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Lettres d’amants. Hugo, Rilke et Berlioz Par Olivier Plat

 

Lettres d’Amants Toute correspondance érige plus ou moins un autoportrait de son auteur ; ainsi ces « Lettres d’amants » où l’on apprend, si l’on ne le savait pas déjà, que les auteurs de génie sont aussi des hommes. Conjuration d’une crise amoureuse, crainte de la dégradation physique et mentale, fantasme en quête d’assouvissement, les destinataires de ces lettres font en quelque sorte ici office de miroir, de révélateur, de la psyché de leurs auteurs ; Hugo, Rilke, Berlioz, au soir de leur vie, nous dévoilent, chacun à leur manière, leur rapport au temps, au corps, au désir.

« Le véritable Victor Hugo amoureux, c’est l’amant de Juliette Drouet », note Louis Guimbaud en 1902. « Te perdre, c’est mourir ! Ne me tue pas, attends-moi ! » La fougue juvénile de ce cri du coeur pourrait laisser croire que ces mots sont ceux d’un jeune homme de vingt ans, et pourtant en cette fin d’été 1873, le patriarche a atteint l’âge vénérable de soixante et onze ans, et sa maîtresse depuis quarante ans, Juliette Drouet, sa « Juliette adorée », son « unique amour », soixante-sept ans. Depuis la défaite de Sedan qui sonne le glas du Second Empire, il a mis fin à son exil forcé sur les îles de Jersey, puis de Guernesey, au cours duquel il a accumulé les chefs-d’oeuvre (Les Misérables, Les Contemplations, La Légende des Siècles, Les Travailleurs de la mer, William Shakespeare). Mais l’aura politique du farouche opposant solitaire est déclinante : le monarchiste Mac Mahon vient d’être élu et les quatre volumes de Quatrevingt-Treize qu’il vient de donner à paraître n’arrangent pas les choses ; certains y voient une réhabilitation de la Commune. C’est dans ce contexte qu’intervient l’épisode désormais célèbre, de la fugue à Bruxelles de Juliette Drouet, dont la cause fut à l’origine attribuée par les biographes à la découverte de la liaison clandestine que Victor Hugo entretenait depuis plusieurs années avec Blanche, fille adoptive de ses amis Lanvin, et qu’il relate longuement dans ses carnets rédigés en espagnol. Nous savons, comme ces lettres nous l’indiquent, qu’il s’agissait d’une demoiselle Desormeaux, chanteuse ; à moins que celle-ci ne fut fictive, et que l’épistolière intempestive, que Hugo ne désigne jamais autrement que par le vocable de « folle » ou de « malheureuse folle », ne laisse planer l’ombre de Blanche comme le suggère Jean Gaudon, à l’image de la lettre à double enveloppe, la seconde étant faussement destinée à François-Victor, le second fils de Victor, afin de tromper la sagacité de Juliette.
Cependant, il faut sortir à tout prix, et par tous les moyens « de ce hideux rêve de folie » ; Hugo implore Louis Koch, le neveu de Juliette, de faire entendre à sa tante « son cri d’épouvante et de douleur » : « Rendez-moi la vie, elle est ma lumière, ma joie, mon passé, mon présent, mon avenir. Ramenez-la moi, rendez-moi la vie, rendez-moi mon âme. ». Prenons ces mots au pied de la lettre ; gardons-nous de les éloigner d’un revers de main. Le tragique n’a pas épargné la vie de Hugo : rappelons-nous la folie de son frère Eugène, l’amoureux éconduit d’Adèle que Victor épousera, la rupture avec celle-ci, la mort accidentelle de sa fille Léopoldine qui laissera Hugo inconsolable, Adèle la dernière fille d’Hugo qui sombrera dans la démence, bientôt aussi la mort prématurée de ses deux fils... La lettre de Victor Hugo à Juliette Drouet du 25 septembre 1873, longue d’une dizaine de pages, est véritablement extraordinaire ; si l’on ignorait l’insatiable appétit sexuel de leur auteur, on ne pourrait qu’accréditer de sa bonne foi, tant les accents de sincérité y sont marqués ; l’art du romancier est porté à son comble de nous faire croire à la fiction qu’il s’invente à nos yeux ébahis, et nous finissons par douter nous-mêmes de nos doutes. Comment dans ces conditions, pour Juliette, résister à celui à qui elle écrivait autrefois ces lignes ? : « Ta naissance, plus lumineuse et plus utile et plus heureuse encore pour le genre humain que celle du Christ. Dans une ère prochaine, on datera de Victor Hugo comme on date encore de Jésus. » Au retour d’une nuit passée à Guernesey avec Blanche, Hugo notera dans son Journal : « En rentrant, souvenir du 16-17 février 1833 », date de sa première nuit d’amour avec Juliette qui sera également celle de Marius et de Cosette dans Les Misérables.

Loin de la démesure hugolienne et de la discursivité romantique, la correspondance de Rilke avec Antoinette de Bonstetten s’échelonne sur les deux dernières années de la vie du poète, entre 1924 et 1926. Âgée de vingt-cinq ans, l’admiratrice s’est fait connaître à lui par l’intermédiaire d’amis communs ; fille d’un major de l’armée suisse, elle fait partie du cortège d’une de ces nombreuses jeunes filles en fleurs qui ont jalonné la vie du poète. Rilke lui envoie aussitôt ses deux derniers recueils de vers, Les Sonnets à Orphée, vers qui lui ont été dictés en quelques jours dans un état « d’immédiat saisissement » par l’inspiration née dans cette tour de Muzot-sur-Sierre, où il s’est réfugié depuis 1921, et les Elégies de Duino commencées douze ans plus tôt, qu’il vient d’achever dans « la calme concentration de son premier hiver valaisan ». Dès le début de leur échange épistolaire, Rilke est amené à lui parler de son état de santé qui l’empêche de rendre visite à la jeune femme et l’oblige à des séjours forcés en sanatorium. Tous deux ont une passion commune pour les fleurs et Rilke, qui fera graver sur sa tombe cette épitaphe : « Rose, oh pure contradiction, volupté de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières », est ici peut-être plus que jamais hanté par cette évanescence de la fleur, symbole de la fragilité humaine. S’ils s’envoient de réels bouquets de fleurs - ce dont Rilke a toujours fait usage auprès de nombreuses correspondantes -, c’est aussitôt pour lui prétexte à « filer la métaphore », et en cela il s’inscrit dans une tradition que d’innombrables poètes avant lui ont inventorié, pour ne citer que Novalis, Baudelaire, Valéry ou Mallarmé, parmi les plus proches. Rilke évoque sa vie de reclus dans la tour de Muzot durant les mois d’hiver et l’atmosphère austère du pays Valais, où ce n’est qu’au printemps qu’il reçoit la visite de ses amis pour « quelques heures de causerie ». La correspondance s’interrompt le 11 juin 1924 pour reprendre en 1926. Entre-temps, Rilke a séjourné à Paris : « L’année dernière, pendant ces longs mois que j’ai passé à Paris, je me suis souvent ressenti de l’interruption de nos relations épistolaires, me découvrant un besoin spontané de vous parler de telle ou telle impression entre les innombrables dont Paris m’avait comblées. » Il partage avec Antoinette son émerveillement du « miracle de cette ville qui n’a son égal nulle part », de la générosité aérienne de son ciel qui est pour Rilke « un élément d’extase », du sanctuaire de Saint-Julien-le-Pauvre où il avait coutume d’aller se réfugier. Les bouquets qu’il continue de recevoir d’Antoinette lui font se souvenir de « ces délicates anémones que j’allais éveiller autrefois dans mon grand jardin à Rome ; car elles dormaient encore quand je sortais, matinal, et c’était moi qui leur jetais le tempérament du jour entre leurs paupières hésitantes [...] » Car il en est des fleurs comme de ces « autres fleurs écrites », elles ébauchent « comme une lointaine et secrète mythologie de la promenade éternelle ». Le poète semble définitivement posté à l’un de ces carrefours « dont la secrète voirie de la vie semble gourmande ». Un charme envoûtant se dégage de cette langue sensuelle, précise et d’une musicalité semblable aux « pages d’un antiphonaire illuminé », d’autant plus remarquable que Rilke écrivait sa correspondance en français, réservant l’allemand à la poésie. Dans l’une des dernières lettres qu’il adresse à Antoinette de Bonstetten, le poète qui s’était toujours fait un devoir de consentir à la vie, « car le véritable attachement à la vie consiste, il me semble, à aimer », lui confie redouter à présent cette solitude si nécessaire à la création. Peut-être pressent-il la réalité de sa douleur et la mort prochaine qui l’emportera bientôt ? : « Une fine pointe de mon instinct s’acharne contre ma nature et attaque constamment cette secrète unité vitale du « moi » que nous n’atteignons jamais complètement, mais qui sans cesse se reconstitue. »

À qui Berlioz s’adresse-t-il quand en 1864, il écrit, deux ans après la mort de sa seconde épouse, ces mots : « Je vous ai aimé, je vous aime, je vous aimerai, et j’ai soixante et un an, et je connais le monde et n’ai pas une illusion. » À la jeune, belle, éblouissante et célèbre virtuose Mlle Patti, « cet oiseau merveilleux aux yeux de diamant » ? Non, celle qu’il aime d’amour est une femme âgée de soixante-sept ans, « triste et obscure, à qui l’art est inconnu, et qui possède mon âme, comme elle l’eut autrefois, comme elle l’aura jusqu’à mon dernier jour ». Elle s’appelle Estelle Fornier, née Dubeuf, est veuve d’un magistrat Casimir Fornier, et vit retirée à St Symphorien d’Ozon, dans le Dauphiné, où elle se consacre à ses enfants. C’est en 1815, à Meylan, près de Grenoble, que tout a commencé. En vacances d’été chez son grand-père paternel, Berlioz alors âgé de douze ans, y rencontre Estelle dix-huit ans. L’enfant est comme frappé de commotion à la vue de la jeune fille. : « Tout le monde, raconte Berlioz dans ses Mémoires, à la maison et dans le voisinage, s’amusait de ce pauvre enfant de douze ans, brisé par un amour au-dessus de ses forces. » Les amours de Berlioz ont toujours été empreints de références littéraires, et ce premier amour qu’il mettra au-dessus de tous les autres, ne déroge pas à la règle. Etienne Barilier souligne combien la pastorale de Florian joua un rôle fondateur dans l’oeuvre musicale de Berlioz. Il suffit pour s’en convaincre de lire ce qu’en dit Berlioz dans ses Mémoires : « [...] Estelle. Ce nom seul eût suffi pour attirer mon attention ; il m’était cher déjà à cause de la pastorale de Florian (Estelle et Némorin) dérobée par moi dans la bibliothèque de mon père, et lue en cachette, cent et cent fois. » Plusieurs fois, il reviendra en pèlerinage à Meylan, en ces lieux « habités par les rêves de l’enfance ». « Estelle !... encore belle !... Estelle !... la nymphe, l’hamadryade du Saint-Eynard, des vertes collines de Meylan ! » s’écriera-t-il en la revoyant seize ans plus tard, sans oser se faire connaître d’elle. Quand en 1864, Berlioz ose lui demander de la rencontrer enfin, Estelle Fornier a bien changé, mais Berlioz n’en a cure : « Dieu ! Qu’elle me parut changée de visage ! [...] Pourtant, en la voyant, mon coeur n’a pas eu un instant d’indécision et toute mon âme a volé vers son idole, comme si elle eût été encore éclatante de beauté. » Car la correspondance que nous allons lire est l’histoire d’une fiction, un roman né à Meylan, dans un décor de théâtre. Nous ne disposons malheureusement pas des lettres d’Estelle Fornier qu’à sa demande, Berlioz a détruites, mais les Mémoires du compositeur et les lettres à Estelle, parlent d’eux-mêmes. Berlioz veut abolir le temps, ce temps exécrable, ce « Profanateur affreux ! » ; il est encore cet enfant de douze ans pour qui Estelle n’a jamais existé que dans l’imagination, et son amour de jeunesse croyant détruire les illusions du passé en lui envoyant son portrait de vieille dame, ne fait que renforcer l’exaltation de Némorin pour sa Stella Montis. L’envie lui prend de lui écrire un vaste poème symphonique à l’égal de ce qu’il a fait pour la Symphonie fantastique ou Harold en Italie, mais il n’en a plus la force : « Ce ne serait pas digne du sujet, les souffrances physiques me paralyseraient, et je ne veux m’exposer à écrire en pareil cas une oeuvre médiocre ». Peu à peu le ton des lettres se fait plus apaisé. Il se présente à Estelle comme un malade en voie de rémission ; ces réflexions qu’elle lui fait sur la vie, il se les fait lui-même à chaque instant, « elles sont trop justes et trop vraies », mais il voudrait seulement qu’elle lui tienne la main. Car il a beau faire, il ne peut se défendre de cette passion coupable, au risque « de dire toujours la même chose » :
« Quel rabâcheur je suis ! Et pourtant je ne suis pas comme cet Anglais, qui se coupa le cou, pour ne pas avoir l’ennui de voir le soleil se lever tous les matins du même côté. Au contraire, je voudrais que mon soleil fût constamment sur l’horizon, je ne me lasserais jamais de le regarder. »

Lettres d’amants - Hugo, Rilke, Berlioz -
commentées par Jérôme Picon, Robert Kopp, Étienne Barilier. Collection Anne-Marie Springer
Éd. Textuel, 21 octobre 2009, 192 pages. 50 €
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