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André Breton : portrait. Par Corinne Amar

 

Elle jeta sur ses épaules un manteau de petit gris et s’étant chaussée de deux peaux de souris, elle descendit l’escalier de la liberté qui conduisait à l’illusion du jamais vu. Les gardes la laissèrent passer : c’étaient d’ailleurs des plantes vertes que retenaient au bord de l’eau une fiévreuse partie de cartes (Poisson soluble).

La vie d’André Breton (1896-1966), né dans l’Orne et mort à Paris, poète, écrivain aussi, essayiste encore, découvreur et théoricien de l’écriture automatique, homme de la liberté intérieure, d’une pensée poétique constamment orientée par une démarche instinctive, se confond presque avec celle du mouvement dont il est le chef de file : le surréalisme.
« Qui suis-je ? » demandait-il, au début de Nadja. (Je suis tout en étant près d’elle, plus près des choses qui sont près d’elle...) Son oeuvre toute entière pose la question, cohérente, tenace, cherche les réponses, immortalise une langue unique et passée par les chemins de la poésie, de la liberté et de l’amour, « rêve de félicité réconciliatrice et édénique », comme l’écrivait Julien Gracq, préfaçant Poisson soluble. On est en 1924, Breton a 28 ans ; le début de La confession dédaigneuse dans Les pas perdus (recueil de textes autobiographiques, portraits d’amis, d’artistes, aveux d’amour et d’amitié ; Jarry, Duchamp, Picabia, Apollinaire, Jacques Vaché y sont éternels) nous livre quelques lignes éloquentes d’un autoportrait : « On me fait grief de mon enthousiasme et il est vrai que je passe avec facilité du plus vif intérêt à l’indifférence, ce qui, dans mon entourage, est diversement apprécié. En littérature, je me suis successivement épris de Rimbaud, de Jarry, d’Apollinaire, de Nouveau, de Lautréamont... (...) Ma curiosité, qui s’exerce passionnément sur les êtres, est par ailleurs assez difficile à exciter. Je n’ai pas grande estime pour l’érudition ni même, à quelque raillerie que cet aveu m’expose, pour la culture. J’ai reçu une instruction moyenne, et cela presque inutilement. J’en garde, au plus, un sens assez sûr de certaines choses (on a été jusqu’à prétendre que j’avais celui de la langue française avant tout autre sentiment, ce qui n’a pas laissé de m’irriter. Bref, j’en sais bien assez pour mon besoin spécial de connaissance humaine (éd. L’Imaginaire / Gallimard p.8-9). »

Petite enfance à Saint-Brieuc, et souvenir d’une première éducation par un grand-père maternel plus aimant que sa mère. Il a quatre ans, lorsque sa famille s’installe en région parisienne, à Pantin. Scolarité monotone, jusqu’à ce qu’il découvre, à l’âge de quinze ans, l’ivresse de la poésie, avec Mallarmé, puis Baudelaire et Huysmans, et commence à écrire lui-même des poèmes.
En 1913, il est inscrit à la faculté de médecine et trois de ses poèmes, dont un sonnet dédié à Paul Valéry, sont publiés l’année d’après dans la revue Phalange du poète Jean Royère ; grâce à ce dernier, il entre en contact avec Valéry, dont l’influence est grande. En 1915, il est affecté à l’hôpital de Nantes, comme interne en médecine. Il écrit sa première lettre à Guillaume Apollinaire, et fait ensuite sa troisième rencontre décisive et la plus marquante, en la personne de Jacques Vaché, soldat en convalescence, à peine plus âgé, exemple, pour lui, de la « résistance absolue », à la guerre, aux hiérarchies, aux pseudo-valeurs. Vaché se suicide quelque temps après l’armistice. Portrait plus qu’émouvant de celui qui n’aura pas laissé d’écrit ; « Un jeune homme ayant promené à vingt-trois ans le plus beau regard que je sache sur l’univers a pris assez mystérieusement congé de nous. » Amis à vie, au-delà de la mort. « ...c’est à Jacques Vaché que je dois le plus. Le temps que j’ai passé avec lui à Nantes en 1916 m’apparaît presque enchanté. Je ne le perdrai jamais de vue, et quoique je sois encore appelé à me lier au fur et à mesure des rencontres, je sais que je n’appartiendrai à personne avec cet abandon. Sans lui, j’aurais peut-être été un poète ; il a déjoué en moi ce complot de forces obscures qui mène à se croire quelque chose d’aussi absurde qu’une vocation (Les pas perdus, p. 8). C’est un jeune homme « aux cheveux roux, très élégant », qui a fait l’école des beaux-arts.
« Obligé de garder le lit, il s’occupait à dessiner et à peindre des séries de cartes postales pour lesquelles il inventait des légendes singulières. (...) Nous nous entretenions de Rimbaud (qu’il détesta toujours), d’Apollinaire (qu’il connaissait à peine), de Jarry (qu’il admirait), du cubisme (dont il se méfiait). Il était avare de confidences sur sa vie passée. Il me reprochait, je crois, cette volonté d’art et de modernisme qui depuis... Mais n’anticipons pas (p. 15.) »
Affecté dans un centre neuropsychiatrique militaire à Saint-Dizier, Breton s’initie à la psychanalyse et aux théories de Freud, dont il ne tarde pas à se servir. Dans les années 1917-1918, il collabore avec Louis Aragon et Philippe Soupault à la revue Nord-Sud, écrit, avec Soupault, Les Champs magnétiques, en 1920, premier texte surréaliste. La pratique de l’écriture automatique lui a été suggérée par « l’observation des états de demi-sommeil et la méthode freudienne des associations spontanées. Elle exige que l’esprit se mette en état de vacance, afin que s’abolissent les contrôles qui pèsent sur la pensée surveillée, logique, morale, goût ; la vitesse de l’écriture est une des conditions du succès », écrit Marguerite Bonnet, de Breton et l’aventure surréaliste. L’objectif ? Mettre en mouvement des forces et des désirs profonds, se méfier de la tentation esthétique et tenter de réconcilier le rêve et la réalité, afin de promouvoir une « libération totale » de l’être humain.
Avec Aragon et Soupault, il a crée en 1919 la revue Littérature, qui soutiendra et affirmera le mouvement international Dada, initié par le poète roumain Tristan Tzara. Dada est un état d’esprit. Le Manifeste dada 1918 de Tristan Tzara proclamera la nécessité de faire feu de tout bois : « ... une oeuvre d’art n’est jamais belle par décret, objectivement, pour tous. La critique est donc inutile, elle n’existe que subjectivement pour chacun et sans le moindre caractère de généralité [...] que chaque homme crie : il y a un grand travail destructif, négatif à accomplir. Balayer, nettoyer. » Dada rompt les ponts avec tout ce qui le rattachait à l’art, fait table rase du passé ; Qu’est-ce que c’est beau ? Qu’est-ce que c’est laid ? Qu’est-ce que c’est grand, fort, faible ? Qu’est-ce que c’est Carpentier, Renan, Foch ? Connais pas. Qu’est-ce que c’est moi ? Connais pas, connais pas, connais pas. » (Les pas perdus, Pour Dada, p.76)
Breton prend peu à peu ses distances avec Dada, auquel il reproche un nihilisme excessif, rompt avec Tzara, début 1922. À partir de là, autour de Littérature, un groupe s’est constitué, où se réunissent, entre autres, Eluard, Péret, Desnos, Crevel ; diverses expériences s’y livrent - dont le premier Manifeste du surréalisme (1924) explicite les interrogations et les positions -, exaltant l’exploration de l’inconscient ; écriture et dessins automatiques, récits de rêves, jeux, paroles ou écrits obtenus dans le sommeil hypnotique.
Breton publie des textes poétiques, Clair de Terre, en 1923, et Poisson soluble, l’année suivante.
Avec Soupault, Aragon, Eluard, Crevel, Leiris, Desnos, Péret, il crée le « Bureau de recherches surréalistes » et la revue La Révolution surréaliste, qui veut aboutir à « une nouvelle déclaration des droits de l’homme » et dont le contenu prône la souveraineté de l’imagination et du rêve.
La rencontre avec Nadja, rue Lafayette, à Paris, une fin d’après-midi d’octobre 1926, donnera Nadja, publié en 1928, récit d’une aventure réelle et magique et qui confirmera le quadruple lien entre la poésie, la vie, le hasard et l’amour. Nadja ou la conception du surréalisme comme mode de vie ; Nadja, inspiratrice, qui initiera le poète à la transposition du quotidien en merveilleux : « Je venais de traverser ce carrefour dont j’oublie ou ignore le nom, là, devant une église. Tout à coup, alors qu’elle est peut-être encore à dix pas de moi, venant en sens inverse, je vois une jeune femme, très pauvrement vêtue, qui, elle aussi, me voit ou m’a vu. Elle va la tête haute, contrairement à tous les autres passants. Si frêle qu’elle se pose à peine en marchant. (...) Curieusement fardée, comme quelqu’un qui, ayant commencé par les yeux, n’a pas eu le temps de finir, mais le bord des yeux si noir pour une blonde. (...) Je n’avais jamais vu de tels yeux. » Nadja, « génie libre » et douée de pouvoirs mystérieux, qui sombrera dans la folie, peu après. À partir de cette époque, date, pour Breton, une production littéraire importante ; après Nadja, Les Vases communicants (1932), L’Amour fou (1937) ou la femme aimée et les mystères, là encore, du hasard.
Exilé pendant la Seconde Guerre mondiale à New York, revenu en France, en 1946, où il tente en vain de reconstituer le groupe surréaliste d’avant-guerre, il restera fidèle au sentiment de beauté qu’il n’en finira jamais de rattacher à l’amour, au rêve, à la modernité poétique, jusqu’à sa mort, à Paris, en septembre 1966.

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