous la direction de Scherchen, comme si la scène avait été décrite dans le roman de Faust. L’oeuvre, dont la composition remonte d’ailleurs à plus de vingt ans, m’a fait grande impression par sa puissance et sa spontanéité, même si son efficacité immédiate, malgré son extrême complexité, donne aussi le sentiment d’un conservatisme latent - je me demande en définitive si l’on n’est pas ici en train d’employer de nouveaux moyens pour produire d’anciens effets, si somptueux soient-ils. Cela ne vaut naturellement que dans un sens formidablement sublimé, et je peux absolument me tromper. Il ne peut être question de conservatisme que dans le sens où par exemple Schönberg le défend dans son dernier livre : disant que la tâche de la musique est de résoudre par sa totalité les tensions qu’elle contient - ce qui est au fond un idéal harmonique. J’imagine volontiers qu’un jour Schönberg sera rangé dans la « musique classique », comme aujourd’hui les jeunes artisans de la théorie quantique rangent Einstein dans la « physique classique ». Un tel classicisme, s’il apparaît comme une limite du point de vue du potentiel de rupture, comporte cependant la plus haute réussite. J’ai infiniment regretté que nous n’ayons pu écouter ensemble cette pièce-là, tout particulièrement. Sur le texte, naturellement, il vaut mieux se taire.
Puis-je m’enquérir des progrès du Krull ? Y a-t-il une chance que vous m’en lisiez des pages ? J’ai entendu dire que l’interruption de votre travail sur ce roman sera justifiée dans le roman lui-même, une idée extrêmement séduisante.

Meilleures salutations à vous tous, de la part de Gretel aussi.
Votre cordialement dévoué
Teddie Adorno


Thomas Mann à Theodor W. Adorno

1550 San Remo Drive
Pacific Palisades, California
9 janvier 1952

Cher Monsieur Adorno,
comment un professeur titulaire aussi occupé que vous a-t-il trouvé le temps d’écrire une si longue, une si aimable lettre de Nouvel An ! Je vous remercie sincèrement - et tout particulièrement, bien entendu, pour vos paroles bienveillantes sur les chapitres du Krull. Pourquoi montre-t-on donc de tels échantillons, si ce n’est pour recevoir quelque approbation, et pour un instant au moins laisser quelqu’un vous délester du soupçon pénible que ce qu’on fait là n’est qu’enfantillage, malséant à un digne vieillard. Du reste, je n’aurais jamais songé à publier ces fragments ; mais ce sont ces textes que j’ai lus cet été au Théâtre de Zurich, et que Bermann a ensuite réclamés. Soyez tout à fait « apaisé » : quand je fais quelque chose, je ne fais rien d’autre. La rumeur selon laquelle je me serais tourné vers un autre projet est fausse, née sans doute de quelques propos épistolaires : « Mes enfants, je ne peux vous promettre cette fois que j’en viendrai à bout. Peut-être à nouveau m’interromprai-je, ou serai-je interrompu. » Après le Faustus, je m’étais pourtant juré de ne plus jamais écrire de grand roman. Et voilà que j’y retourne quand même, en me mettant sur les épaules quelque chose dont les exigences en matière d’humeur et d’invention excèdent sans doute le nombre des années qui me sont imparties. Si au moins je n’avais pas cette maudite tendance à laisser tout ce que je touche, même une bouffonnerie comme celle-ci, dégénérer en une construction « faustienne », à vouloir en tirer une divagation dans l’infini ! À la grâce de Dieu. J’ai toujours eu envie de le faire, et je m’étais presque lancé, au moment où je commençai à écrire le roman « allemand » à la place. Un certain nombre de choses amusantes-étonnantes ont vu le jour, comme la scène d’amour - qu’il n’était pas question de lire au Théâtre de Zurich - avec la femme à qui il a volé les bijoux, une Mme Houpflé de Strasbourg, épouse d’un industriel. Quelle forme heureuse, ce long aphorism ou ce short essay de vos Minima moralia ! Vous ai-je jamais remercié pour ce livre ? Tout est possible. Des jours durant, je suis resté magnétiquement accroché à ces pages, c’est jour après jour une lecture fascinante, mais à savourer par petites doses, un régal hautement concentré.
[...]

Chaque lettre est accompagnée d’une annotation très précise qui n’est pas reproduite ici.

© Éditions Klincksieck, 2009

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